Genève : le choix du délégué au numérique qui ne passe pas
Il avait été condamné à six mois de prison pour une forme de cyber-harcèlement contre son ex-compagne
Mis en lumière par le journaliste indépendant Thibaud Mabut et repris par le journal Blick, Le passé judiciaire du candidat choisi fait tâche. Le futur délégué au numérique n'a ni les qualifications, ni les diplômes nécessaires pour le poste. Pire, il a été jugé en 2016 pour avoir envoyé des centaines de messages, passé des dizaines d’appels à son ex, envers qui il a proféré des menaces.
Le Département des institutions et du numérique (DIN) semble pour l'instant s'entêter et maintenir la nomination d'un journaliste du journal Le Temps & du média en ligne Heidi News au poste de délégué au numérique du canton de Genève. L'affaire révélée par le journaliste indépendant Thibaud Mabut et le journal Blick, secoue le petit monde genevois.
Ce poste de délégué au numérique avait été créé en 2021 pour répondre à la complexité des dossiers stratégiques associés à la transition numérique (identité numérique, vote électronique, cyber-administration, souveraineté numérique, etc.). Son ancien titulaire était bardé de diplômes correspondant au poste.
Le DIN est dirigé par la conseillère d'État socialiste Carole-Anne Kast qui n'en est pas à son coup d'essai en termes de nominations controversées.
Le journaliste devra dans son nouveau poste rendre accessibles les enjeux numériques, vulgariser les orientations et projets du canton et en favoriser la compréhension par les différents publics. Gageons qu'il excellera dans la vulgarisation du concept de cyber-harcèlement. Car s'il ne dispose d'aucun des diplômes requis dans la fiche de poste (ni d'aucun diplôme ni expérience en informatique et en management), il a une expérience très personnelle. En 2012 et 2013, après sa rupture avec son ex-compagne, il lui avait envoyé des centaines de messages, passé des dizaines d’appels et proféré des menaces, comme par exemple celle d’utiliser son réseau pour lui nuire professionnellement. Il avait été condamné en 2016 pour « dommages à la propriété, injures, menaces qualifiées et contrainte » à six mois de prison ferme, et douze mois avec sursis...

Si le DIN, confronté à une bronca des associations féministes et de l'opposition, a maintenu sa décision d'embauche notamment au motif que chacun a droit à une réinsertion après avoir purgé sa peine (ce qui est déjà le cas), restent quelques points délicats. En 2016 lors de son son procès, des experts psychiatres avaient fait un diagnostic qui peut inquiéter.
« les experts ont posé le diagnostic de trouble de l'adaptation avec perturbation mixte des émotions et des conduites, qui se définit généralement par l'apparition d'un état de détresse et de perturbation émotionnelle entravant le fonctionnement et les performances sociales. Les experts ont précisé que les manifestations d'un tel trouble étaient variables (humeur dépressive, anxiété, perturbation du fonctionnement quotidien) et pouvaient s'accompagner de trouble des conduites. », indiquait la cour dans sa décision.
Le tableau est sombre : les experts ont mis en évidence « une relation conflictuelle avec les parents durant l'enfance et l'adolescence, qui a induit une vulnérabilité de l’intéressé dans ses relations interpersonnelles, en particulier en situation de séparation. La crainte d'être quitté par A.Y. a possiblement ravivé le sentiment d'abandon que le prévenu avait vécu vis-à-vis de ses parents. Les conséquences d'un stress de séparation et la vulnérabilité de L. ont donné lieu à un trouble de l'adaptation avec perturbation mixte des émotions et des conduites qui s'est manifesté à tout le moins par de l'anxiété, une impulsivité et des conduites suicidaires dans un contexte de désespoir et de colère. Les experts ont également mis en évidence chez L. un besoin de contrôle de la relation, la perception d'un monde hostile et un ego élevé. ». [...] « Les experts ont en outre indiqué que le risque de récidive ne pouvait être exclu ». Ce qui sera rappelé par les juges lors du procès en appel au Tribunal fédéral qui s'est déroulé en 2018 .
Les excès de violence du futur délégué au numérique sont détaillés dans la décision de la cour cantonale vaudoise et laissent pantois.
Pris de colère un soir où sa compagne rentrait après un diner entre collègues, il « a saisi un couteau de cuisine d'une longueur d'environ 30 centimètres et a menacé de mettre fin à leurs jours à tous les deux. En proférant ces menaces, il a pointé la lame du couteau dans la direction de A.Y. qui a alors craint pour sa vie. Le prévenu a ensuite fait mine de se planter le couteau dans le ventre et est tombé à terre comme s'il était blessé. A.Y. a cru qu'il avait mis sa menace à exécution. Elle n'osait pas approcher de peur qu'il retourne le couteau contre elle »
Après la rupture initiée par sa compagne « L. a continué à adresser à A.Y. d'innombrables SMS, menaçant notamment de l'attendre devant chez elle de la poursuivre en justice par n'importe quel moyen, de l'empêcher de trouver du travail, de tout casser chez elle et même de mettre le feu à son appartement ». Espérons que les experts psychiatres se soient trompés sur les risques de récidive.

Des précédents pour Carole-Anne Kast
Questionnée sur cette embauche, Carole-Anne Kast a botté en touche. Le DIN a publié un communiqué qui ne répond évidemment pas aux questions de la presse et particulièrement du journal Blick.
Carole-Anne Kast avait déjà fait la Une de la presse pour des nominations controversées. La chaîne de télé Lemanbleu.tv avait ainsi révélé en mars 2024 que « le père de la conseillère d’État Delphine Bachmann, lié également de manière indirecte à la grande argentière du canton Nathalie Fontanet », avait « été nommé directeur général de l’Office cantonal des systèmes d’information et du numérique ». Ceci, sur proposition de Carole Anne Kast. Si sa nomination survit au scandale qui secoue actuellement la très calme Genève, le futur délégué au numérique travaillera justement, en étroite collaboration avec l'OCSIN.
Lemanbleu.tv avait également révélé une affaire de « copinage » lorsqu'un proche de la ministre Carole-Anne Kast avait été nommé chef au sein du Service des affaires communales (Safco) en octobre 2024. Le média notait alors : « cet office sensible et très juridique, chargé du lien entre communes et canton, examine notamment la conformité légale des décisions prises par les autorités municipales et assure, entre autres, la haute surveillance des magistrats communaux, en traitant si nécessaire les procédures disciplinaires. ». Pour autant, « l’heureux élu est au bénéfice d’un parcours d’informaticien, notamment comme cadre IT dans le secteur bancaire, banque qu’il a quittée en 2018, avant une longue période de chômage. L’homme n’a jamais travaillé pour l’État, ni ne possède aucun diplôme en droit. Son expérience publique se limite à deux mandats de conseiller municipal d’une commune genevoise ainsi qu’un passage au sein du conseil d’administration d’une régie publique, comme représentant de son parti »
En France aussi on fait fort
Il ne sera pas dit que la Suisse a l'exclusivité des recrutements discutables.
Penchons-nous sur le cas de deux anciens d'Amesys, la boite qui vendait à Mouammar Kadhafi (un dictateur sanguinaire) et Abdallah Senoussi (un terroriste condamné à la perpétuité en France) un système d'interception global des communications via Internet.
Renaud Roques, responsable du développement de la solution vendu à la Libye (puis à toutes sortes de pays fâchés avec les droits de l'homme) a retrouvé un boulot comme « Director, Business Line - Government Data & AI » chez ChapsVision, une société très en cour ces temps-ci du côté de l'État qui l'a choisie pour remplacer Palentir à la DGSI.
Nicolas Deckmyn, adjoint de Renaud Roques chez Amesys s'est lui retrouvé à l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) comme chef de bureau adjoint. Même punition pour un troisième ancien d'Amesys qui a également rejoint l'ANSSI parce que... Pourquoi pas, hein ?
Une conversation entre les deux premiers avait été interceptée par la Justice qui enquête toujours sur Amesys. Ils projetaient de poser une bombe au domicile du rédacteur en chef de Reflets.
Autre nomination amusante, cette fois à la CNIL. Rembobinons. En janvier 2021, la CNIL décide de faire procéder à une mission de vérification de tout traitement accessible à partir du site Infogreffe. En septembre 2022, la CNIL sanctionne le site. Au cours du même mois de septembre 2022, la CNIL embauche comme « juriste service délégués à la protection des données » une personne qui se trouvait être « juriste et délégué à la protection des données personnelles » d'Infogreffe de mai 2019 à août 2022... Cela ne s'invente pas.
Making of
Contactée, Carole-Anne Kast n'a pas répondu à nos questions.