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par Antoine Champagne - kitetoa

Emmanuel Macron est-il notre George Bush ?

Sa conception de la démocratie interroge

L'ancien président américain avait laissé son Administration légaliser la torture. Le président français, pour se maintenir au pouvoir, donne libre cours à une répression aveugle de la part des forces de l'ordre. Favoriser autant de blessés graves, ne vaut pas mieux que d'autoriser la torture. Explication...

Un message pour Manu et Kiki - © Reflets

Demos (le peuple) et Kratos (le pouvoir), mots d'origine grecque, forment le mot Démocratie. Un beau concept, selon lequel le peuple serait le détenteur du pouvoir et présiderait ainsi à la destinée du pays dans lequel ce type de contrat social est adopté. Dans les faits, c'est un peu plus compliqué. Le pouvoir du peuple est délégué à des personnes élues qui appliquent un programme annoncé à l'avance, ou ce qui leur passe par la tête. Et même parfois, ce qui passe par la tête de groupes de pression, les lobbies. Aujourd'hui, la démocratie française est dirigée par Emmanuel Macron. L'homme doit sa place à un concours de circonstance très particulier. Les électeurs de gauche n'en pouvaient plus des trahisons des principes de leur camp, les électeurs de droite on été déboussolés par les mensonges de leur candidat. Et in fine, il a fallu choisir entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Il faut faire barrage au Front National ont répété en cœur tous ceux qui croient encore que le jeu de la démocratie n'est pas pipé. Résultat, la France a à sa tête un homme qui encourage la répression la plus violente d'un mouvement social depuis des décennies.

Le nombre d'éborgnés, de mains arrachées, d'arrestations arbitraires a explosé. Sans que cela ne pose de souci particulier au président qui n'a jamais eu un mot pour les blessés. Emmanuel Macron représente-t-il vraiment le peuple qui est censé disposer du pouvoir ? Il est élu et doit donc aller au terme de son mandat répondent ses thuriféraires. Soit... Mais parlons de légitimité. Si le pouvoir d'Emmanuel Macron découle de celui que le peuple lui a délégué... Serait-il élu s'il remettait son mandat en jeu aujourd'hui ? Probablement pas.

Au delà de sa légitimité, c'est le message véhiculé à tous les étages de La république en marche (LREM) qui interroge sérieusement. Du président au ministre de l'intérieur en passant par les députés, la répression ultra-violente par les forces de l'ordre du mouvement social en cours est "normale", et même, justifiée. Au pire, le parti au pouvoir nie son existence alors que les violences sont documentées par des centaines de vidéos et d'articles de presse.

Selon le décompte partiel de David Dufresne, nous en sommes, en un peu plus d'un an, à 2 décès, 316 blessures à la tête, 25 personnes éborgnées et 5 mains arrachées. Ce bilan devrait encore s'allonger avec la grève générale contre la réforme des retraites et les manifestations qui se multiplient, ralliant gilets jaunes, étudiants, syndiqués... Si le pouvoir a déjà tremblé avec les gilets jaunes, et réagi aussi violemment, comment va-t-il gérer une protestation avec une base beaucoup plus large ?

Article 35 de la déclaration des Droits de l’homme de 1793 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

Cette répression, elle est le fruit d'une cascade. Nous avions largement documenté ce choix de blesser gravement les manifestants dans deux articles en janvier 2018 :

Les blessés éborgnés par les forces de l'ordre ne le sont pas par accidentLe LBD 40 doit être retiré de la liste des armes de maintien de l'ordre

Le fabriquant du LBD 40 sur un volcanC'est pas moi c'est l'autre...

Le policier qui utilise son LBD reçoit l'autorisation de son responsable hiérarchique, qui tient ses directives du préfet, qui les tient lui même du ministère de l'Intérieur. Et le ministre de l'Intérieur ne décide pas seul de la politique de répression d'un mouvement comme celui des gilets jaunes. En d'autres termes, Emmanuel Macron, Edouard Philippe, Christophe Castaner et Laurent Nuñez font un choix : celui d'un usage immodéré du LBD, une arme très précise (les blessés à la tête ne le sont pas par hasard), dangereuse, celui de l'usage des grenades GLI F4.

Et si on légalisait la torture ?

Le 29 septembre 2006, je m'insurgeais, dans un article titré "Legalize it ! Torture pour tout le monde !", contre la légalisation de la torture par les Etats-Unis. Pour ceux qui ont oublié, les Etats-Unis ont développé une argumentation juridique permettant d'utiliser des méthodes condamnées par tous les traités internationaux. John Yoo, William Haynes et Alberto Gonzales, trois conseillers de Geoge Bush expliquaient sans ciller dans des directives que n'est pas une torture une douleur infligée ne dépassant pas « une intensité équivalente à celle dont s’accompagne une blessure physique grave, de l’ordre de la défaillance organique », et si le but de l'action obéit, de bonne foi, à l'objectif de recherche de renseignement, elle ne peut être qualifiée de torture.

Quelque 119 (officiellement) personnes ont été soumises à des actes de torture par des apprentis sorciers représentant la première démocratie du monde, comme l'a révélé le rapport du Sénat sur ces procédés de la CIA.

Qu'une démocratie se laisse aller à de tels agissements est une honte. Outre le fait que cela ne fait qu'attiser le cercle de la violence, c'est un reniement de tous les principes qui fondent une société moderne et éclairée.

Le choix opéré par Emmanuel Macron, Edouard Philippe, Christophe Castaner et Laurent Nuñez est du même ordre. Mutiler volontairement une partie de sa population sous prétexte qu'elle est en désaccord avec votre politique est une tâche indélébile. Le choix des tirs dans la tête procède d'une volonté de mutiler gravement et d'effrayer la population. Car, comme nous l'avions démontré en janvier 2018, les tirs dans la tête ne sont pas accidentels. Et nous allons très bientôt revenir sur ce point avec de nouveaux arguments. Lorsque l'on regarde le détail de la liste de blessures compilée par David Dufresne, on réalise qu'il y a eu 316 blessures à la tête contre seulement 131 blessures aux membres inférieurs... Pourtant, les zones qui peuvent être ciblées par un tir de LBD sont justement, les membres inférieurs et le thorax, mais pas la tête...

« ne parlez pas de ‘répression’ ou de "violences policières", ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit. » Emmanuel Macron

Jim, blessé à Bordeaux a perdu un oeil. L'autre a perdu en acuité. - D.R.
Jim, blessé à Bordeaux a perdu un oeil. L'autre a perdu en acuité. - D.R.

Franck, 20 ans a perdu un oeil après un tir de LBD 40. - © Reflets
Franck, 20 ans a perdu un oeil après un tir de LBD 40. - © Reflets

Mais pourquoi tu fais ça ?

Pourquoi aller se coller entre les manifestants et les forces de l'ordre depuis plus d'un an, quasiment tous les samedis ? Pourquoi risquer une blessure (déjà deux grenades, dans les pieds et sur le dos, et un chien lancé sur l'entrejambe) ?

Parce que c'est un peu le principe du journalisme. Rendre compte de ce qui se passe le plus objectivement possible. Comment parler de ce mouvement social qui s'exprime justement par des manifestations régulières, tous les samedis, si l'on ne va pas observer ce qui s'y passe ?

Parce que l'on ne peut pas se contenter des déclarations généralement complètement mensongères du ministère de l'Intérieur. Ni se fier aux images sélectionnées par un rédacteur en chef dans une rédaction d'une télévision, souvent sans l'accord du journaliste qui les a tournées, alors qu'il n'était pas sur place et ne sait pas de quoi il parle.

Parce que pour donner son avis comme je le fais dans cet article sur les blessures, il faut avoir vu de près comment elles sont infligées.

Encourager, justifier les dérives des forces de l'ordre, c'est bien sûr nourrir la force de la prochaine réplique sociale. Si la partie de la population (désormais très large) qui manifeste son opposition à la politique d'Emmanuel Macron n'est pas entendue, si la contestation est matée par une répression aveugle qui effraye, alors il y aura une nouvelle crise dans quelques mois, dans quelques années. Elle ne sera que plus violente. Le mouvement Nuit debout avait duré quatre mois. Celui des gilets jaunes dépasse une année.

Comment en arrive-t-on à justifier ou nier de telles violences ?

Encourager, justifier les dérives des forces de l'ordre, c'est aussi montrer une forme de déconnexion avec le réel. Visiblement, quelque chose se passe lorsque l'on traverse le miroir. Les mêmes qui dans l'opposition critiqueront l'usage de la force à ce point, vont soit le nier, soit le minimiser une fois aux manettes. C'est à se demander si les mots ont le même sens pour ceux qui sont au pouvoir que pour ceux qui sont du mauvais coté de la matraque. Les premiers vont, poussés dans leurs retranchements, expliquer tranquillement que ces violences sont "légitimes", nécessaires pour défendre l'ordre, la République, les institutions, on en passe. Les seconds, vont expliquer qu'ils en ont assez d'être blessés, mutilés à vie, gazés, simplement pour avoir émis une opinion divergente celle de l'exécutif...

Tous ces politiques arrivés au pouvoir ont une capacité surprenante à minimiser, nier ou encore, défendre l'indéfendable. C'est le cas avec les violences policières. Mais aussi avec la surveillance massive dont nous avons beaucoup parlé ici. Comment cela est-il possible ? Mystère.

Mais ce sont aussi les non-dits qui sont lourds de sens. En laissant le syndicat Alliance ou le Syndicat Indépendant des Commissaires de Police menacer clairement des journalistes, le ministère de l'Intérieur donne le ton : tout est permis.

Tweet d'un syndicat de commissaires - Copie d'écran Twitter
Tweet d'un syndicat de commissaires - Copie d'écran Twitter

Et depuis un an, c'est justement le cas pour les forces de l'ordre : tout est permis et tout est organisé pour que ce soit permis. Elles ne portent pas (ou très peu) leur matricule RIO, sont vêtues de cagoules, rendant non identifiable la majorité des auteurs de violences policières. Il n'y a pas de poursuites même lorsqu'il y a une enquête, l'IGPN enterrant tout ce qu'elle peut. Quel contre-pouvoir peut s'opposer aux dérives de certains policiers ? On voit mal un policier se tourner vers son collègue et lui reprocher de ne pas porter son RIO, de viser la tête d'un manifestant avec son LBD... Il reste l'IGPN. Depuis un an et toutes les dérives qui ont été documentées, a-t-on vu des policiers de l'IGPN vérifier sur place, dans les manifestations que les règles sont appliquées ?

Déjà en janvier 2019, nous écrivions : « Mais comme la plupart des policiers auteurs des tirs sont en civil, sans signe distinctif permettant de les identifier, les procédures ont peu de chances d’aboutir... Pratique. ».

Depuis... Rien n'a changé.

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