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par Hugo

Du mercenariat sauvage aux sociétés militaires privées

Bob Denard et Erik Prince, quelle différence ?

La présence de mercenaires sur plusieurs zones de conflit actuelles (Syrie, Ukraine entre autres) ainsi que le développement de sociétés spécialisées dans la sécurité et la défense, interroge quant à la nature précise de ces deux activités et les liens qu’elles peuvent entretenir. Mercenariat et sociétés militaires privées, même combat ?

Metal Gear Solid 4 - D.R.

Le terme de « mercenaire » désigne communément toute personne qui propose ses services contre une rémunération. Dans le domaine militaire, un mercenaire est donc un engagé volontaire, étranger ou non, (qui n’appartient donc à aucune armée officielle) rémunéré pour une activité militaire pour le compte d’un employeur (état, sociétés privées, ONG, particuliers).

Si le mercenariat est une activité vieille comme la guerre, il est souvent critiqué et mal vu. Dès 1532, dans son traité politique Le Prince, Machiavel considère l’emploi de mercenaires comme une menace pour un dirigeant politique : « les capitaines mercenaires sont ou ne sont pas de bons guerriers : s’ils le sont, on ne peut s’y fier, car ils ne tendent qu’à leur propre grandeur, en opprimant, soit le prince même qui les emploie, soit d’autres contre sa volonté ; s’ils ne le sont pas, celui qu’ils servent est bientôt ruiné. »

Évidemment, le statut et le métier de mercenaire ont changé en cinq siècles. De nos jours, le terme même de « mercenaire » fait débat et laisse peu à peu la place à un vocabulaire moins péjoratif. Ainsi, on ne parle plus aujourd’hui de « troupe » ou de « compagnie » de mercenaires, mais de « société militaire privée » (SMP). Cette appellation renvoient à une réalité plus complexe qu’au temps du penseur florentin et désigne des activités différentes.

Il est important de différencier les sociétés militaires privées (SMP) du mercenariat « classique ». Les SMP se doivent notamment d’agir dans un cadre légal et transparent. Cependant, dans certains contextes la frontière est parfois floue.

Bob Denard, mercenaire d’un autre temps

Avant la structuration des premières SMP dans les années 1990, on peut noter des activités de mercenariat moderne à partir des années 1950 et 1960. Le continent africain, alors en pleine décolonisation et en proie à de multiples conflits, est un terrain parfait pour tout jeune homme en quête d’aventure et d’action. Parmi les plus connus, un français : Bob Denard.

Bob Denard - D.R.
Bob Denard - D.R.

Volontaire dans la marine pour l’Indochine puis policier au Maroc, Denard va marquer le continent africain de son empreinte en participant à de nombreux conflits postcoloniaux. Anticommuniste convaincu, il lutte contre différents mouvements armés marxistes du Congo au Yémen, en passant par l’Angola. Si l’on peut qualifier Bob Denard de « mercenaire », il est toutefois important de rappeler que ce dernier était également une « barbouze ». Autrement dit, il était missionné secrètement et officieusement par différents pays ou services de renseignement pour accomplir le « sale boulot ». Au Yémen, par exemple, le mercenaire français travaille pour le MI6 britannique au milieu des années 1960.

Dix ans plus tard, il est à nouveau sollicité par les services de renseignement de Sa majesté pour intervenir en Angola.

Mais Denard est avant tout utilisé par les services de renseignement français qui, tout au long de sa carrière de mercenaire, ont fermé les yeux sur ses activités. De fait, le mercenaire intervient là où le SDECE ou la DGSE ne peuvent se le permettre. On retrouve sa trace au Bénin, aux Seychelles, au Kurdistan et, surtout, aux Comores.

C’est dans cet archipel, situé dans le canal du Mozambique, entre Madagascar et le continent africain, que le mercenaire français se montre le plus « utile ». Là-bas, Denard s’assure que les différents dirigeants n’agissent pas contre les intérêts de Paris. Pour ce faire, il organise des coups d’état à trois reprises, en 1975, en 1978 et en 1995. Le mercenaire fait des Comores son fief. À la tête d’une garde présidentielle toute puissante, il gouverne l’archipel dans l’ombre des différents présidents qu’il dépose et rappelle au pouvoir à son gré.

Surnommé le « vice-roi des Comores », Denard y organise ses opérations.

Il est notamment un pont entre la France et l’Afrique du Sud, à l’époque complètement isolée sur la scène internationale à cause de sa politique ségrégationniste. Il permet notamment au régime de Pretoria de contourner l’embargo international et, ainsi, de se fournir en armes. À Paris, on détourne les yeux du moment que l’archipel ne sombre pas dans le chaos. La route du « sultan blanc des Comores » prend fin en 1995 à l’occasion d’un ultime coup d’état. Peu avant cela, en 1994, Denard est contacté par le gouvernement génocidaire hutu au Rwanda. C’en est trop pour les autorités françaises qui décident de rappeler à l’ordre leur chien de guerre.

Preuve de ses liens, toujours discrets, avec les services français, Bob Denard a reçu, lors de ses deux procès, le soutien de plusieurs personnalités de la communauté française du renseignement. Il est ainsi acquitté à deux reprises : une fois en 1999 alors qu’il est accusé de l’assassinat du président comorien Ahmed Abdallah dix ans plus tôt ; puis en 2006 pour sa tentative ratée de coup d’état aux Comores en 1995. Denard rentre en métropole à la fin des années 1990. La vie de ce « corsaire de la République », comme il aimait se désigner, prend fin chez lui, en 2007, dans des conditions austères. Il meurt à l'âge de 78 ans.

Bob Denard est le reflet d’un monde ancien. Anticommuniste, agent inavouable de la Françafrique, recruteur dans les milieux d’extrême-droite, il est l’image d’une époque révolue. Aventurier romantique pour certains, barbouze assassin pour d’autres, quoiqu’il en soit, le profil de l’ « affreux » du Katanga est bien différent de celui des mercenaires d’aujourd’hui.

Executive Outcomes, mère du mercenariat moderne

La fin de la carrière de Bob Denard, au début des années 1990, coïncide avec l’émergence d’un nouveau type de mercenariat, plus moderne et moins porté sur un romantisme douteux. Ces nouveaux mercenaires se constituent en véritables entreprises qui ont pignon sur rue. L’une des premières d’entre elles voit le jour en 1989 en Afrique du Sud : Executive Outcomes (EO).

EO est fondée et composée de membres de différents services de sécurité et de renseignement du régime de l’apartheid sud-africain qui vit ses dernières années. Pendant près de dix ans, la SMP va intervenir dans de nombreux pays africains. Ses employeurs et ses missions sont variés : récupération et protection de sites sensibles pour le compte de sociétés minières et pétrolières, formation de forces armées (notamment en Angola et au Sierra Leone), fournitures d’armes et de véhicules militaires, participation à des combats, etc. La panoplie complète des activités d’une SMP.

Si EO est dissoute en 1998 suite à l’adoption d’une loi encadrant strictement les activités de mercenariat en Afrique du Sud, elle a participé à poser les bases de ce que sont les SMP d’aujourd’hui.

Erik Prince, l’homme qui avait du flair

La fermeture de la SMP sud-africaine n’aura aucun effet sur le marché de la privatisation de la chose militaire. Peu à peu, on voit apparaître de nombreuses sociétés similaires à EO dans le monde anglo-saxon. Les deux principales bases pour ces sociétés sont le Royaume-Uni et, bien sûr, les Etats-Unis.

Erik Prince - D.R. - Copie d'écran Youtube
Erik Prince - D.R. - Copie d'écran Youtube

En 1996, alors qu’il quitte tout juste les rangs des Navy Seals, avec lesquels il baroude dans les Balkans et au Moyen-Orient, Erik Prince crée Blackwater. Issu d’une riche famille conservatrice du Michigan, Prince est un proche de longue date du Parti Républicain et de sa frange la plus conservatrice. Chantre du libéralisme, il est aussi un défenseur acharné des « valeurs chrétienne ».

L’époque lui donne raison, dès le milieu des années 1990, avec la disparition de l’ennemi juré soviétique, le budget américain de la défense fond comme neige au soleil. Une aubaine pour la toute jeune SMP.

C’est à partir de 2001 et le début de la « guerre contre le terrorisme » que les affaires de Blackwater décollent vraiment. Pendant neuf ans, les hommes de Prince seront présents partout où l’armée américaine se bat, surtout en Afghanistan et en Irak. La SMP américaine assure tout type de services aux militaires : protection d’ambassades, de personnalités et de convois, soutien logistique en opération, formation des troupes américaines (notamment des forces spéciales) et même participation aux combats. À noter que la base historique de Blackwater est située juste à côté de la base navale de Norfolk, à Moyock, en Caroline du Nord. De plus, l’armée américaine n’est pas le seul employeur d’Erik Prince. En effet, la CIA a également loué ses services pour la protection de plusieurs de ses sites.

Entre 1996 et 2010, Blackwater a bénéficié d’un total de plus de 2 milliards de dollars de contrats auprès du département de la Défense américain. Un peu moins de la moitié de ce montant lui aurait été versé pour des opérations dites « classifiées ». D’après plusieurs médias américains, dont Vanity Fair, le New York Times et le Washington Post, Erik Prince aurait également participé, pour le compte de la CIA, a un programme d’assassinat d’insurgés islamistes d’Al-Qaïda et des Taliban. Ces allégations ont été confirmées par Prince lui-même, fier du travail accompli.

Seulement, dès 2007, Blackwater doit faire face à de nombreuses critiques vis-à-vis de ses modes opératoires sur le terrain, notamment en Irak. L’affaire la plus médiatisée concerne la mort de 17 civils irakiens dans une fusillade. Toutefois, la SMP continue ses activités dans le pays jusqu’en 2009, date à laquelle le gouvernement irakien ne renouvelle pas l’autorisation de Blackwater à intervenir à l’intérieur de ses frontières. La même année, après avoir essuyé de nombreuses critiques y compris aux Etats-Unis, Prince change le nom de sa société pour « Xe ». Ce ravalement de façade ne change rien à la réputation de la société.

Erik Prince renonce à la présidence de Xe en 2009 et quitte le conseil d’administration après la vente de l’entreprise en 2010.

Tout au long de sa carrière de chef mercenaire, Prince a bénéficié de soutiens politiques de premier plan. Sous l’administration Bush, il est l’homme providentiel. Ayant tiré tous les bénéfices possibles de la privatisation des activités militaires à partir de la fin des années 1990, ses liens avec les plus grandes personnalités conservatrices américaines font de lui un personnage riche, puissant et influent.

À partir de 2011, du fait d’une réputation en demi-teinte et de l’alternance politique aux Etats-Unis, Prince se fait un peu plus discret. L’ex-patron de l’une des plus puissante armée privée du monde diversifie ses activités. En 2015, il accorde une interview au Monde dans laquelle il affirme avoir « tourné la page de ses activités militaires ». Prince se présente alors comme « un pont entre la Chine et l’Afrique ». Il est à présent à la tête de FS Group, une entreprise de logistique, détenue en majorité par un fonds d’investissement public chinois. S’il assure ne plus faire dans la sécurité et n’avoir « aucun personnel armé » sous ses ordres, Prince précise tout de même qu’il intervient « partout, même où cela semble impossible ou dangereux ». L’auto-proclamé ex-mercenaire confirme qu’il travaille dans des zones instables telles que le Soudan du Sud, pour des sociétés pétrolières, ou le Katanga (là où la carrière de Bob Denard a débuté) pour des sociétés minières. Erik Prince affirme même avoir pour objectif d’assister les missions de l’ONU, particulièrement les « casques bleus chinois » présents sur le continent.

Cependant, parallèlement à ces déclarations assurant la respectabilité de ses affaires, le nom du mercenaire apparaît régulièrement dans d’autres dossiers. Ainsi, en 2011, la lettre d’information Intelligence Online et le site War is Boring affirment que des pilotes aux ordres d’Erik Prince prennent part à des combats en Lybie. Les mercenaires de Prince prêteraient assistance aux troupes du général Haftar, prétendant à la succession du colonel Kadhafi, pour le compte des Emirats Arabes Unis (EAU).

Erik Prince entretient des liens puissants avec ce pays. De fait, dès 2010, l’ex-patron de Blackwater s’y installe. Les EAU ne se cachent pas d’engager des étrangers pour former et encadrer leurs forces armées. Ainsi, d’après diverses sources, Erik Prince aurait fondé une nouvelle société, Reflex Responses, ou R2, chargée de fournir des soldats aux EAU. Depuis 2015, plusieurs médias, dont le New York Times, ont affirmé que les EAU aurait recours à des mercenaires, notamment sud-américains, pour se battre au Yémen et en Lybie. Ces hommes seraient encadrés par des anciens militaires étrangers, surtout des occidentaux.

Quoiqu’il en soit, les activités de mercenariat d’Erik Prince ne semblent pas avoir pris fin avec son retrait de Blackwater. Il faut également noter que le chef mercenaire est proche de l’actuelle administration américaine. Outre le fait qu’il soit le frère de la secrétaire à l’éducation du gouvernement de Donald Trump, Betsy DeVos, Erik Prince a fait son retour sur la scène publique et affiche ses ambitions. Un article du quotidien Corriere della Sera rapporte les idées d’Erik Prince pour résoudre la crise migratoire qui agite l’Europe depuis quelques années. Ainsi, l’ancien commando américain propose de former une force armée chargée d’assurer l’imperméabilité de la frontière sud de la Lybie afin de tarir le flux de migrants. De plus, il a récemment fait part au Wall Street Journal de sa proposition pour mettre un terme au conflit afghan. Prince envisage d’y envoyer quelques milliers de « contractors » chapeautés par un « vice-roi », chargés de mettre de l’ordre dans un pays secoué par la guerre depuis une vingtaine d’année. Par ailleurs, le mercenaire ne cache pas ses ambitions politiques ainsi que sa proximité et son soutien à Donald Trump.

Rien de nouveau sous le soleil

Finalement, peu de choses différencient Bob Denard d’Erik Prince si ce n’est le regard que le monde porte sur eux et le statut de leurs activités devant la loi.

Alors que l’un était un atout inavouable et illégal de l’influence française en Afrique, l’autre ne s’est jamais caché d’agir au service de son pays et avait l’avantage d’avoir pignon sur rue.

Cela s’explique en grande partie par la politique de privatisation et d’externalisation des outils de sécurité et de défense menée, entre autres, par les Etats-Unis dès la fin de la guerre froide. Bien sûr, les américains ne sont pas les seuls à avoir entrepris une telle démarche. De nombreux pays occidentaux lui ont emboité le pas dont le Royaume-Uni et la France pour ne citer qu’eux. Si les SMP françaises, qualifiées d’ « entreprises de services de sécurité et de défense » (ESSD), ne pèsent pas autant que leurs semblables anglo-saxonnes, il est important de noter que leurs moyens et leurs ambitions ne cessent de croitre depuis quelques années. Même si la législation encadrant leurs activités demeure quelque peu floue, ces entreprises ne cachent pas leur envie de s’insérer sur ce marché lucratif.

Il faut toutefois préciser que les activités paramilitaires telles que celles de la grande époque de Blackwater sont interdites par la législation française.

Néanmoins, on peut légitimement s’interroger sur la nature réelle de certaines missions de « sécurisation », d’ « encadrement des forces armées » ou de « renseignement » dans des zones instables et/ou en proie à des conflits. Si certaines ESSD sont des entreprises respectables, il est important, compte tenu de l’essence même de leurs activités de garder un œil sur elles. Le passé en témoigne, déléguer des activités militaires à un acteur non régalien peut engendrer des dérives graves.

En Russie, par exemple, bien que les SMP ne soient pas autorisées par la loi, l’existence de plusieurs sociétés de ce type est avérée. La plus connue d’entre elle, le Groupe Wagner (dont le siège social se situerait en Argentine), est très active. Présents en Syrie et dans l’est de l’Ukraine, son personnel prend part activement aux combats au côté de l’armée régulière russe ou de ses alliés. Bien que le Kremlin refuse de reconnaître l’existence d’une telle organisation, il est aujourd’hui de notoriété publique que l’un des camp de Wagner se situe à proximité d’un complexe du GRU, le renseignement militaire russe. De plus, son commandant et fondateur, Dimitri Outkine, est un ancien membre des forces spéciales russes. Wagner serait financée par l’oligarque Evgeny Prigogine, proche du Kremlin.

Par ailleurs, si le qualificatif de « mercenaire » est à manier avec prudence concernant les entreprises proposant des services de sécurité et de défense, il peut tout à fait s’appliquer à certains groupes armés présents dans des zones agitées. Si la France ne possède pas de telles organisations, certains de ses ressortissants ont été ou sont encore impliqués dans des activités de mercenariat. C’est notamment le cas Richard Rouget, alias « colonel Sanders », ancien militaire et membre de la garde présidentielle de Bob Denard. Sa trace se perd en Somalie, en 2011, où il travaillait pour une SMP américaine et assurait la formation de militaires de l’Union africaine.

L’accroissement progressif du marché des services privés de sécurité et de défense ainsi que de l’apparition de plus en plus de prestataires, laisse à penser que le secteur a de beaux jours devant lui.

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