La métapolitique : bien plus que le refus de l’altérité
De la Nouvelle Droite à Bolloré
Fin des dictatures européennes, démantèlement du monde colonial, émancipation des femmes, conquêtes sociales… Selon la Nouvelle Droite, le monde serait engagé depuis plusieurs décennies dans un processus de déclin. La puissance occidentale serait en train de se fracturer, entraînant avec elle un mode de vie et une échelle de valeurs qu’il deviendrait urgent de préserver afin de pérenniser une organisation du monde fondée sur la suprématie blanche.
Bataille culturelle, guerre civilisationnelle, lutte contre le monde moderne : ces expressions fonctionnent comme des synonymes de la notion de « métapolitique ». L’enjeu ne se limite pas à l’installation d’un conflit permanent dans l’espace médiatique, politique et culturel, mais renvoie à l’idée selon laquelle l’ancien monde, celui de la culture chrétienne, de l’ordre patriarcal, des hiérarchies raciales et d’un rapport à l’écologie articulé au capitalisme, serait en voie de disparition, entraînant avec lui un effacement de l’esprit européen et français.
Il s'agit d'une pensée qui joue largement avec des affects, l’identité et le nationalisme, et qui s’appuie sur des schémas largement développés dans le fameux Déclin de l’Occident (Der Untergang des Abendlandes), ouvrage publié en 1918 par Oswald Spengler, lequel continue d’influencer la pensée contemporaine de la Nouvelle Droite française.
Le front contre-révolutionnaire
Méconnue du grand public, la métapolitique puise ses origines bien avant les figures contemporaines ou les acteurs politiques récents. La notion de « bataille culturelle » s’enracine dans une tradition intellectuelle contre-révolutionnaire antérieure au XXᵉ siècle. Dès Joseph de Maistre, penseur réactionnaire et critique des Lumières, la metapolitique est pensée comme un instrument de contestation du progressisme, visant à défendre l’idée d’une inégalité naturelle.
Dans cette perspective, l’action sur les mythes, les croyances, les mœurs ou encore les affects collectifs devient un levier central de transformation des représentations, dans le but de substituer à une vision universaliste une conception hiérarchisée de l’ordre social. La critique du progressisme, du libéralisme et de la démocratie ne se limite pas à leurs formes institutionnelles : elle vise également, selon ses défenseurs, les fondements spirituels de la civilisation occidentale.
Au XIXᵉ siècle, des auteurs comme Juan Donoso Cortés ou Friedrich Nietzsche prolongent et radicalisent cette lecture, interprétant le libéralisme et l’égalitarisme comme les symptômes d’une crise morale et métaphysique profonde, appelant, pour certains, à une restauration de principes d’autorité et de valeurs traditionnelles.
Dans ce monde sémantique d’inversion des sens et des mots, la Révolution conservatrice allemande, avec des penseurs comme Oswald Spengler, Carl Schmitt ou, plus tard, Julius Evola, élabore une critique systémique du libéralisme de Weimar, articulant une réflexion sur la crise de la modernité à une volonté de refondation politique et culturelle. Après la Seconde Guerre mondiale, la Nouvelle Droite réinterprète cette tradition réactionnaire dans un environnement culturel et médiatique profondément transformé par la télévision, puis par Internet.

La métapolitique devient alors une stratégie de conquête indirecte de l’espace public, produisant des contre-discours pessimistes visant à mettre en exergue les effets jugés délétères de la modernité et du multiculturalisme afin de susciter des formes de repli identitaire. Des figures comme Dominique Venner, Alain de Benoist, Jean-Yves Le Gallou et Renaud Camus l’incarnent particulièrement, tandis que la théorie du « grand remplacement » et sa réponse, la « remigration », en constituent l’aboutissement le plus spectaculaire.
Détruire le « monde moderne »
Il n’est pas nouveau que des penseurs d’extrême droite mobilisent des concepts issus de traditions politiques adverses afin les réinterpréter pour leur propre usage. Ce phénomène s’observe d’autant plus que, tant dans certaines traditions fascistes que dans des courants issus de la gauche critique, le libéralisme fait l’objet de contestations récurrentes. Dans ce cadre, Antonio Gramsci voit sa notion d’« hégémonie culturelle », initialement pensée pour analyser les mécanismes de domination politique et culturelle ainsi que les conditions d’adhésion des masses aux régimes fascistes, être détournée et intégrée à des discours contre-révolutionnaires ; ce que l’on appelle le « gramscisme de droite ».
Dans cette perspective, pour l'extrême droite, le « monde moderne _» est présenté comme porteur d’une « _hégémonie culturelle » qu’il s’agirait de combattre ou de renverser. Ce renversement sémantique repose toutefois sur une lecture très contestable, voire même fausse. Si certaines formes institutionnelles issues de l’ordre monarchique ont disparu, les structures sociales héritées de la bourgeoisie demeurent en grande partie opérantes. De même, si l’émancipation des femmes constitue un acquis historique majeur, des rapports sociaux de domination patriarcale persistent. Enfin, la sécularisation apparente des sociétés occidentales n’a pas fait disparaître l’influence de matrices culturelles de longue durée, notamment d’origine chrétienne, qui continuent de façonner les normes et représentations collectives.

Dans ce contexte, la métapolitique ou la « bataille culturelle » vise à la fois à freiner certaines évolutions culturelles et politiques et à promouvoir un projet de reconfiguration idéologique et spirituelle réactionnaire. La Nouvelle Droite s’est construite en partie en opposition à l’héritage de Mai 68, interprété comme une rupture civilisationnelle. C’est là qu’en 1969, issues des mouvances de l’extrême droite, comme la Fédération des étudiants nationalistes (FEN) ou du mouvement Europe-Action, Alain de Benoist, Jean Mabire et Dominique Venner, ainsi qu’une quarantaine d’autres militants, vont créer le premier « think tank » ethnodifférentialiste et nationaliste blanc français : le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE). L’objectif affiché est de mener une « guerre culturelle » de long terme visant à influencer les représentations sociales et les débats publics, en privilégiant une stratégie d’influence intellectuelle et culturelle.
Un système d’influence et de réinformation complexe
À partir des années 1980, ces « écoles de pensée » se multiplient à travers le monde. Aux États-Unis, la métapolitique se matérialise à travers l’Atlas Network, un réseau international de think tanks fondé en 1981 par l’entrepreneur britannique Antony Fisher.
Si les objectifs politiques de ces différentes structures ne sont pas toujours les mêmes, voire parfois opposés, elles se retrouvent néanmoins sur plusieurs points: la défense de valeurs conservatrices ou réactionnaires, la critique de l’État-providence et la promotion d’une réduction du rôle de l’État dans la vie économique et sociale. Elles partagent également la conviction que les transformations politiques durables passent d’abord par une bataille des idées menée dans les médias, les universités, les fondations et les institutions de la société civile.

Sans surprise, on retrouve dans cette galaxie le Club de l’Horloge, fondé en 1974 par Jean-Yves Le Gallou, Yvan Blot et Henry de Lesquen, qui développe une approche à la fois libérale sur le plan économique et nationaliste sur le plan identitaire, orientée vers l’influence institutionnelle et partisane à travers des écoles de formation, des cercles de réflexion et des réseaux d’influence. Jean-Yves Le Gallou et Henry de Lesquen font partie du GRECE à partir des années 1980.
À partir des années 2000, ces deux militants forgent le concept de « réinformation », popularisé par le politicien d'extrême droite Bruno Mégret, pour en faire un véritable instrument de combat métapolitique.
Toutefois, alors que la Nouvelle Droite développe principalement une critique intellectuelle et culturaliste de la modernité, la « réinformation » repose davantage sur la contestation des médias traditionnels et de leur légitimité. Elle mobilise fréquemment des récits alarmistes, des lectures complotistes ou conspirationnistes, ainsi que des procédés de désinformation et de manipulation de l’information afin de mener cette « bataille culturelle ».
L’objectif n’est plus seulement de convaincre l’opinion publique, mais aussi d’affaiblir les médias traditionnels et de concurrencer les mécanismes de production de l’information factuelle.

Nationalistes, identitaires, populistes, catholiques intégristes, tous adhèrent d’une manière ou d’une autre à la « réinformation » des esprits. Islamophobie, antisémitisme, racisme, homophobie, transphobie : des thèses identitaires et nationalistes se rassemblent autour d’une critique rageuse de l’immigration, ce qui leur permet, dans les années 2020, d’injecter dans le débat public des théories racistes, qui n’ont aucun fondement scientifique, comme celle du « grand remplacement ».
Le rôle de l’Institut Iliade, co-fondé par Philippe Conrad, Jean-Yves Le Gallou, Bernard Lugan et Henry de Lesquen, à la suite du suicide de Dominique Venner en 2013, redouble la puissance de ces « think tanks » à envahir l’espace politique et médiatique, avec des conséquences néfastes pour la démocratie et difficiles à mesurer.
Depuis 2012, Jean-Yves Le Gallou se présente comme le grand instigateur de la « remigration », concept de déportation massive de personnes non-blanches hors d’Europe, qui a trouvé un écho partout en Europe, et plus encore récemment dans les politiques racistes de Donald Trump.
Bolloré, Stérin, l'aboutissement contre-révolutionnaire
Depuis les années 2000, le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré a progressivement constitué un puissant réseau d'influence autour des médias, de l'édition et de la communication à travers_ Vivendi_ et Canal+. Il contrôle aujourd'hui des médias comme CNews, Europe 1 ou Le Journal du dimanche, dont l'audience considérable en fait des leviers majeurs de cette bataille culturelle.

Immigration, identité, insécurité ou encore critique du « wokisme » : cette agitation médiatique, alors même que les données issues des sciences sociales montrent que ces sujets ne connaissent pas une croissance exponentielle ni ne constituent systématiquement les principales préoccupations des Français, est martelée en continu afin d'imposer le récit d'un prétendu « _grand remplacement _» démographique et culturel.
Cette stratégie s'accompagne d'une visibilité accrue de chroniqueurs et éditorialistes issus de la droite conservatrice ou de l'extrême droite, qui mobilisent avec efficacité les codes de la métapolitique.
À titre d’exemple, alors que 87 % des viols hors cadre familial sont commis par des Français, ces discours concentrent leur attention sur les 13 % impliquant des étrangers, en particulier des personnes non blanches, afin d'alimenter une rhétorique justifiant des politiques de déportation massive : la « remigration ».
De même concernant l’insécurité : tandis que de nombreux indicateurs de délinquance (violences, infractions, délits) sont stables ou en baisse, les logiques réactionnaires de l’extrême droite ont largement investi l’espace médiatique.
Au mépris des principes de déontologie journalistique, elles tendent à transformer l’exception en règle, construisant ainsi un sentiment d’insécurité largement déconnecté des réalités statistiques.
C’est là que l’on comprend que le projet très identitaire de Bolloré ne vient pas de nulle part : il s’appuie sur la même stratégie développée par la Nouvelle Droite pour masquer son attachement au racisme des anciens fascismes et du nazisme : la notion d’ethnodifférentialisme.
En gros, le paneuropéanisme, dont l’ethnodifférentialisme est la mise en œuvre, est censé accorder une forme de « légitimité », qui ne relèverait en aucun cas du racialisme, à des populations blanches pour défendre leur patrimoine culturel et leur mode de vie face à la menace multiculturaliste qui acterait, selon eux, le déclin du vieux continent. Tout cela se traduit, pour Bolloré et son empire médiatique, par un martèlement systématique de discours hostiles envers les populations non blanches, en particulier arabo-musulmanes, ainsi que par des politiques anti-étrangers qui fragilisent encore davantage ces populations, déjà parmi les plus vulnérables, et les plongent dans une détresse accrue.
Ce repli identitaire et nationaliste blanc trouve un écho considérable chez le christo-fasciste Pierre-Édouard Stérin et son projet Périclès, qui incarne le mieux cette dynamique conservatrice catholique. Devenu milliardaire grâce à Smartbox, Stérin investit depuis plusieurs années, via Périclès, dans la structuration d’un vaste réseau d’associations, de médias, d’écoles, de formations et de think tanks, à travers un financement direct.

Il ne s’agit plus seulement d’influencer l’opinion à travers les médias comme se définit la « croisade » intégriste de Bolloré, mais de construire un véritable écosystème idéologique capable financièrement de former des cadres, créer des initiatives « culturelles », produire des contenus associatifs intégristes, en bref d’assurer la pérennisation durable des organisations partageant la même vision conservatrice de Pierre-Édouard Stérin.
Cette évolution rapproche la France de modèles déjà observés aux États-Unis, qui investissent depuis plusieurs décennies la bataille culturelle et dont le trumpisme est l’aboutissement. Dans cette perspective, la métapolitique cesse d’être l’affaire de quelques théoriciens de la Nouvelle Droite ou de groupuscules marginaux de l’extrême droite radicale : elle devient, avec d’énormes moyens financiers, un travail de longue durée mobilisant médias, finance, formation, édition, réseaux numériques et philanthropie politique, afin d’agir sur la production des représentations et de transformer en profondeur les cadres de perception du réel social et politique.