Journal d'investigation en ligne et d'information‑hacking
Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

Le groupe de Patrick Drahi tente de contourner le droit de la presse. Altice a des milliards, nous avons un site Web. Aidez-nous à défendre la liberté de la presse.

par Rédaction

Etat Islamique : quand Lafarge mettait ses employés en danger

Mardi 14 novembre, des perquisitions ont été menées chez Lafarge, producteur de béton, à Paris et à Bruxelles. Le groupe est soupçonné d’avoir versé de l’argent à des milices en Syrie, dont l’Etat Islamique, pour continuer à produire et livrer les produits de son usine de Jalabiya. Les enquêteurs tentent également de déterminer si le groupe n’a pas fait courir de risques inconsidérés à ses employés syriens.

Lafarge, en pleine activité à l'Assemblée Nationale fin 2017

EDIT DU 22/11/2017 : Le Canard Enchaîné du jour publie un article qui mentionne un audit interne réalisé chez Lafarge par un cabinet américain.

L’affaire remonte loin dans le temps et les documents auxquels Reflets.info a pu avoir accès montrent une entreprise complètement déconnectée des préoccupations éthiques et morales. La peur de perdre l’investissement réalisé dans l’usine de Jalabiya dans le Nord de la Syrie (650 millions de dollars) a poussé la direction de Lafarge à tous les compromis et à mettre en danger ses employés syriens jusqu’en septembre 2014, les expatriés ayant été quant à eux rapatriés en 2012.

L’affaire semblait prometteuse lorsque, le 23 janvier 2008, Lafarge officialise l’acquisition d’Orascom Cement pour 8,8 milliards d’euros. Orascom est alors numéro un en Egypte, en Algérie, aux Emirats arabes unis et en Irak. Il aussi très bien placé en Arabie Saoudite, en Turquie. Ainsi qu’en Syrie. A l’annonce du rachat, le titre du groupe français grimpe en bourse. Tout va pour le mieux… En octobre 2010, ce qui est devenu Lafarge Cement Syria (LCS), inaugure en grandes pompes l’usine de Jalabiya, près de la frontière avec la Turquie et à 160 kilomètres d’Alep. Et non loin de Raqqa. Un investissement de plus de 650 millions de dollars.

L'usine Lafarge en Syrie en novembre 2017. Elle est désormais occupée par des forces spéciales américaines et Françaises. D.R.

Quelque 2,5 à 3 millions de tonnes de ciment doivent être écoulées sur le marché local. Mais dès la fin du premier trimestre 2011, la situation dans le pays se tend, dans le sillage du printemps arabe. Le 18 septembre 2011, le Haut Commissariat aux Droits de l’Homme de l’ONU déclare la Syrie en état de guerre civile. Les problèmes commencent pour le cimentier, confronté aux taxes imposées par les différentes milices. En Mars 2013, l’Etat Islamique (EI) prend Raqqa qui se trouve à 80 kilomètres de l’usine. Mais Lafarge n’est pas disposée à abandonner l’usine. Le 1er juillet 2014, l’organisation terroriste contrôle tout le nord-est de la Syrie. Daesh ou pas, c’est « business as usual ». La cimenterie de Jalabiya continuera de tourner jusqu’au 19 septembre 2014, date de son attaque par l’État Islamique. Parallèlement, la guerre aidant, le prix du béton s’était envolé. Parfait pour les affaires du cimentier ! D’autant que le ciment s’exporte très mal s’il n’y a pas un port à proximité. Le ciment de l’usine est donc destiné à une consommation locale.

Aujourd’hui, l’association Sherpa, l’European Center for Constitutional and Human Right (association allemande) ainsi que onze anciens employés de Lafarge en Syrie, poursuivent le groupe pour « financement d’entreprise terroriste », « complicité de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité », « mise en danger délibérée d’autrui », « exploitation abusive du travail d’autrui, conditions de travail indignes, travail forcé et réduction en servitude » ainsi que pour « négligence ».

Après voir cimenté leurs relations avec Daesh, les anciens cadres de Lafarge bétonnent leur défense. Ils accusent l’État français d’avoir non seulement su tout de leur activité mais de les « avoir vivement encouragés à rester ». La Coordination des Chrétiens d’Orient (Chredo) s’est associée à cette plainte pour « crimes contre l’humanité » afin que la lumière soit faite sur cette affaire.

Le ministère des affaires étrangères sur la sellette

Les documents auxquels Reflets.info a pu avoir accès montrent la volonté de Lafarge de continuer son activité en Syrie à tout prix et confirment le rôle trouble du ministère des Affaires étrangères français.

Auditionné par les enquêteurs, le directeur général adjoint du groupe, Christian Herrault, qui, depuis le 1er janvier 2012, supervisait 15 pays dont l’activité en Syrie depuis Paris, explique sans détour : « Les milices, elles changent d'allégeance. Ce qui était un peu fou, c'est que toutes étaient alimentées en armes et argent par le Qatar et l'Arabie saoudite, sous le regard américain, sans aucun discernement. On aime bien mettre des noms sur les choses mais là-bas rien n'est simple ». Ce haut dirigeant ne cache pas que le cimentier a accepté le « racket » de ces groupes armés : « L'économie de racket a commencé en septembre ou octobre 2012, souligne-t-il. Jean-Claude Veillard et Jacob Waerness [respectivement directeur sûreté du groupe Lafarge à Paris et responsable de la sécurité sur place] sont allés rencontrer des milices de l'Armée de libération syrienne. Il était très clair qu'elles étaient indépendantes et ne voulaient pas se coordonner. Elles voulaient taxer tout ce qui passait par les routes, dont les distributeurs. C'était clairement du racket, même si c'est les « bons » qui rackettaient ». Devant les enquêteurs il précise : « Tous les six mois on allait voir le quai d'Orsay, qui nous poussait à rester. Le Quai d'Orsay nous encourageait vivement, en 2012, à rester ».

Frédéric Jolibois, directeur général de Lafarge Cement Syria du 21 juillet 2014 au 14 août 2016 affirme aux enquêteurs qu’il était en contact régulier avec la Direction générale du renseignement extérieur (DGSE) et avec les services diplomatiques français en Turquie et en Jordanie. Même son de cloche du côté de Christian Herrault : « On allait voir tous les 6 mois l'ambassadeur de France pour la Syrie Franck Gelet (et avant Eric Chevalier) et personne ne nous a dit :  Maintenant il faut que vous partiez ».

On trouve en effet trace de ses visites à l’ambassade de Turquie ou de Jordanie dans des comptes-rendus effectués par les diplomates pour le Quai d’Orsay, que Reflets.info a pu consulter. L’ambassade de France en Jordanie résume ainsi en termes policés sa rencontre avec Frédéric Jolibois le 10 septembre 2014 :

« Poursuite des activités du groupe Lafarge en Syrie, au prix d’un jeu d’équilibriste entre régime de Damas, forces kurdes et Etat Islamique ».

Est-ce à dire que le ministère des Affaires étrangères leur a formellement demandé de rester ? « Pas sûr qu’on trouve trace de tel propos dans des documents internes, même si ce n’est pas impossible, commente un haut fonctionnaire cous couvert d’anonymat. Ce qui est certain, c’est que cela arrangeait tout le monde. Lafarge faisait de l’argent, la France avait une entreprise tête de pont sur place d’autant que la diplomatie économique était une top priorité à l’époque, et la DGSE récupérait du renseignement d’ambiance. »

Pour autant, personne au sein de l’Etat français n’a visiblement jugé utile de demander à Lafarge de mettre un terme à ses activités en Syrie. Pays dont la situation et la présence de l’Etat islamique autour de l’usine ne laissaient aucun doute sur les concessions à faire pour pouvoir continuer à produire et vendre. Il faudra attendre janvier 2017 pour que Bercy se décide à porter plainte. Le bras gauche ignore ce que fait le bras droit…

Certains cadres de Lafarge minimisent la responsabilité de l’entreprise. Selon eux, les paiements de taxes aux milices, dont l’EI, auraient été effectués par Firas Tlass et non par Lafarge. Ancien proche de Bachar el-Assad, Firas Tlass était initialement actionnaire minoritaire (environ 1,3%) de Lafarge Cement Syria. Lorsqu’il s’oppose au régime et passe dans le camp de la résistance en 2012, sa participation dans le cimentier est confisquée par le régime. Ce qui déclenche une grande réunion du service juridique du groupe français. Peut-on avoir le gouvernement syrien au capital de LCS, s’interroge le groupe ? Mais les juristes concluent que l’activité peut continuer ainsi. Firas Tlaas reste un homme clef pour Lafarge et c’est lui qui sera chargé de distribuer les fonds permettant de passer les barrages routiers. Il sera employé de Lafarge comme « conseil en matière de sécurité » avec un salaire mensuel de 75 000 dollars. Puis ses émoluments sont revus à la baisse à 30 000 dollars après les sanctions onusiennes en août 2014.

Laisser-passer obtenu auprès de Daesh par Lafarge

Devant les enquêteurs, Frédéric Jolibois, l’ancien directeur général de LCS est explicite : « On versait 10 à 20 millions de livres syriennes par mois à différentes entités, dont l’État Islamique. Les salariés voulaient travailler, les Kurdes voulaient leur ciment. Et ma hiérarchie souhaitait que tout redémarre » affirme-t-il. Les sommes données aux milices figurent dans la comptabilité à la ligne « Operating expenses » (notes de frais), « au cas où on serait contrôlés » par les autorités syriennes, précise Christian Herrault. Selon ce dernier, le budget mensuel destiné à permettre un libre passage des matériaux sur les routes s’élevait à quelque 200 000 dollars. Dont près de 30 000 dollars versé à Daesh lorsqu’il s’est imposé dans la région.

Achat de pétrole à des "ONG"

Mais Lafarge ne s’est visiblement pas contenté de verser un tribut à l’État Islamique. On le soupçonne aussi d’avoir acheté du pétrole aux terroristes. Dans un mail daté du 13 juillet 2014, le responsable de l’usine, Mamoudh Al Khaled écrit un mail à Bruno Pescheux, responsable Syrie chez Lafarge : « Il y a en ce moment en Syrie de nombreuses discussions à propos d’achats illégaux de produits pétroliers auprès d’organisations non-gouvernementales […] Le gouvernement pourrait prendre des dispositions contre les entreprises qui achèteraient des produits pétroliers illégaux. Je pense que notre société doit être prête à faire face si cela se produisait ». Ce à quoi Bruno Pescheux répond : « Comme nous en sommes déjà convenus, il est important que nous puissions démontrer que nous avons essayé de passer par le gouvernement et préparer en parallèle nos arguments : le fioul lourd est absolument nécessaire pour faire fonctionner notre usine et nous permettre de vendre du ciment, collecter des taxes dues au gouvernement. Au moins le fioul lourd que nous consommons n’est pas vendu en contrebande à l’étranger et soutient l’activité de la construction en Syrie. C’est une quantité infime comparée à celle qui est exportée en contrebande vers la Turquie. Il est très compliqué de faire parvenir du charbon ou du petcoke de Tartous à l’usine ». Utiliser le terme « organisation non-gouvernementale »   pour qualifier Daesh, voilà qui ne manque pas de piquant ! En tout état de cause, l’argumentaire était prêt en cas de pépin.

Mail dévoilé par des salariés de l'usine

Autre argument avancé par Lafarge pour justifier le maintien de son activité en Syrie : elle faisait vivre l’économie locale. Selon le cimentier, rester sur place était même un acte de résistance comme le souligne Christian Herrault aux enquêteurs : « techniquement c'est un exploit et la fierté des employés syriens d'avoir maintenu cette usine. Pour eux, c'était un acte de résistance. Daesh était considéré comme une armée d'occupation ». Mêmes éléments de langage pour Jean-Claude Veillard : « La décision de rester appartient à Bruno Lafont [PDG de Lafarge]. L’ambassadeur, Monsieur Gellet nous a toujours soutenu et tant qu’on pouvait maintenir l’activité en sûreté, on devait le faire car cela maintenait un tissu économique local très important pour les Syriens ».

Ethique en toc

On ne sait pas si l’on doit rire ou pleurer quand Lafarge se vante d’être très engagé sur le plan éthique… Signataire du Global Compact des Nations Unies depuis 2003, l’entreprise a mis en place un « Code de conduite des affaires ». Elle s’engage ainsi à « agir en tant que citoyen responsable », notamment « en contribuant à la croissance économique, au développement de l’homme, de sa santé, de ses droits et de son bien-être et à la construction d’un monde meilleur ».

En tout cas, le monde meilleur selon Lafarge n’a pas été du goût de ses salariés syriens. Car non seulement l’entreprise a financé des terroristes, mais elle aurait aussi eu un comportement irresponsable avec ses salariés syriens. A la fin de l’été 2012, le groupe décide d’évacuer ses salariés expatriés. Il n’en va pas de même pour les employés syriens qui sont contraints de continuer à travailler dans des conditions devenues très dangereuses.

Nidal Wabhi, le directeur des ressources humaines de la filiale LCS, est enlevé à l’été 2012 pendant une dizaine de jours. Il a tenté en vain de rencontrer des dirigeants de Lafarge pour obtenir une compensation financière. A l’occasion de sa venue à Paris pour être entendu par les enquêteurs français, il raconte à Reflets.info avoir été contraint de réunir la somme demandée par ses ravisseurs en faisant appel à des amis.

Nidal Wabhi

En octobre 2012, c’est au tour de neuf employés de confession alaouite d’être enlevés. Cette fois, Lafarge paye 200 000 euros pour leur libération. Plus tard, plusieurs d’entre eux sont retenus à l’automne 2013 par un groupe armé et ne doivent leur salut qu’à une attaque de leurs ravisseurs par un autre groupe. Deux employés chrétiens sont, quant à eux, enlevés par l’Etat Islamique et ne doivent leur salut qu’à leur conversion à l’Islam. Ils avaient le choix entre être égorgés, payer une rançon ou se convertir.

C’est pourtant à cause de ces risques d’enlèvements que les fromageries Bel ont quitté la Syrie en juillet 2011, Total en décembre 2011 et General Electric début 2013. En mai 2013, Lafarge renouvelait un accord cadre mondial avec la fédération internationale syndicale IndustriALL et s’engageait ainsi à garantir « un environnement de travail certain et sûr » à ses salariés… En juin 2013, l’Etat Islamique prenait Raqqa à moins de cent kilomètres de l’usine. La situation aux abords de l’usine était déjà suffisamment détériorée pour qu’en avril 2012, le groupe Lafarge enjoigne ses salariés à s’installer à l’intérieur de l’usine pour éviter les risques lorsqu’ils se rendaient à leur travail. En 2013 et 2014, la situation était telle que les employés pouvaient être empêchés de sortir de l’usine pendant plusieurs jours en raison des combats.

Plusieurs salariés racontent cependant que Lafarge ne les a pas protégés alors que l’État Islamique était aux portes de la cimenterie. Ils témoignent qu’en août 2014, Lafarge sanctionnait encore les salariés qui ne pouvaient pas venir travailler pour des raisons de sécurité. Alors que le commandement kurde demande à Lafarge de partir, l’usine rouvre début septembre. Les employés qui ont refusé de reprendre le travail ont été licenciés.

Le jour de l’attaque, le 19 septembre, Lafarge n’a pas évacué ses salariés. Pourtant le 17, l’entreprise avaient été informée par les combattants kurdes que la population avait fui dans d’autres régions à cause de l’avancée de l’État Islamique, et que l’usine risquait d’être attaquée. Alors que tous les managers ont pris la fuite, LCS demande aux employés de rester. La veille de l’attaque, Frédéric Jolibois réitère sa position et interdit l’évacuation de l’usine. Il explique qu’il faut préparer de la nourriture et des matelas pour que les employés puissent se cacher dans les tunnels techniques de l’usine en cas d’attaque plutôt que de fuir en voiture. Le jour de l’attaque, les salariés fuiront in extremis en s’entassant dans quelques voitures ou sur des motos.

Pourtant, depuis des mois, des bus avaient été prévus pour faciliter une évacuation en cas d’attaque. Mais ce jour là, il n’y avait plus de bus. Selon un email des employés sur place adressé à « info.syria@lafarge.com » (sans doute une mailing-list), les bus avaient été retirés du site deux semaines plus tôt. Toujours selon ce mail, les gardes avaient reçu l’ordre de fermer les portes de l’usine, ce qui aurait compliqué son évacuation.

Email envoyé par des salariés de l'usine après l'attaque

Deux jours plus tard, dans un mail envoyé à tous les salariés, Frédéric Jolibois se félicite de la bonne évacuation de l’usine : « L’entreprise et tous les salariés doivent se réjouir de cette évacuation. » Trois d’entre eux ont pourtant été kidnappés ce jour là.


EDIT DU 22/11/2017 : Le Canard Enchaîné du jour publie un article qui mentionne un audit interne réalisé chez Lafarge par un cabinet américain. Au total, entre le droit de faire circuler ses camions et personnels et l'achat de matières premières, ce sont quelque 5,56 millions de dollars qui ont été distribués par le cimentier à diverses milices. Dont 500.000 dollars au groupe Etat Islamique.

0 Commentaires
Une info, un document ? Contactez-nous de façon sécurisée