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Dossier
par Antoine Champagne - kitetoa

Gilets jaunes : la potentielle erreur historique d'Emmanuel Macron

La réponse à une crise politique doit être politique

"Tu vas voir ta gueule à la récré" n'est sans doute pas la réponse qu'attendaient les Français. Si le mouvement actuel est historique (ce qui reste à prouver), alors, la réponse de l'exécutif, comme celle d'autres avant lui, devrait être politique.

Tract de Mai 68 - D.R.
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Vivons-nous un moment historique ? L'avenir le dira et bien malin celui qui pourrait l'affirmer. Ce qui est certain, c'est qu'une large majorité des Français approuve le mouvement des gilets jaunes. Tous ne participent pas aux manifestations, mais ils approuvent. La crise en cours est éminemment politique. Il s'agit d'un rejet complet du contrat social qui nous unit comme peuple. Ce contrat social, nous y souscrivons en abandonnant une partie de notre liberté en tant qu'individus, pour en retirer d'autres avantages. Or il semble que pour une multitude de Français, les avantages ne sont plus suffisants pour accepter de renoncer à leur liberté. Bien entendu, le mouvement n'est pas uniforme. Bien entendu, on trouve dans le lot des gilets jaunes des gens d'extrême-droite, des complotistes. Peut-être même des "factieux", comme les désigne en bloc le gouvernement. Mais il va bien falloir faire avec. Car le peuple français, c'est aussi 10 638 475 personnes, soit près de 34% des inscrits, qui ont voté pour Marine Le Pen. On peut le déplorer, mais la démocratie c'est aussi de savoir faire avec. La crise est politique, globale, dure et longue. Il faut en sortir. Non pas parce que l'économie va en souffrir, elle souffre de bien d'autres choses et bien plus violemment, mais parce qu'il faut impérativement reconstruire un contrat social acceptable par la majorité. Si la seule réponse est une répression violente visant a imposer la conservation du contrat actuel, rejeté par la majorité des Français, il n'y aura pas d'issue : la crise suivante sera plus violente encore.

C'est à sa capacité à inventer des réponses politiques que l'on mesure la qualité d'un homme politique. Pas à sa capacité à user de la force. Cette force est dite "légitime" parce qu'elle est le privilège de l'Etat. A grand pouvoir, grande responsabilité... Ce n'est pas parce que certains manifestants sortent de la légalité que la réponse doit être ultra-violente, comme elle l'est actuellement. L'exécutif s'honorerait à ne pas mutiler les manifestants, à faire un usage modéré de la force qui lui est confiée.

La sécurité sociale

A la libération en 1945, De Gaulle modifie profondément le contrat social français, en dépassant certains conservatismes. Paradoxal quand on connaît la suite, puisqu'il sera accusé en 1968 d'incarner une France sclérosée par le conservatisme. A la libération, il instaure le droit de vote des femmes, les comités d'entreprises, pose les bases de la Sécurité sociale et nationalise des secteurs clefs (banque, énergie) .Il applique le programme du Conseil national de la résistance. C'est une réponse politique qui bouleverse le contrat social dans une période exceptionnelle.

Soyez réalistes, demandez l'impossible

Étrange retour de bâton de l'Histoire, le même De Gaulle va incarner une sorte d'ordre établi devenu inacceptable pour la jeunesse et le monde ouvrier en 1968. La crise sera; là aussi, dure et longue. Mai 68 est une crise qui mobilise d'abord la jeunesse étudiante, mais aussi le monde ouvrier qui se lance dans la plus longue grève générale du XXème siècle en France. A cet événement exceptionnel, le pouvoir va bien entendu opposer la force, mais in fine, en venir à une solution politique. Bonne ou mauvaise, les avis sont partagés, mais elle débouche entre autres choses sur une augmentation de 35 % du salaire minimum (SMIG) à 600 francs par mois et de 10 % des salaires, sur la création de la section syndicale d’entreprise. Le résultat des élections anticipées (De Gaulle dissout l'Assemblée nationale) renforce le pouvoir en place et met fin au mouvement, mais les acquis sociaux sont là.

Le mouvement des gilets jaunes est peut-être hétéroclite, nombreux sont en effet ceux qui tentent de le récupérer à des fins de politique politicienne, mais il est là. Cette crise attend une réponse politique et sociétale. Emmanuel Macron et Edouard Philippe seraient inspirés d'y réfléchir pour éviter que la situation se dégrade encore ou, même, que les prochaines élections ne débouchent sur la victoire des extrémistes.

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