Journal d'investigation en ligne
par Timothée de Rauglaudre

Ésotérisme et copinage politique : les coulisses de l’école de Françoise Nyssen

D’anciens enseignants témoignent

En 2015, la directrice des éditions Actes Sud Françoise Nyssen, ministre de la Culture de mai 2017 à octobre 2018, a fondé une école privée inspirée de la pédagogie Steiner-Waldorf. Trois enseignants racontent l’envers du décor, entre ésotérisme et rapport discutable au handicap, à la médecine et aux règles de sécurité. Pour contourner le système, l’éditrice aurait utilisé ses réseaux politiques pour décrocher un contrat d’association avec l’État.

Françoise Nyssen avec le sociologue et philosophe Edgar Morin. - Mathieu Delmestre - CC BY-NC-ND 2.0
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Octobre 2016. L’école de Françoise Nyssen, alors directrice des éditions Actes Sud, et pas encore ministre de la Culture d’Emmanuel Macron, vient d’entamer sa deuxième rentrée, et le journal Le Monde lui déroule le tapis rouge. Le storytelling joue sur l’émotion : le fils que l’éditrice a eu avec Jean-Paul Capitani, Antoine, s’est suicidé à l’âge de 18 ans, en 2012. Nyssen blâme « l’idéologie de l’école en France » :

« Antoine fut un laissé-pour-compte, raconte-t-elle. Il n’y avait pas de chemin pour lui [au sein de l’Éducation nationale]. »

Pourtant, avant son geste fatal, Antoine avait intégré durant un an l’école Steiner-Waldorf de Sorgues, près d’Avignon. C’est là que le couple Nyssen-Capitani a fait la rencontre de Henri Dahan, figure française de cette pédagogie directement inspirée de Rudolf Steiner, un occultiste autrichien qui a bâti un mouvement ésotérique, l’anthroposophie, au début du XXe siècle. Dahan deviendra le directeur pédagogique de l’école du Domaine du possible, fondée par François Nyssen et située à La Volpelière, une ferme en lisière d’Arles donnée par la famille de Jean-Paul Capitani. Une école pour « faire bouger les lignes », explique le couple d’éditeurs au Monde.

Mécènes de renom

Leur projet pédagogique rencontre rapidement un vif succès. La structure qui sert à alimenter les finances de leur école, baptisée Fonds de dotation Antoine Capitani en l’honneur de leur fils, peut compter sur le soutien de mécènes de renom comme la Fondation de France, Actes Sud, Hermès ou encore Flammarion. D’après ses comptes, le Domaine du possible recueille chaque années plusieurs centaines de milliers d’euros de dons - jusqu’à 869 799 euros au cours de l’année scolaire 2018-2019. Parmi les parents d’élèves capables de débourser jusqu’à 6 200 euros par an, un banquier de New York, un prix Goncourt et une vedette de cinéma, révélait Le Monde diplomatique en 2017.

Ces parents de l’élite en quête de méthodes d'éducation alternatives étaient-ils seulement au courant de ce que cachait le mystérieux nom de pédagogie Steiner-Waldorf ? Cette pédagogie est controversée, elle a été citée dans plusieurs rapports de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Françoise Nyssen et Jean-Paul Capitani ne l’ignorent pas, et ont d’ailleurs choisi de ne pas étiqueter l’école comme Steiner : ce dernier expliquait en 2016, dans le journal de la section pédagogique du Goetheanum, siège mondial de l’anthroposophie, qu’il y a « beaucoup trop de préjugés à l’égard du spiritualisme et contre Steiner en particulier ».

« C’était complètement Steiner »

Trois anciens enseignants ont décrit à Reflets comment se traduisait l’application de la doctrine anthroposophique au Domaine du possible - l’école s’en est officiellement éloignée depuis 2018. Ils témoignent sous couvert d’anonymat. En effet, dans l’un des contrats de travail à durée indéterminée que Reflets a pu consulter, signé de la main de Jean-Paul Capitani, l’article sept stipule :

« Le salarié s’engage à observer, tant pendant l’exécution qu’après la cessation du contrat, une discrétion absolue pour tout ce qui concerne les faits ou informations dont il aura connaissance dans l’exercice ou à l’occasion de ses fonctions. Il s’interdit également à divulguer les moyens et méthodes pédagogiques propres à l’établissement. »

À en croire ces témoins, les méthodes pédagogiques ne se limitent pas à la bienveillance et à la valorisation des activités artistiques que vantent fréquemment les promoteurs de la pédagogie Steiner-Waldorf. Flore* a été enseignante pour les petites classes à l’école du Domaine du possible, qu’elle a quittée en 2017. « C’était complètement Steiner, affirme-t-elle lorsque nous l’interrogeons. Quand j’ai été embauchée, on m’a donné un livre sur le jardin d’enfants Steiner. Plus de la moitié des instituteurs étaient passés par une formation payante qui était délivrée par Praxède et Henri Dahan. Il y avait un dénigrement systématique de l’Éducation nationale, dont il était encouragé de se moquer. »

Rituels ésotériques

Les croyances issues des thèses anthroposophiques, comme celle selon laquelle l’enfant ne doit pas apprendre à lire avant d’avoir perdu ses dents de lait, y seraient présentées comme des vérités. On y retrouverait les rituels steineriens, des cours d’eurythmie - « art du mouvement » imaginé par Rudolf Steiner à partir de 1911 avec sa seconde épouse - à la Spirale de l’Avent. Lors de cette fête rituelle qui a lieu à la période de Noël, les élèves, plongés dans le noir, doivent tourner le long de branches de sapin disposées en spirale et éclairées par des bougies.

Préparation d'une Spirale de l'avent - DR
Préparation d'une Spirale de l'avent - DR

Maxime* a lui aussi été professeur au Domaine du possible pendant quelques mois, à la fin de l’année 2017. Il se souvient de la volonté d’apprendre aux élèves comment prier les saints et le Christ cosmique - malgré la prétention « laïque » de l’école -, d’un livre sur « comment se soigner par les pierres » dans la bibliothèque, d’un autre intitulé L’Évolution divine : du Sphinx au Christ dans la salle des professeurs, écrit par un proche de Rudolf Steiner, des visites régulières de l’anthroposophe haut placé Bodo von Plato pour « donner ses indications dans les choix pédagogiques de l’école ».

Un livre trouvé dans la salle des professeurs - DR
Un livre trouvé dans la salle des professeurs - DR

Mais aussi de l’importance de la Spirale de l’Avent, expliquée par un cadre de l’établissement : « Il a dit que l’être humain rentrait dans l’hiver, que nous étions comme une plante dans la terre, qu’il fallait un temps de mort pour arriver vers la renaissance, la sortie vers la lumière. » Les affirmations de Maxime sont étayées par des photographies et des extraits de cahiers de réunion de l’équipe pédagogique que Reflets a pu consulter.

L’autisme, « virus venu d’une autre planète »

Selon l’enseignant, ces allusions spirituelles sont alors assumées par l’équipe pédagogique, qui se sent « ultra-protégée » par la présence de Françoise Nyssen au gouvernement. Ce qui aurait permis tous les excès, y compris vis-à-vis des élèves handicapés. Un jour, en réunion de professeurs, Flore s’inquiète du cas d’une petite fille qui présente des signes de troubles du spectre autistique. « On nous a expliqué qu’on savait très bien que l’autisme était un virus venu d’une autre planète », se souvient-elle, encore effarée par cette scène. D’après Maxime, les pédagogues se référaient aux élèves ayant des besoins spécifiques avec un code couleur :

« Ils dressaient un portrait type avec des couleurs, il n’y avait pas de termes scientifiques ou médicaux. »

Le rapport à la médecine y serait, là encore, largement discutable. Comme dans d’autres écoles Steiner, la grande majorité des élèves ne seraient pas vaccinés. Mona*, qui a enseigné au Domaine du possible dès l’ouverture de l’école et qui y a scolarisé ses propres enfants, décrit une méfiance vis-à-vis de la médecine conventionnelle : « Ils ne m’ont jamais demandé le carnet de santé, il n’y a jamais eu de visite médicale à l’école, ils ne m’ont jamais imposé quoi que ce soit niveau vaccins. Quand les enfants se faisaient mal, on appelait les pompiers ou on donnait de l’Arnica mais on ne donnait jamais de Doliprane. »

Coup de pouce de Blanquer

Depuis ses débuts, l’école du Domaine du possible nourrit l’ambition de décrocher un contrat avec l’État pour pouvoir payer ses frais de fonctionnement, comme c’est le cas de certaines écoles Steiner. Elle y est finalement parvenue en 2020, avec l’aide de deux anciens députés, dont l’un est aussi un ancien recteur d’académie. « D’autres personnes n’auraient pas eu l’agrément aussi vite », estime une source proche de la Miviludes. Dans un cahier de réunion consulté par Reflets, on peut ainsi lire : « Yvan Lachaud. Président de métropole agglomération de Nîmes. Ancien parlementaire. Visite car rencontre avec Françoise Nyssen pour dérogation de contrat d’association avec l’État. Aide pour obtenir les contrats dès l’année prochaine. » Ancien député, Yvan Lachaud est en effet président de la communauté d'agglomération Nîmes Métropole, mais aussi directeur d’un groupe scolaire privé catholique.

Extrait d'un cahier de réunion - DR
Extrait d'un cahier de réunion - DR

De même, dans un mail daté du novembre 2017 - alors que Françoise Nyssen est au gouvernement - auquel Reflets a eu accès, la directrice administrative du Domaine du possible écrit aux employés de l’école : « Pour votre information, l’inspecteur d’académie Dominique Beck viendra à l’école, accompagné de Christian Philip, ancien recteur de l’académie de Montpellier, le lundi 18 décembre de 9h à 12h. Christian Philip était déjà venu le 26 septembre dernier dans le but de nous apporter son aide et son expérience quant à la demande de mise sous contrat avec l’Éducation nationale. »

Mais l’école de Françoise Nyssen aurait aussi reçu l’aide d’une personnalité politique de plus grande envergure. Un jour de septembre 2017, Flore apprend que le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, ami de Françoise Nyssen, doit venir visiter l’école.

« Certains disaient qu’il pourrait peut-être aider l’école à griller les étapes pour pouvoir être agréée. On avait besoin d’un d’agrément immédiat pour des raisons financières, parce qu’il fallait prendre en charge le salaire des profs. »

Le ministre doit passer la nuit chez le couple Nyssen-Capitani et se rendre au Domaine du possible le lendemain. Mais, sur le chemin, il est appelé par le président de la République ; un ouragan frappe les Antilles et il doit l’accompagner en déplacement. Un autre cahier de réunion montre que cette visite était prévue. Plus tard, un de ses proches de l’académie de Montpellier viendra inspecter l’école. « Il est venu pour faire soi-disant une inspection, mais ils n’ont rien inspecté… », se souvient l’enseignante.

Aucune surveillance des récréations

Selon elle, une inspection sérieuse au Domaine du possible aurait permis de révéler de graves problèmes, qui auraient pu mettre en péril le futur agrément de l’école : « On a eu beaucoup de problèmes de sécurité dans l’école. Dans le jardin à l’extérieur de l’école, on avait une mare très profonde sans barrière, les petits enfants auraient pu tomber dedans. On a eu un petit départ de feu dans une classe parce que l’électricité avait été faite à bas coût, ils n’avaient pas mis les fils adéquats. Il y avait de la fumée, ça sentait le brûlé. Les pompiers sont intervenus, ils ont évacué la classe. Le bâtiment était en bois. Il faut savoir que dans la philosophie Steiner, les règlements, c’est pour les gens qui sont bêtes. On apprend aux enfants que ce sont des êtres supérieurs : parce qu’ils sont en école Steiner, ils n’ont pas besoin de suivre le règlement. » Comme dans d’autres écoles Steiner-Waldorf, les récréations ne seraient pas surveillées, ajoute Maxime :

« La surveillance des gosses était nulle. Les professeurs se retrouvaient devant la salle des profs et discutaient. Les enfants pouvaient se casser la gueule, il n’y avait personne. »

Depuis l’été 2018, l’école s’est officiellement écartée de la pédagogie Steiner-Waldorf. Après des critiques de certains mécènes concernant la place de l’anthroposophie dans les enseignements et les activités de l’école, le directeur pédagogique Henri Dahan a été poussé vers la sortie. Contactés par l’auteur de l’article dans le cadre du livre Le nouveau péril sectaire (Robert Laffont) écrit avec Jean-Loup Adénor, l’école du Domaine du possible, François Nyssen, Jean-Paul Capitani et Henri Dahan n’ont pas donné suite à ses demandes d’interview.

*Les prénoms ont été modifiés.

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