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Édito
par Antoine Champagne - kitetoa

Il serait temps que les journalistes nomment les choses avec précision

Les mots sont des armes, il faut être actifs face à la néofascisation du monde

Non, Alex Pretti n'a pas été tué. Il a été exécuté. Non, le Rassemblement national n'est pas « dédiabolisé » (ce qui impliquerait qu'il ait été diabolisé). C'est un parti de la haine, un parti d'extrême droite. Albert Camus écrivait en 1944 que « mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde ». Les journalistes devraient être les premiers à éviter ce travers.

Il faut prendre le temps nécessaire avant d'écrire - Dessin d'Anouck Ricard
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« Et toi, papa, quand tu étais journaliste, au moment où le néofascisme est arrivé au pouvoir, tu as fait quoi ? » Il n'est pas impossible que ce genre de question soit posée par nos enfants dans quelques années. Il serait donc temps, pour nous, journalistes, de s'interroger. Face à la violence des mots, des actes, face à la turpitude, la manipulation du réel, n'est il pas temps de rendre coup sur coup ? Mieux, de prendre les devants et de frapper les premiers ? Il faut empêcher l'avènement des régimes néofascistes et faire tomber ceux qui sont en place. La seule chose qui les effraie est la lumière. Celle des faits et de la vérité. Mais pour cela, il faut commencer par nommer les choses correctement.

Oui, le Rassemblement national est un parti d'extrême droite. Oui, il est lié à des groupuscules ultra-violents depuis sa création et rien n'a changé en dépit d'une stratégie de « légitimisation » et de « banalisation » mise en place par Marine Le Pen.

Oui, l'échiquier politique a profondément muté. Tout ce qui est à droite du PS est désormais à l'extrême droite. Le PS est devenu le centre-droit. LFI, est devenu le PS.

Trump est un néofasciste et son régime exécute des Américains et des réfugiés sans discernement, comme dans une dictature hors de contrôle où l'État de droit est un concept oublié. Depuis que Trump est revenu au pouvoir, 53 personnes sont mortes en détention sous le contrôle de l'ICE, selon des représentants démocrates.

Les exécutions de Renee Good et d'Alex Pretti viennent s'ajouter (et ont plus fortement choqué la population américaine) à l'exécution d'un cuisiner, Silverio Villegas González, une personne originaire du Mexique et Keith Porter.

Il n'est plus possible d'euphémiser en permanence. Il n'est plus possible de retranscrire sans attendre, la version officielle fournie par les néofascistes ou les forces de l'ordre. Il faut prendre le temps. Le temps d'enquêter. Est-il normal que la seule enquête digne de ce nom sur la mort de Alex Pretti ait été publiée par Bellingcat et non pas par la presse américaine ?

Pourquoi utiliser le terme « tué » et non pas « exécuté » ? Bien entendu, dans l'absolu, il faudrait laisser la justice faire son travail avant de déclarer que les meurtriers de l'ICE sont des assassins. Mais aujourd'hui, aux États-Unis, la justice est entravée. Et comme pour l'exécution de Renee Good, les vidéos des témoins, les témoignages sous serment, montrent une exécution. Et rien d'autre. Les miliciens de l'ICE ont tiré dix coup de feu et ont tiré dans le dos d'un homme désarmé qui filmait une opération de police, comme la loi le lui permet.

Les mots ont leur importance

while the truncheon may be used in lieu of conversation, words will always retain their power. Words offer the means to meaning, and for those who will listen, the enunciation of truth. And the truth is, there is something terribly wrong with this country, isn't there? (V.)

En 1944, dans une critique d'un livre du philosophe Bruce Parrain sur le langage, Albert Camus écrit sur la force et la faiblesse des mots.

« Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde », souligne-t-il. Et qui plus que les journalistes doivent nommer correctement les choses ?

Albert Camus poursuit : « II n'est pas sûr que notre époque ait manqué de dieux. On lui en a proposé beaucoup, et le plus souvent bêtes ou lâches. Il semble bien, au contraire, qu'elle manque d'un dictionnaire. C'est une chose, du moins, qui paraît évidente à ceux qui espèrent pour ce monde, où tous les mots sont prostitués, une justice claire et une liberté sans équivoque. (...) il suffit que le langage soit privé de sens pour que tout le soit et que le monde devienne absurde. Nous ne connais­sons que par les mots. Leur inefficacité démontrée, c'est notre aveuglement définitif. »

L'auteur de L'Étranger et de La Peste relève le besoin humain d'un monde où la justice et la liberté sont une réalité. Mettre en place un univers où pourraient exister plusieurs réalités, des « faits alternatifs », ne peut que conduire au pire.

« Si les mots justice, bonté, beauté, n'ont pas de sens, les hommes peuvent se déchirer », poursuit celui qui a été tout à la fois philosophe, écrivain, mais aussi journaliste.

« la grande tâche de l'homme est de ne pas servir le mensonge (...) Le miracle consiste à revenir aux mots de tout le monde, mais en y apportant l'honnêteté qu'il faut afin de diminuer la part du mensonge et de la haine »

Le mensonge et la haine... Ce sont justement les deux piliers de l'avènement du néofascisme. Plus près de nous, en France, énoncés par les politiques, colportés par des médias au service d'une « guerre civilisationnelle », ils mènent au pire.

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