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Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

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par Eric Bouliere

La mer a des reflets d'argent

Des plages méditerranéennes aux terres glacées du Grand Nord…

Au choix, direction le sud avec Grégory Salle pour une plongée littéraire et sociologique dans l'univers des palaces flottants, ou bien cap au nord en compagnie de Sophie Simonin et Tobias Carter à bord d'un voilier d'expédition polaire. Deux routes, mais Unu Mondo seulement.

Superyachs, ou les très très grandes richesses de la mer... - © Reflets

Unu Mondo : à traduire par -un seul monde- en Espéranto. C'est de l'esprit de cette langue à visée internationale que se recommande l'association éponyme créée par deux trentenaires. Sophie et Tobias ont décidé de juger par eux même de l'impact de l'élévation des températures aux confins du Groenland. L'an passé, à la barre du Northabout, ils se sont approchés du cercle arctique, là où précisément l'urgence climatique s'avère irréfutable.

Sophie et Tobias: partir pour voir et revenir pour témoigner - Capture écran
Sophie et Tobias: partir pour voir et revenir pour témoigner - Capture écran

Tobias n'hésite plus à souligner qu'à l'approche du 66e parallèle nord, les climato-sceptiques ne font guère recette: "Là-bas les populations vivent et subissent les effets du réchauffement au jour le jour". Au terme d'un périple de plusieurs mois, l'équipage s'est chargé de rendre compte de ces lointaines évidences; ils ont écumé les écoles et les collèges afin de sensibiliser les jeunes générations. Près d'une centaine d'établissements scolaires suivent désormais leur parcours.

Dans les classes des petits, des explorateurs pour de vrai! - Capture d'écran
Dans les classes des petits, des explorateurs pour de vrai! - Capture d'écran

Ce dimanche 2 mai au matin, sur les quais de La Rochelle, le Northabout a repris la mer en pointant son étrave vers l'Islande. Alors que Tobias s'affairait autour des ultimes préparatifs, Sophie s'est prêtée au jeu d'un rapide question-réponse avant de mettre les voiles.

Ultime séance d'essayage avant le départ... - © Reflets
Ultime séance d'essayage avant le départ... - © Reflets

L'interview Hisse et oh de Reflets

Reflets: Combien serez-vous à participer à cette nouvelle expédition?

Sophie Simonin: "Nous sommes huit à bord mais il y a une équipe d'environ 25 personnes à terre pour encadrer le projet et gérer l'association."

Alors vous êtes la cap'taine du Northabout?

Oui mais il y a plusieurs capitaines sur le bateau! Nous avons acheté ce voilier d'occasion avec Tobias pour quelques milliers d'euros. Il était déjà construit pour naviguer dans la glace avec une étrave relevée et une protection arrière du safran.

Qu'allez-vous faire dans le grand nord?

Plein de choses! Nous ferons des prélèvements d'eau pour mesurer le taux de salinité qui baisse à cause de la fonte des glaciers; c'est de plus en plus flagrant. Nous avons des sondes CTD spécifiques dédiées à la recherche océanographiques (Conductivity Temperature Depth) et nous communiquons sur place avec des glaciologues. Nous emportons avec nous des tas de fioles pour effectuer des tas d'analyses. Nous embarquons aussi une station Météo-France afin d'effectuer des relevés de températures et mesurer la force des vents. Et puis nous placerons des hydrophones sous la coque pour enregistrer le chant des baleines afin de juger de l'impact de la construction d'un nouveau port commercial en Islande.

Votre démarche est-elle politiquement verte?

Nous avons une vision très large de l'écologie, nous rencontrons parfois des élus ou des députés mais la politique n'est pas notre priorité pour le moment. Nous cherchons simplement à promouvoir des valeurs scientifiques et humaines à travers nos expéditions. Nos interlocuteurs privilégiés officient au GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) et au laboratoire LOCEAN (Laboratoire d'Océanographie et du Climat). En fait nous souhaiterions devenir une plateforme de terrain pour la science.

Quel est le coût d'une telle expédition?

On considère qu'une mission comme celle-ci réclamerait un budget compris entre 100 et 200 000 euros. Nous en sommes loin... Aujourd'hui, l'Université de Liège nous soutient et plusieurs petits sponsors nous aident autant qu'ils le peuvent, mais toute aide extérieure est la bienvenue bien évidemment…

Connaissez-vous le Azzam?

Non….?!!!

Connaissez-vous le prix d'un superyacht?

Je ne sais pas, mais nous ne sommes pas trop de ce milieu, du coup c'est difficile de répondre à cette question. Vraiment je ne sais pas….

Northabout VS Azzam: le match

Le Northabout est un voilier plaqué aluminium qui mesure 15 mètres de long et 5 de large. Il peut accueillir une dizaine de passagers à son bord, équipage compris, et est armé pour affronter les pires conditions de navigation en haute mer. Outre ses trois voiles (1 GV et 2 voiles d'avant), il possède un moteur diesel de 90 CV et une réserve de carburant de quelques 1800 litres. Son prix est aujourd'hui estimé à environ 70 000 €, soit 45 fois la valeur d'un SMIC ou l'équivalent de 3,75 années de labeur.

Le Northabout: un vrai bateau, quoi... - © Reflets
Le Northabout: un vrai bateau, quoi... - © Reflets

L'Azzam est un mastodonte plaqué or qui mesure 180 mètres de long et 20 de large. Il peut accueillir une quarantaine de passagers à son bord, 70 membres d'équipage, et est armé pour offrir les meilleures conditions de navigation. Outre ses quatre moteurs de 94 000 CV (2 turbines à gaz et 2 blocs diesel) il ne possède pas de voiles mais une réserve de carburant de quelques 1.000.000 de litres. Son prix est parfois estimé à environ 850 000 000 de dollars, soit 453 668 fois la valeur d'un SMIC ou l'équivalent de 37 806 années de labeur.

L'Azzam: un vrai palace quoi... - Capture d'écran
L'Azzam: un vrai palace quoi... - Capture d'écran

Les présentations sont faites, le combat peut s'engager : d'un côté un bateau, de l'autre un empire financier. Mais il semble préférable d'appeler Gregory Salle à la rescousse pour arbitrer ce match contre Nature. Sociologue et diplômé en sciences politiques, il vient en effet de s'interroger sur la façon dont la croisière des ultra-riches s'amuse en mer. Le ton est donné dès les premières pages de son livre sucré-salé : "Une poignée de super-riches s'égaye en mer, et alors..? Et alors: tout.

"

la mer de toutes les richesses? - © Reflets
la mer de toutes les richesses? - © Reflets

S'ensuit une présentation sans fard d'une plaisance qui ne jure de ses plaisirs qu'à l'aune de la démesure de conquérants navires. De quoi oublier tous les petits soucis environnementaux... L'auteur tient à marquer la différence entre bateau de croisière et superyacht: "C'est le privilège du petit nombre qui fait de la plaisance un luxe. L'épreuve de la pandémie a, si besoin est, clarifié les choses. Rien à voir entre un paquebot tournant au cluster viral et le surconfinement paisible permis par le superyachting".

Il s'efforce à chercher quelques avantages à porter au crédit de ces luxueuses dépendances : " Alors que la crise financière globale a relancé le débat sur les inégalités, la stratégie est la suivante: mettre en avant l'emploi. Entre 2007 et 2011, le secteur aurait employé environ 30 000 personnes".

Telles sont apparues les conclusions d'une étude Anglaise commandée par la Wordwide Yachting Association dont le siège est basé en France, à Saint-Laurent-du-Var. L'impact économique du superyachting sur le marché du travail y est démontré à partir de données concernant cinq pays (France, Espagne, Grèce, Italie, Pays-Bas) et sur une période de cinq ans.

Ce rapport ne semble pourtant guère convaincre Grégory Salle : "Que sait-on concrètement? A peu près rien. Les données de cette étude fantomatique sont des plus parcellaires : sur 96 entreprises sollicitées, seules 13 ont accusé réception, et 6 ou 7 ont réellement répondu, les autres se sont retranchés derrière la confidentialité. L'emploi y est célébré à mesure qu'il est déréalisé".

Selon lui, ce bassin d'emploi serait bien plus consensuel qu'essentiel: "La construction d'un navire de plaisance de 65 mètres fournirait directement, pendant environ deux ans, du travail à quelques 350 personnes. Mais qu'en est-il de leur statut, de leur salaire, de leur condition de travail? Brouillard…".

Pourtant, le président d'une instance internationale de yachting n'hésitera pas à déclarer en 2013 qu'acheter des bateaux c'est créer des emplois, alors qu'acheter des gros bateaux c'est créer plus d'emplois. Grégory Salle relève surtout qu'il s'agit : "d'une bonne vieille main d'œuvre ouvrière, généralement occultée, voir négligée par les observateurs, alors qu'elle constitue 86.5% de l'emploi". Il avisera de façon plus nette l'aisance et le bien être des constructeurs, concepteurs, décorateurs, qu'il désigne comme étant "ceux dont la tâche est de rendre désirable l'inutile…".

C'est vrai que ça occupe bien les trop gros bateaux... - Capture d'écran
C'est vrai que ça occupe bien les trop gros bateaux... - Capture d'écran

Reflets est parti à la rencontre de l'homme qui a vu le bateau plus grand que le bateau plus grand que la banquise du petit ours polaire…

L'interview ultra-riche d'enseignements de Reflets

Reflets: Superyachts, luxe, calme et écocide, le milieu maritime ne fait pourtant pas partie de vos centres d'intérêt habituels. Pourquoi avoir emprunté cette route ?

Grégory Salle: Ce livre est un peu inopiné dans mon parcours. C'est une sorte de pas de côté par rapport à une enquête de longue durée dans laquelle -la plage- était considérée comme un espace social et politique. Dans le cadre d'une étude réalisée sur la presqu'île de Saint-Tropez, des professionnels des choses de la mer m'ont fait prendre conscience de la dégradation des fonds marins en Méditerranée. Cela m'a permis d'adjoindre un volet écologique à une réflexion qui se voulait initialement d'ordre socio-économique. Ici la posidonie, une plante endémique de la région PACA/Corse, est un élément essentiel de l'écosystème marin. Elle disparait sous l'effet du ratissage occasionné par les chaines et les ancres des gros bateaux. Les grands herbiers se trouvent principalement au nord du trait de côte. Dans la baie de Pampelonne les parties sableuses plus propices au mouillage se situent, elles, plutôt au sud. Sachant que les centres d'attraction chics et privés se nichent justement à l'opposé, devinez où l'on pouvait admirer les très sélects superyachts au mouillage …

Un superyacht, c'est quoi ?

On considère aujourd'hui qu'on ne parle plus de simple grande plaisance à partir de 30 mètres de coque. La moyenne des cent plus gros superyachts sont de la taille d'un terrain de rugby. Là on commence à pouvoir poser son hélicoptère sur le pont... Les plus imposants d'entre-eux avoisinent les 200 mètres. Ces bateaux d'exception sont plus nombreux qu'on pourrait le penser. On en dénombre entre 5 et 6000 exemplaires dans le monde. Souvenez-vous que les superyachts sont tombés sous le feu de l'actualité en 2018 lorsque l'IFS (Impôt de solidarité sur la fortune) a disparu au profit de l'IFI (Impôt sur la fortune Immobilière). Considérés en tant que bien meuble, ils se sont départis d'une contrainte fiscale de solidarité en échappant au calcul du nouvel impôt.

Le luxe maritime a-t-il une nationalité?

Ce n'est pas la piste que j'ai suivie mais on pourrait tenter de faire une sociographie en relevant l'immatriculation des plus gros yachts répertoriés dans le monde; encore faut-il savoir que l'identité des propriétaires, et donc la véritable nationalité du navire, s'avère souvent difficile à connaître. Il y a quelques exemples de grands patrons français qui possèdent ou louent ce genre d'embarcation, mais le pays se distingue surtout au travers de l'accueil qui est réservé à ces navires de luxe. Des marinas ont été construites en Espagne et en Europe de l'Est, mais la France demeure une étape très prisée par cette clientèle huppée. On y retrouve sans surprise la trace d'oligarques Russes, des magnats de la Silicon Valey, des rois du pétrole et autres têtes couronnées, mais on pourrait tout aussi y bien découvrir de nouveaux milliardaires venus de tous les horizons.

Le calme, c'est pour qui?

C'est un petit clin d'œil à un poème de Baudelaire, L'invitation au voyage : là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme, et volupté. Cela renvoie surtout au développement d'un entre-soi social, à l'idée que les superyachts garantissent une intimité physique et sociale. On s'y retrouve là, très au calme, en petit comité, entre privilégiés, dans un espace clos séparé de la fureur de la vie courante.

Et l'écocide: crime ou délit?

Il est clair que ce terme d'écocide fait plus que jamais partie de l'actualité. Il devait cependant en être question aux premières heures de l'écriture de ce livre. On parlait déjà de cela en 2019 puisque les parlementaires avaient refusé d'inscrire le crime d'écocide dans la législation française. Les membres de la convention citoyenne pour le climat souhaitaient faire reconnaitre cette notion. Sur le papier l'expression de -délit d'écocide- s'avère antinomique ou pour le moins contradictoire; car étymologiquement parlant le suffixe –cide- c'est l'assassinat, entendre le fait de tuer, et selon les principes du droit français ôter la vie est un acte criminel. L'idée d'associer l'action de tuer à une simple responsabilité délictuelle peut être considérée comme une anomalie. Mais cette question de la qualification judiciaire n'est qu'un aspect du problème. D'autres critères ont une importance capitale en matière d'écocide, notamment le fait que l'impact doit être durable au-delà de dix ans pour être retenu par la loi. Cela change tout, car parfois ce critère là peut simplement devenir inatteignable dans la durée. Aujourd'hui je ne suis même pas sûr que l'on puisse se prononcer officiellement sur l'impact d'une énorme catastrophe environnementale, comme celle de Deepwater Horizon par exemple…

Si on ne peut même plus Plaisancier tranquille... - Capture d'écran
Si on ne peut même plus Plaisancier tranquille... - Capture d'écran

A suivre la petite vidéo des grands adieux de l'équipage dans le port de la Rochelle...

Pour suivre le Northabout et Unu Mondo

Pour suivre Grégory Salle

Superyachts, luxe, calme et écocide (13 €)

Et pour suivre le Azzam, cliquez ici...


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