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par Jacques Duplessy

« Donner jusqu’à ce que ça fasse mal »

Cinq mécènes suisses expliquent pourquoi ils ont choisi d'aider l'Ukraine et leur philosophie

D’origines suisse, ukrainienne, polonaise, autrichienne et russe, ces cinq amis ont décidé de financer l’achat de 11 ambulances neuves et d’équipement médical pour une valeur de près de 900.000 € pour l'ONG ukrainienne Comité d'aide médicale. Ils témoignent en espérant que leur geste soit contagieux.

Sur la route de Kharkiv, deux ambulances offertes par le Comité d'aide médicale passe dans la banlieue de Kyiv - D.R.

C'est l'histoire de cinq riches amis qui ont décidé de financer l’achat de 11 ambulances neuves et d’équipement médical pour une valeur de près de 900.000 € pour l'Ukraine.

Après avoir évalué différentes ONG de terrain, les généreux donateurs ont découvert une association ukrainienne, le Comité d’aide médicale, qui œuvre depuis plus de 20 ans dans le secteur du handicap et la protection des migrants.

Depuis le début de la guerre, cette ONG reçoit et coordonne des demandes d’aide médicale et alimentaire de tout le pays, notamment avec le soutien de l’association suisse Parasolka, des ONG françaises Fondemos et Safe. Plus de 13.000 m³ de produits de première nécessité ont été distribués dans toute l’Ukraine. « Cette opération pour livrer ces 11 ambulances a été une aventure, raconte Natalia Kabatsiy, la directrice du Comité d’aide médicale. La logistique a été complexe. Notamment, nous avons du faire sortir 11 femmes pour chercher les véhicules en Slovaquie, car les hommes n’ont pas le droit de quitter le pays. Certaines ambulances ont été livrées dans le Donbass et dans des zones où les bombardements sont quotidien. C’était émouvant de voir les sourires des équipes médicales. »

Des membres du Comité d'aide médicale à la frontière entre la Slovaquie et l'Ukraine, 3 juin 2022 - D.R.
Des membres du Comité d'aide médicale à la frontière entre la Slovaquie et l'Ukraine, 3 juin 2022 - D.R.

« Au départ, nous ne pensions pas parler du tout, raconte l'un des donateurs. _Mais en voyant cette chaîne de solidarité, ces sourires, nous nous sommes dits que cette histoire ne nous appartenait plus. Et aussi qu’elle pouvait être inspirante pour d’autres. Nous pensons qu'apprendre que des personnes anonymes ont donné, et que leur donation a permis une action humanitaire concrète et efficace, cela entretient aussi la confiance et suscite la générosité. _»

« Les besoins humanitaires sont immenses, souligne Natalia Kabatsiy. Nous recevons chaque jour des demandes de médicaments, de matériel médical et d’aide d’urgence. De tels soutiens nous font vraiment chaud au cœur de l’horreur que nous traversons. »

Un des donateurs suisse a accepté de répondre aux questions de Reflets

Qui êtes-vous ?

Nous sommes cinq amis qui ont décidé de soutenir l'acquisition de onze ambulances équipées, destinées à la population civile ukrainienne prise en enclume dans le conflit. Nos origines passent par l'Ukraine, la Pologne, la Russie, l’Autriche et la France. Notre engagement est politiquement neutre et laïque. Il a pour seul objectif de sauver des vies.

Que représente pour vous le conflit en Ukraine ?

C’est un coup de massue. De la souffrance et de l’horreur qui nous explosent aux visages. Du sang de ces peuples qui s’entretuent coule dans nos veines. Cette guerre est un suicide. Nous devons chacun assumer notre responsabilité. Ceux qui ont déclaré la guerre, ceux qui livrent des armes, ceux qui continuent à consommer de l’énergie fossile sans se soucier d’alimenter la machine de guerre, ceux qui appuient sur la gâchette, ceux qui torturent et violent. Le conflit ukrainien incarne cette folie humaine qui oublie l’Histoire. C’est chaque jour des cris, des orphelins, des amputés, des larmes et un pardon plus difficile à construire.

Pourquoi donner?

Il y a autant de raisons - bonnes ou mauvaises - de donner que de ne pas donner. Davantage qu'un acte de générosité, c’est un acte de confiance dans l'humain. Un ami disait : Il faut donner jusqu’à ce que cela fasse mal, c’est comme cela que l’on sait combien il faut donner. Nous ne donnons pas pour nous débarrasser d'une supposée mauvaise conscience, ni pour nous déresponsabiliser. Nous donnons par pur désintérêt personnel pour nous mettre au service d’un intérêt commun. Aider ceux qui sont en difficulté en se privant de ses ressources, ce n'est pas aller contre la vie, mais coopérer à la création d'un monde pacifique où la liberté démocratique est la seule force valable.

Quelles sont vos motivations ?

La motivation tangible: c’est permettre aux personnes civiles blessées d’être transportées dans les meilleures conditions vers les hôpitaux. L’intangible: c’est être une autre petite bougie comme ces centaines de milliers de personnes qui ouvrent leur foyer aux réfugiés en Europe, envoient des colis alimentaires, des messages de soutien, des dessins d’enfants, faisant partie de cette espérance contagieuse qui nourrit l’espérance héroïque sur ce front qui résiste pour la liberté.

Pourquoi ce choix rester anonyme?

Donner dans l'anonymat est un acte de liberté. Quand on donne une pièce à un chanteur dans la rue, c’est parce qu’on aime sa musique, ce n’est pas pour que les autres voient combien on a donné. De la même manière, dans une collecte pour soutenir un projet humanitaire, ce qui compte c’est bien évidemment soutenir dans la mesure de ses moyens, de partager l'initiative dans l'espoir qu'elle trouve d’autres appuis, mais pas de fantasmer sur combien tel voisin ou telle célébrité a donné. Ce n’est pas secondaire, mais inutile. Certains pensent qu’il est important de s’afficher publiquement en disant: « Moi, je donne car cela peut susciter de la générosité dans mon environnement ». De manière inverse, nous pensons qu'apprendre que des personnes anonymes ont donné, et que leur donation a permis une action humanitaire concrète et efficace, cela entretient aussi la confiance et suscite la générosité.

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