Journal d'investigation en ligne
par Antoine Champagne - kitetoa

La technologie est-elle à la source de la destruction de l'esprit critique ?

A l'attention des générations futures...

« Il n'y a personne de plus documenté que moi sur ce sujet ! » Evidemment puisqu'il y a des millions de documents accessibles via Internet sur tous les sujets et qu'Internet est accessible à tous. Oui, mais... Et si la technologie qui sous-tend le réseau participait à nous rendre plus idiots ?

Le film Idiocracy dépeint une humanité abêtie
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A ma gauche, les jeunes. Ils sont super au point sur tous les sujets de société. Ils ont réponse à tout, à tel point que l'on pourrait presque discerner dans leurs discours des « éléments de langage » s'il y avait un leader quelque part. A ma droite, les complotistes de tous poils, QAnons, Trumpistes ou membres de la fachosphère franchouillarde. #NousSachons ! #SayUnComplot... Au milieu, les militants de tous poils. Ils ont tous tout lu et son incollables. Internet est une source de savoir sans fin pour qui a soif de connaissance et c'est accessible sans filtre. Enfin ! Nous allons tous être éveillés. Enfin, nous prendrons des décisions en conscience, nous nous auto-déterminerons ! Gutenberg et son imprimerie n'ont qu'à bien se tenir : nous avons les Internets.

Certains jeunes, certains militants et certains complotistes sont déjà en train de cataloguer l'auteur de ces lignes dans la catégorie « vieux con ». Con, je ne sais pas, mais vieux, chaque jour un peu plus, oui. Il n'y a pas que de mauvais côtés à être vieux. Cela donne une perspective historique. Cela permet de replacer les événements dans un contexte large. De prendre du recul. D'interroger les faits au regard de l'expérience. Et comme certains me désignent comme un dinosaure du Net, je vais essayer de regarder les choses avec un peu de recul historique et technique. Car à bien y regarder, avec une vision un peu technologique et non pas simplement sociétale, il n'est pas impossible que le réseau soit en train de fabriquer des générations d'humains disposant de moins en moins d'esprit critique.

Si vous remontez aux débuts des Internets, il s'agissait d'un gros tuyau dans lequel circulaient quelques protocoles (le Mail, Usenet, Gopher...). Vous ne surfiez pas de liens en liens, de pages en pages jusqu'à l'infini numérique et au delà. Si vous recherchiez des documents avec Veronica, vous ne saviez pas bien sur quoi vous alliez tomber, ou plutôt, ce qui allait tomber dans votre disque dur.

Interface graphique de Veronica, circa 1992. - Web Design Museum - earchiv.cz
Interface graphique de Veronica, circa 1992. - Web Design Museum - earchiv.cz

Peut-être des choses avec lesquelles vous seriez d'accord, peut-être des choses avec lesquelles vous ne seriez pas d'accord. Peut-être des choses auxquelles vous n'auriez pas pensé et qui vous ouvrent des horizons. Le début de l'esprit critique. Bref, un peu comme lorsque pour se renseigner véritablement sur un sujet, il fallait aller dans une bibliothèque et emprunter une longue liste de livres et revues, pas toujours d'accord sur tout.

Mais au fond de la Suisse, au CERN, Tim Berners Lee et Robert Cailliau réfléchissaient à un système qui permette de lier les documents entre eux. Imaginez : si dans un document il y avait un mot qui mérite un développement, on pourrait lier ce mot à un autre document qui décrit bien plus longuement ce concept. Génial non ? Le World Wide Web est en train de naître (1992-1993).

La technique ici est primordiale pour la suite. Les liens hypertextes permettent d'étendre la culture à laquelle on va avoir accès. On va cliquer sur un lien « pour en savoir plus ». Sur le papier, c'est la bibliothèque d'Alexandrie qui se reconstruit ! Le savoir de l'humanité à portée de clic de souris...

Système parfait, hommes imparfaits

Décrit comme cela, et d'ailleurs, dans l'absolu, le Web est parfait. Un moyen de mettre à disposition de tous, sans discrimination, toutes les connaissances humaines. Les jeunes vont devenir incollables et les partisans de la terre plate ou du fait que l'homme n'est jamais allé sur la lune vont enfin avoir des documents à leur disposition. Les militants vont pouvoir militer à fond. Mais ce n'est pas tout. Et c'est là que c'est important, ceux qui n'avaient pas accès au savoir vont pouvoir y avoir accès.

Intéressante définition de certains militants par un procureur
Intéressante définition de certains militants par un procureur

Si un système peut sembler parfait, il n'est pas certain que celui-ci le reste longtemps, une fois exploité par les humains. Ces derniers sont généralement imparfaits et ont tendance à insuffler cette imperfection dans ce qu'ils utilisent.

Les liens sur les mots, pour aller chercher un complément d'information ne sont généralement pas créés par des machines, mais par des humains. Dès-lors, le premier lien que l'on va suivre va pointer vers un document en accord avec ce qui est raconté. Lui-même, pointera sans doute vers d'autres documents, en accord avec ce qui est décrit. Un site d'extrême-droite pointera vers d'autres sites d'extrême-droite, un site anti-vaccins vers des sites anti-vaccins, etc. Cela marche aussi dans l'autre sens : un site d'extrême gauche pointera vers des sites d'extrême-gauche, des sites pro vaccination vers l'Institut Pasteur, etc.

Les exemples sont caricaturaux, mais ils traduisent un état de fait plus large. Cette possibilité technique consistant à créer des liens pour étendre l'information, si elle est exploitée par une personne souhaitant prouver qu'elle a raison, va être utilisée pour créer, volontairement ou involontairement, des boucles infinies de biais de confirmation. Il est fort probable qu'il y ait sur le Web plus de liens créant des biais de confirmation que de liens invitant à remettre en cause ce qui est écrit.

On pourrait également questionner les algorithmes des moteurs de recherche. Quelles réponses proposent-ils à nos requêtes ? Quelles réponses vont-ils apporter alors que se développe de plus en plus la volonté d'une interrogation en langage naturel ? Google veut que vous lui posiez des questions comme si vous lui parliez. Pas en utilisant des opérateurs booléens ou des dorks. Pourtant, il n'est pas impossible que les réponses soient plus pertinentes avec la dernière option...

Est-ce que j'ai une gueule d'identité calculée ?

Les réponses des moteurs de recherche à nos questions tiennent-elles compte par exemple de nos identités calculées ? Ou sont-elles purement neutres ? Sur les Internets, vous avez au moins trois identités. La première est votre identité. Ce que vous êtes réellement. Toute la complexité de l'être humain. Cette identité est mouvante. On n'est pas le même à 20 ans et à 50. On peut faire ou dire des choses que l'on regrette plus tard. Bref, cette identité-là est floue, extrêmement complexe, même pour vous-mêmes. Ensuite il y a l'identité que vous projetez sur les réseaux. Ce que vous y laissez comme traces et ce que ces traces disent de vous pour les autres humains qui hantent les Internets. Cette identité est parcellaire. Vous êtes bien d'autres choses que ce que vous laissez comme traces. Enfin, il y a l'identité calculée. Il s'agit là de la manière dont les machines déterminent notre identité. Par exemple, lorsque dans un onglet vous êtes connecté à votre messagerie Gmail et que dans un autre, vous consultez Youporn, ce dernier site informe Google via Google Analytics que votre adresse IP (la même que pour votre Gmail) est fan de vidéos zoophiles à tendance teckels morts. Une information qui viendra sans doute allonger votre dossier chez Google. Même principe avec les sites politiques que vous visitez. L'histoire est encore pire si vous utilisez votre téléphone sous Android. Avec ces informations, Google « calcule » votre identité. Les réponses qu'il fournira à vos requêtes en tiendront-elles compte ?

Mais revenons aux boucles de biais de confirmation. On comprend aisément qu'elles sont quasiment incontournables pour les pages Web avec leurs liens hypertextes. Mais ce n'est pas forcément le moyen utilisé par les nouvelles générations pour s'informer.

L'info depuis le canapé avec de l'algo dedans

Celles-ci ont tendance à privilégier la vidéo. Sur ce point, c'est souvent Youtube qui ressort comme source d'information. Pourquoi pas la video comme source d'information ? Après tout, il n'y a pas que l'écrit dans la vie. N'y a-t-il pas myriades de documentaires ayant une charge informationnelle particulièrement élevée ? Nous-même avons produit un documentaire : Radar, la machine à cash, scandales et gros profits. A ce stade il faut revenir quelques instants sur l'intérêt du travail journalistique avant d'aborder l'apport des « youtubeurs ».

Le travail journalistique consiste principalement à :

  • répondre aux questions qui a fait quoi, où, quand, comment et pourquoi ?
  • Récolter l'information, confronter les positions des parties en présences en leur donnant la parole.
  • Mettre en perspective les faits.

Spider Jerusalem, journaliste gonzo du futur
Spider Jerusalem, journaliste gonzo du futur

Le fait de travailler dans un organisme de presse apporte également un outil important pour lutter contre les biais de confirmation. On peut dire ce que l'on veut sur la presse, elle n'est pas exempte de défauts et nous avons même une Saga spécifique pour en parler. Mais lorsque vous travaillez dans un organisme de presse en tant que journaliste, vous êtes obligé de confronter votre vision des faits en permanence à celle des autres journalistes. L'intelligence collective œuvre à chaque instant. Vos angles sont discutés, vos analyses, le choix de vos sujets, qui vous interrogez. Tout est discuté à plusieurs.

C'est d'ailleurs souvent l'étendue de cette confrontation d'idées qui manque le plus souvent aux journalistes indépendants (les pigistes). Même si bien entendu, leurs sujets, leurs angles et le contenu de leurs articles sont également soumis à cette confrontation, mais dans une moindre mesure puisqu'ils ne sont pas dans les bureaux d'une rédaction.

Les youtubeurs qui réalisent leurs vidéos dans leur salon, sur leur canapé en criant très fort avec un ton un peu ridicule (schématisons, il en restera toujours quelque chose...) sont, pour leur part, un peu seuls dans le cheminement intellectuel qui les amène à leurs production. Seuls avec leurs abonnés (forcément d'accord avec eux), seuls avec leurs recherches personnelles sur les Internets (et les boucles de biais de confirmation évoquées plus haut), seuls avec leur canapé. Ce qui n'est pas très bon pour la confrontation d'idée, pour le développement de l'esprit critique dont on rêve de voir tout le monde abondamment fourni.

Les personnes qui se documentent sur les chaînes de youtubeurs sont probablement confrontés à des idées et des informations peu discutées, en comparaison avec celles auxquelles elles pourraient avoir accès via des documentaires ou des articles de journaux.

Puis entrent en jeu les algorithmes de Youtube. Qui vont proposer d'autres contenus susceptibles d'intéresser le spectateur. Comme l'expliquait la fondation Mozilla, Youtube a tout intérêt à ce que le spectateur regarde toujours plus de vidéos et va donc lui proposer des dizaines d'autres contenus, en fonction de ce qu'il a consulté. Là encore, le résultat sera pire pour une personne connectée à Youtube, autorisant tous les trackers et les cookies, c'est à dire la majorité des internautes. Là encore, les algorithmes de Youtube auront tendance à proposer des vidéos en accord avec celles qui ont été visionnées précédemment, histoire de ne pas perdre le spectateur. Il ne faudrait pas qu'il ferme son navigateur de rage après avoir visionné une vidéo en désaccord avec ses propres idées.

Mais finalement, est-ce que tout ce qui précède n'est pas une hypothèse menant à une conclusion fausse, et serait-il possible que tout le texte soit rempli de liens créant des biais de confirmation ? Si cela se trouve, Internet nous rend plus intelligents ? Allez savoir...

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