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Entretien
par Jef Mathiot

Européennes : entretien avec deux candidats du Parti Pirate

Europe, numérique, libertés, et plus si affinités

Entretien avec Florie Marie et Pierre Beyssac, deux candidats de la figure de proue des libertés numériques en Europe.

Painting of a pirate ship - Ambroise Louis Garneray - Scanné par Poecus - Domaine Public

RGPD, neutralité du Net, directive copyright, e-Privacy, etc., c'est aujourd'hui au niveau européen que se prend l'essentiel des décisions concernant le numérique, thématique sur laquelle s'est bâti le Parti Pirate. Comment résumeriez-vous votre vision à ce sujet ?

Pierre Beyssac : Non seulement les décisions se prennent au niveau européen, mais les enjeux doivent être pensés au niveau européen également. La politique française en UE est trop souvent pensée à travers notre prisme national, avec tous les défauts que cela implique : politique industrielle favorisant certains acteurs locaux au détriment d'autres, voire certains lobbies, etc. La Directive Copyright est une illustration de ces travers.

De son côté, le Parti Pirate, d'une part, entretient une réflexion permanente au niveau européen avec ses homologues, et d'autre part axe prioritairement cette réflexion autour des enjeux fondamentaux de la protection des libertés publiques, sans dogmatisme. Cela nous semble indispensable aujourd'hui.

Tout le monde ou presque s'accorde sur le fait que les libertés fondamentales ont été malmenées en France ces dernières années, notamment en ce qui concerne le numérique mais pas seulement. Partagez-vous ce constat ? Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Pierre Beyssac : C'est une évidence. Les lois françaises se suivent et aucune ne va dans le sens de protéger nos libertés, au contraire, depuis plus de dix ans. Pire, la France use de son influence au niveau européen pour défendre une ligne similaire. On le voit très bien, par exemple, avec le Règlement Terrorisme. C'est aussi pour cela qu'il nous semble important d'avoir des députés Pirates au parlement européen.

Sur le numérique, une cause probable est le manque d'intérêt notable des autres partis pour ces sujets, les réflexions étant inféodées à celles concernant d'autres secteurs. Au niveau exécutif, les décisionnaires principaux sur le numérique sont les ministres de la Culture et celui de l'Intérieur, qui protègent leur pré-carré. Le Secrétariat d'Etat au numérique joue un rôle limité, pour l'essentiel, à l'aspect économique et aux startups, ce qui n'est pas suffisant pour définir une politique numérique aujourd'hui incluant les aspects de droits et libertés fondamentaux.

Pour les libertés au sens plus large, il me semble à titre personnel que l'État désargenté troque le manque de moyens allouables à la police et à la justice contre des renoncements sur les libertés publiques qui facilitent le travail des administrations concernées à moyens équivalents. Dans le numérique, on le constate par exemple avec le blocage de sites web sur décision administrative de l'Intérieur, sans passer par la justice.

Le discours politique autour du numérique se structure souvent autour d'une opposition entre « gentils acteurs européens » et « méchants » GAFA. Notamment quand il s'agit de taxer ces derniers. Vous inscrivez-vous dans cette logique ?

Pierre Beyssac : Comme sur beaucoup de sujets au Parti Pirate, nous essayons de ne pas être dogmatiques. Oui, les GAFA sont en position hégémonique, et ce n'est pas sain, mais le législateur devrait éviter les effets de bord indésirables touchant d'autres acteurs, créant par exemple des barrières ou des lourdeurs de fonctionnement que seules les grandes entreprises peuvent assumer, et qui mettent en difficulté les initiatives associatives ou personnelles.

Economie, social, écologie et crise climatique, politique migratoire… Certains pourraient être tentés de considérer le numérique comme un sujet relativement secondaire. Que leur répondez-vous ?

Florie Marie : Que c'est une erreur, parce que même si nous ne sommes pas forcément d'accords avec les autres sur les différents sujets qu'ils considèrent comme les plus importants, ils devraient considérer le numérique comme un outil au service de leurs idées tout comme nous le faisons. Nous avons construit tout notre programme autour des questions numériques parce qu'on ne peut plus envisager aujourd'hui de s'en passer. La plus grosse erreur c'est de croire que c'est un sujet qui ne concerne pas tout le monde à l'heure où toute notre société ne peut plus vivre sans Internet, sans les outils numériques, sans les robots. Que se passerait-il demain si on coupait internet ? Ce serait le chaos, nous en sommes tous conscients et nous ne faisons rien pour nous en protéger ni pour nous protéger des grands groupes qui possèdent nos données personnelles et qui ne dépendent en rien des États dans lesquels ils en tirent profit.

Pierre Beyssac : C'est une idée reçue que nous souhaitons combattre.

Le numérique est déjà au cœur de la vie quotidienne de l'immense majorité de la population, ne serait-ce que par nos téléphones mobiles. Cette importance ne fera que s'accentuer dans le futur. Bien entendu, le numérique apparaît toujours en liaison avec d'autres sujets, mais les même problématiques réaparaissent — comme le montre notamment le RGPD —, et doivent être appréhendées en tant que telles.

Le numérique est également un élément clé pour l'action dans tous les sujets cités : réduction de notre empreinte CO2 par l'utilisation des moyens de communication plutôt que de transport, lutte contre l'illettrisme, diffusion des connaissances, accès facilité aux services publics et sociaux, etc.

La crise climatique, la dégradation alarmante de la biodiversité devraient être des urgences politiques. Au contraire, on a l'impression que les responsables politiques, y compris dans les rangs des écologistes, soit sont complètement dépassés, soit fonctionnent avec un carburant idéologique plutôt que scientifique. Qu'en diriez-vous ?

Pierre Beyssac : Le programme du Parti Pirate cite explicitement l'importance de l'approche scientifique dans toutes les décisions politiques. Pour donner un exemple de pragmatisme, le nucléaire étant une des énergies les moins carbonées, en sortir trop rapidement comme le souhaitent certains partis semble contradictoire avec la lutte contre le réchauffement climatique.

Évidemment, les connaissances techniques et scientifiques évoluent, et ces positions peuvent et doivent être réévaluées, au fil du temps.

On entend souvent que le Parlement Européen n'a pas suffisamment de pouvoir par rapport à d'autres institutions européennes, notamment la Commission. Qu'en dites-vous ? Pensez-vous qu'une réforme institutionnelle soit possible ?

Florie Marie : En effet, le Parlement Européen n'a que peu de pouvoir et c'est un vrai problème, il n'a que le pouvoir de valider des textes qui lui sont soumis. Nous croyons qu'il faut remettre le citoyen au cœur du pouvoir en lui permettant de participer à tous les échelons, de la rédaction des lois à leur adoption, et pas de manière indirecte par le biais de représentants qu'ils n'ont pas forcément élus, ou pour lesquels on ne les a même pas invités à voter tels que les Ministres de chacun des pays membres de l'UE.

Pierre Beyssac : Une réforme institutionnelle est nécessaire, et possible, nous en sommes convaincus. Bien entendu, cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais le Parti Pirate compte bien militer et influer en ce sens.

Et au sein même du Parti Pirate, comment sont décidées les orientations politiques ?

Pierre Beyssac : Nous avons des outils de démocratie interne, Congressus par exemple, écrit par Cédric Levieux, qui permet de discuter et mettre rapidement au vote des motions. Nous l'avons utilisé pour prendre rapidement une décision le 2 mai au soir, pour boucler notre liste avant dépôt.

Certains électeurs seront sans doute tentés de se détourner des petits partis, qui ont peu de chance d'avoir des députés élus au Parlement. Que leur diriez-vous ?

Florie Marie : Nous nous devons d'être présents à cette élection, nous sommes européens, nous sommes europhiles mais pas eurobéats, nous devons revoir le logiciel européen tous ensemble et pas chacun dans son coin, c'est pourquoi en tant que parti paneuropéen nous participons à ce scrutin. Nos voix aideront les pirates qui seront élus en Europe à être légitimes aux yeux des députés européens français, plus notre score sera élevé plus les Pirates seront entendus et ce quelle que soit leur pays d'origine. Le seuil des 5% pour obtenir des élus est un non sens dans un pays qui se considère en démocratie et qui souhaite soit-disant la meilleure représentation possible de la population au niveau européen. Cette élection est aussi un bon moyen de rappeler ce déni de démocratie. Et ce n'est d'ailleurs pas le seul. Le fait de nous demander, à nous candidats, d'imprimer nos bulletins pour que les électeurs puissent voter pour nous est une barrière énorme à l'équité démocratique. L'État devrait prendre à sa charge les bulletins de tous les partis.

Pierre Beyssac : Chaque voix compte, notamment voire surtout, pour les petits partis.

Même sans élu, un parti qui obtient quelques pourcents devient évidemment plus légitime et entendu sur les causes qu'il défend, aussi bien médiatiquement que politiquement, ce qui permet de les faire progresser, de toute façon.

Cette élection a été malheureusement posée par certains comme une opposition entre deux partis, par d'autres comme un référendum contre le Président. Nos préoccupations sont plus concrètes, nous avons des idées que nous sommes les seuls à défendre au Parlement Européen, mais aussi en France.

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