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Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

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par Eric Bouliere

Covid-19 : des trous de nez aux trous de mémoire

Compter, ce n'est pas toujours simple...

Depuis le mois de mai, le ministère de la Santé a mis en place un système de recensement des personnes dépistées positives au virus. Contact Covid, Si-Dep, Contact Tracing, portail e-Sin, toutes ces nouvelles plateformes numériques traquent la maladie pour mieux contrôler l’épidémie. Décryptage concret du dispositif avec les alertes de La Rochelle.

Chiche ! On se fait tester pour être sûr… - © Reflets

Alors, ça fait mal ? C’est la première question que l’on m’a posée au sortir de l’épreuve d’un test RT-PCR. Fier comme un vainqueur de Koh-Lanta côté Ouest, j’ai répondu "non, même pas mal". Mais pour obtenir des infos sur la façon dont on comptabilise les cas positifs, alors là, oui, l’opération m’a semblé longue et pénible. Rappel des faits: nous sommes le 30 juillet à La Rochelle, les portes du centre de loisirs de Port-Neuf restent closes après qu’un animateur a été révélé porteur du virus. Le 3 août, un communiqué émanant de l’ARS (Agence régionale de santé) de la Nouvelle-Aquitaine signale cette situation de cas groupés et en précise les circonstances.

La presse locale relaie aussitôt l’information : trois animateurs et trois enfants, soit six cas au total, sont déclarés positifs à la Covid-19. L’urgence absolue est déclarée puisque, selon les termes officiels, un cluster est "le fait d’identifier au moins trois cas confirmés ou probables, dans une période de sept jours, et qui appartiennent à une même communauté ou ont participé à un même rassemblement". Tout l’arsenal dédié à la surveillance d’une contagion locale se voit déployé et chaque intervenant est prié d’utiliser les moyens techniques mis à sa disposition. Les médecins de ville signalent les cas isolés via la plateforme Contact Covid sur leurs comptes Ameli-pro, la Caisse primaire d’assurance maladie se charge d’étendre la recherche de cas contact selon le protocole établi par les autorités de santé (Contact Tracing), et enfin l’ARS supervise les opérations et intègre l’ensemble des données dans la base nationale Si-Dep, le Système d’informations de dépistage.

Chut, on compte !

Ce maillage en réseau permet d’identifier, région par région et ville par ville, l’origine de la transmission du virus: événement privé, commerce, service public, Ehpad, centre hospitalier, milieu professionnel, scolaire… Hélas, depuis l’origine des temps, la main de l’homme s’avère toujours moins précise que l’outil. Errata à répétition, tags masquant les tableaux, la justesse des informations fournies sur le site de l’ARS laisse parfois à désirer. Le détail du cluster de La Rochelle se verra ainsi illustré dans la case "Centre de loisirs", ou au choix, sous une plus large bannière intitulée "Autre" (voir doc ci-après).

Des relevés de situations des plus sérieux. La preuve.
Des relevés de situations des plus sérieux. La preuve.

Si l’erreur est humaine, elle devient malgré tout fort préjudiciable lorsqu’il s’agit de publier les résultats d’une étude épidémiologique. Toujours est-il que si la presse avertissait bien des six cas recensés en date du 4 août, l’ARS en dénombrait déjà deux de mieux la semaine suivante. Mais par bonheur tout rentre dans l’ordre dès le 21 août : le cluster de La Rochelle s’est éteint de lui-même et peut donc disparaître des radars. Tous les feux sont au vert pour accueillir les prochaines et nombreuses manifestations à venir. Oublié l’effet seconde vague, le Tour de France, le Grand Pavois, la Foire Exposition, les matchs de rugby du Stade Rochelais, toutes ces festivités à grandes retombées économiques pourront avoir lieu en respirant à pleins poumons.

Pour mieux comprendre l’art et la manière de gérer ces situations délicates, je me suis tourné vers les services de l’ARS Nouvelle-Aquitaine. Les responsables locaux devraient tout connaître de la façon dont sont répertoriés, comptabilisés, enregistrés tous les chiffres issus du terrain. L’air était pur, le ciel bleu, et l’affaire semblait simple et limpide ; elle ne l’était pas tant. C’était en effet oublier un peu vite que les ARS sont des enclaves locales de Santé Publique France (SPF), un établissement public administratif qui dépend en droite ligne du ministère de la Solidarité et de la Santé. Il va sans dire qu’à ce niveau-là on préfère compter en silence et sans interférences.

Avertie de ma demande de renseignements, la chargée de communication de l’ARS n’ira pas par quatre chemins: "Mmmmm, donc en fait, il fallait qu’on sollicite ici notre épidémiologiste, mmmmm, c’est un peu compliqué, sachant qu’il faut passer par Santé Publique France, parce qu’on est obligé de demander l’autorisation de son service de presse à Paris…" Puis d’ajouter en préméditant les consignes venant d’en haut : " ll est possible que SPF me demande que vous détailliez les questions que vous voulez poser, parce que, autrement, ils ne donneront pas l’autorisation. Vous avez contacté d’autres ARS ou nous seulement ?… Vous n’avez pas contacté d’autres ARS, c’est sûr ?" J’obtempérai sagement via un email détaillé à l’adresse des hautes sphères parisiennes.

Enfin on parle….

Quinze jours plus tard, et après avoir relancé le service de communication, on me recommandera enfin aux bons soins du directeur de la délégation départementale de Charente-Maritime. M. Morival me fera un rapide et efficace rappel des modalités de détection des patients testés positifs. Je l’interroge sur l’efficience du Contact Tracing et sur la probable difficulté à cerner l’intégralité des cas contacts en cas de cluster déclaré: "C’est un système relativement lourd mais qui fonctionne. On ne prétend pas tout gérer malheureusement, cela nécessite la participation des citoyens; si l’on essaie de prendre contact avec une personne qui ne nous répond pas, nous n’avons aucune force de mobilisation spécifique pour entrer en relation avec elle."

Et quid de la participation des entreprises vis-à-vis du signalement d’un personnel malade ? Là encore, il reconnaît les évidences : "Notre bras armé dans les entreprises, c’est la médecine du travail. Mais il n’y a aucune obligation de dépistage du personnel en entreprise. C’est une forte recommandation. Un employeur normalement constitué et soucieux de la bonne marche de son entreprise a plutôt intérêt à ce que le dépistage se fasse…" Les difficultés rencontrées par le Centre de loisirs de Port-Neuf ne lui sont pas inconnues. Il se souvient même très précisément de la situation : "Il y avait cent dix enfants, cinq ont été touchés ainsi que trois animateurs." Je souhaite alors évoquer avec lui un autre cas de positivité apparu le même jour au sein de La Poste de La Rochelle. Mais cette fois-ci, les détails lui manquent : "ça remonte à un petit moment ça… Il faudrait que je reprenne les faits pour ne pas dire d’âneries, il y a eu une suspicion, mais alors après je ne me rappelle plus comment cela s’est terminé, je pourrais regarder… Je vous rappellerai…"

Bref, sur ce coup-là, les chiffres lui manquent ou la mémoire lui fait défaut. L’avis du directeur du Centre de loisirs me semblait tout aussi précieux à entendre pour mieux comprendre la réalité d’une telle alerte sur le terrain. Ce dernier avouera ne pas avoir reçu un retour de tous les parents, mais qu’à sa connaissance, il existerait peut-être un sixième gamin contaminé dont l’ARS n’aurait pas eu connaissance. Je lui demande si des mesures particulières de dépistage avaient été prises pour s’assurer d’une rentrée plus sécurisante: "Je ne pense pas, mais il n’y a pas d’obligation en ce sens." Nous couperons court à cet échange dès lors qu’il m’avertira de son obligation à solliciter le conseil d’administration et son président pour engager plus loin la discussion avec la presse. On finirait par croire que de parler de ce qui préoccupe tout le monde demeure une privauté hiérarchique…

Le virus en poste restante

Quittons la cour de récré pour le parvis de l’Hôtel de Ville. Le 31 juillet, un salarié de La Poste se signale lui aussi positif alors qu’un second cas suspect reste à déterminer. Deux des plus grands bureaux de poste de La Rochelle tirent le rideau de fer le vendredi au soir. Le samedi matin, les clients s’agglutinent devant les portes closes sans être avertis que les lieux sont en cours de désinfection. On assiste au bal des affichettes placardées dans l’urgence sur la devanture de l’agence centrale. Panique à bord, selon les heures et les consignes, la clientèle est conviée de se diriger soit vers le bureau de Cap-Ouest (le second bureau potentiellement touché par le virus), soit vers l’agence de Mireuil.

légende : On cherche la poste, ici ou là-bas ?  - © Reflets
légende : On cherche la poste, ici ou là-bas ? - © Reflets

Mais cet épisode-là n’apparaîtra pas dans les communiqués de presse de l’ARS. Et pour cause, puisqu’en-deçà de trois individus touchés, on parle simplement de cas "isolés". Ce qui n’entraîne pas fatalement la même dynamique en matière de détection d’un cluster. Et si pas de cluster, pas de raison d’inquiéter outre mesure la population. Cet avis n’a pourtant pas été partagé par les salariés de La Poste qui ont réclamé en interne une tenue extraordinaire d’un CHSCT (Conseil hygiène sécurité et conditions de travail). Le communiqué de la CGT Fapt rédigé à la suite à cette concertation laisse supposer des profonds désaccords entre les parties :

Contre les préconisations, les demandes et les propositions de la CGT en CHSCT du 03/08/2020, La Poste Réseau Poitou-Charentes rouvre les bureaux de La Rochelle CAP OUEST et HÔTEL DE VILLE, sans dépistage massif des salarié-es, ni mise en quarantaine. La Poste prend le risque de propager dans la population la COVID. C’est irresponsable de la part de nos dirigeant-es. Surtout lorsque le protocole qui émane du Siège de La Poste est appliqué bêtement sans entendre l’avis des Représentants du personnel en CHSCT. Le bureau de Cap Ouest à donc été fermé le vendredi 31 Juillet mais un postier qui soi-disant n’était pas en contact étroit a été envoyé comme renfort dans un autre bureau de Poste sans être dépisté.

Restait bien-sûr à se rapprocher des dirigeants de La Poste pour recevoir leur version des faits. Après avoir effectué une visite sur sites début août, je n’avais toujours pas réussi à décrocher le moindre contact avec un haut responsable. A cette époque, la directrice d’agence m’avait simplement recommandé de chercher à joindre la déléguée territoriale de Charente-Maritime qui venait tout juste de partir en congés d’été.

A son retour, soit le 31 du mois, Mme Lacombe s’empressa de répondre à ma requête : "Je rentre ce jour de congés et n’ai pu répondre de fait à votre demande de début août. Pour tout besoin d’informations postales à l’avenir, vous pouvez vous adresser directement à l’un des nos trois attachés de presse."

Ce qui fut fait dans l’instant. Et là, surprise, à défaut d’un échange cordial et constructif, c’est un petit interrogatoire en règle qui m’attendait au bout du fil. Petit florilège en littéral et en vrac d’un entretien hors sol : "Comment va être diffusé votre papier ? C’est pour voir quelle portée cela va avoir. Vous avez déjà interrogé d’autres personnes ? Vous vous êtes déplacé sur place, vous avez discuté avec des gens sur place ? Vous avez parlé avec des guichetiers, des gens du service médical ? Faut jouer cartes sur tables, c’est ça qui m’intéresse, pour voir où vous en êtes… donc la directrice d’agence vous a renvoyé, donc vous n’avez pas eu d’infos de sa part, donc je reprends ma question, est-ce que vous avez discuté avec d’autres collaborateurs que la directrice d’agence ? C’est oui ou c’est non ?! Ma question c’est, est-ce que oui ou non vous avez discuté avec d’autres collaborateurs ? Ma deuxième question c’est, est-ce que vous avez discuté avec des représentants syndicaux ? Vous habitez où Monsieur, à La Rochelle ou ailleurs ?"

Et quand enfin vint le moment d’aborder précisément la situation des deux bureaux de poste, re-flûte, re-pas de chance, et re-trou de mémoire ! Il ne se souvient plus de rien le hallebardier de service, ou il n’a pas les chiffres en tête, ou bien il se renseignera au besoin, au détour d’autres informations postales… Puis il se détend un peu et s’attache à vouloir nous rassurer à sa façon: "Il y a un protocole sanitaire du gouvernement, que nous à la poste on adapte, les managers locaux sont informés de ce protocole, ils sont assistés bien sûr par la DRH…"

Ah bon… ce serait donc une "Corporate délégation" qui viendrait épauler l’ARS et subvenir aux failles du fameux protocole de Contact Tracing élaboré par le gouvernement. La rigueur de la démarche officielle vient soudain de s’affadir en passant sous la responsabilité des "managers" de La Poste. Les préconisations officielles en cas de contact avec une personne positive au sein d’une entreprise y sont pourtant formelles : toute personne à risque en contact avec un cas positif doit être placée en isolement et procéder à un test sept jours après le dernier contact. Reste évidemment à déterminer de qui décide réellement du statut "contact à risque" ou "pas contact à risque" du personnel. La question se pose apparemment pour La Poste : un manager, la DRH, le médecin de prévention (salarié du groupe) prendraient-ils le pas sur les référents extérieurs missionnés par l’ARS ? Il semblerait bien que le désaccord avec les membres du personnel provienne principalement de ce détail-là.

Alors à qui reprocher quoi en fait ? A cette directrice de communication débordée par les appels et qui fait tout son possible pour créer du lien entre les régions et le Grand Paris ? Au directeur régional de l’ARS Nouvelle Aquitaine, ce professionnel courtois et plein de bonne volonté qui fait écho des directives d’un ministère de la Santé tentaculaire ? A ce représentant des affaires postales qui sort instinctivement les crocs de peur d’affronter une réalité qu’il ignore peut-être ? Au gouvernement qui, dépassé par l’ampleur de la tâche et par le nombre de dépistages effectués demande de l’aide aux étudiants en odontolgie, maieutique, sapeurs-pompiers, marins-pompiers et autres secouristes de tout poil pour effectuer les prélèvements de terrain ? Si, si… Un conseil, vérifiez quand-même qui tient l’écouvillon.

Faut-il voir en tout cela un petit complot malsain ou la force du destin. Le fait de n’avoir aucun cluster à La Rochelle aurait-il pu seulement servir un intérêt quelconque ? La Poste aurait-elle eu à ce point si peur d’être accusée d’avoir le monopole de la Covid ? Bien sûr que non ! Les organisateurs du célèbre Grand Pavois auraient-ils redouté que les clients désertent les pontons de ce grand marché des yachts de luxe ? Bien sûr que non ! Comment imaginer cela quand on voit les larmes du président du comité de l’organisation qui déplore l’annulation de cette manifestation malgré les interventions "du maire et autres…" Dépolluer l’air de toute trace de virus était-il indispensable pour que la ville réclame, et cette fois-ci obtienne, une dérogation préfectorale qui a porté la jauge des 5 000 à 8 000 supporters pour un stade qui peut en contenir 16 000 lors de la dernière rencontre du match de rugby opposant Toulon aux Rochelais ? Bien sûr que non ! Et tant qu’à rire franchement, le directeur du Tour de France, Christian Prudhomme, avait-il un intérêt sportif à être positif en présence de MM Castex, Bussereau et autre foultitude d’élus durant l’échappée maritime ? A ce sujet, et pour définitivement détendre cette atmosphère de suspicion de Covid généralisée, on peut également se convaincre de la parfaite santé du maire de La Rochelle qui a donné une conférence de presse aux médias locaux.

En dépit du professionnalisme de cet interviewer zélé qui lui propose tout simplement de couper la séquence de la quinte de toux (mais qui se rate au montage et finit par publier les deux versions collées bout à bout!), il semblerait bien que M. Fountaine ne s’inquiète pas davantage d’avoir lui même côtoyé de près M. Prudhomme. Quand à ces écoles qu’on ferme, dixit le magistrat rochelais en "virant tout le monde, parce qu’un seul gamin tousse", alors là vraiment, cela tiendrait du grand complot ou de l’envie de nuire. Enfin quoi, il ne s’agirait pas de confondre école et centre de loisirs.

A bien y réfléchir, tout cela n’est sûrement rien d’autre qu’un triste concours de circonstances. Parce que, quand-même, tout semblait rentrer dans l’ordre: port du masque généralisé, reprise du travail, réouverture des écoles, nombre de dépistages en hausse, et puis, soudain, badaboum, voilà que ça recommence la chienlit ! Alors, il y aurait une deuxième vague, enfin une petite, une vaguelette en somme, juste de quoi fermer une ou deux écoles, de quoi mettre à l’index un ou deux salariés, pendant quelques jours, sept et non plus quatorze, bien-sûr. Bref, l’après-vacances ressemble fichtrement à l’avant d’une nouvelle année qui s’annonce compliquée. Mais une chose est sûre, le gros écouvillon qui fait peur reste préférable aux petites pertes de mémoire qui rassurent.

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