Journal d'investigation en ligne
Édito
par Yovan Menkevick

Contrat social connecté (2) : de la surveillance généralisée à la régulation étatique d’Internet

Un nouveau contrat social a-t-il émergé en France, de façon informelle, et sans que personne ne l'ait signé ? Les changements technologiques sont-ils au cœur de cette possibilité ? Quelles sont les conséquences de cet état de fait s'il se révélait exact ? 2005 est une date charnière pour aborder la question du nouveau "contrat connecté" qui semble s'être mis en place. Comme 2007, 2008, 2011, 2013, et 2015.

_ Un nouveau contrat social a-t-il émergé en France, de façon informelle, et sans que personne ne l'ait signé ? Les changements technologiques sont-ils au cœur de cette possibilité ? Quelles sont les conséquences de cet état de fait s'il se révélait exact ? _

2005 est une date charnière pour aborder la question du nouveau "contrat connecté" qui semble s'être mis en place. Comme 2007, 2008, 2011, 2013, et 2015. En 2005, le référendum pour le traité constitutionnel européen permet à une part très importante de la population de débattre durant des mois sur le sujet. Le "Non" l'emporte, alors que les médias dominants, dans leur ensemble, militent en faveur du "Oui".

Stupéfaction de la classe dirigeante, des élites éditocratiques : les Français ont rejeté une Europe libérale et anti-sociale, et aspire à une "autre Europe", dans leur grande majorité. Ce n'est que deux ans plus tard que FaceBook s'installera véritablement dans l'Hexagone, que l'Iphone apparaîtra dans les boutiques des opérateurs de téléphonie. Puis le Traité européen reviendra, sera signé sans l'avis des citoyens, balayant le choix de 2005 et affirmant la domination autoritaire des "élites" sur les populations. Mais reprenons pas-à-pas l'étonnante progression de ce nouveau monde en cours de création.

Avant, les gens étaient loin de la politique

En très peu d'années, depuis le fameux "Non" au référendum sur le traité constitutionnel, la façon dont une majorité de la population s'empare de l'information, la partage, réagit, a profondément changé. Les outils numériques en ligne ont muté, se sont rendus mobiles grâce à la miniaturisation, et permettent à des masses de personnes —phénomène auparavant inimaginables — de débattre, critiquer, faire circuler , qui des rumeurs, qui des thèses politiques, qui des articles, ou autres contestations. Cette nouvelle façon de faire du lien social et de la politique, est à doubles tranchant : si elle aide à faire circuler la parole horizontalement, elle est aussi un outil de propagande et de dilution des idées sans commune mesure. Tout ça réside sur l'apparition des smartphones et des réseaux sociaux, des plateformes web dites "collaboratives" ou "participatives".

Aujourd'hui, ils sont surinformés

Ce qui a profondément changé est la capacité de la population à s'emparer des sujets qui autrefois étaient réservés aux politiques et autres experts. Documentaires, conférences sur Youtube, sites d'informations, blogs, partages de liens, de documents sur les réseaux sociaux : une nouvelle forme de citoyens contestataires, "agitateurs surinformés", est apparue. Le Fact checking aidé de la mémoire d'Internet permet de dévoiler très vite et très facilement les reniements, mensonges, dénis des politiques. Une part importante de la population utilise quotidiennement les outils numériques connectés pour vérifier, contester, faire savoir sa rage face à un système politique en pleine crise et de plus en plus mis à nu.

L'accès à toutes les informations (ou presque) est une modification radicale de la société et du contrat social qui en découle. Des représentants politiques, tant qu'ils sont en mesure de faire croire que leurs analyses et leurs décisions sont éclairées et en accord avec le mandat que le peuple leur a donné, peuvent continuer à diriger. Mais lorsque ceux qui élisent les représentants sont conscients des mensonges de ces mêmes représentants, sont autant informés qu'eux et surtout en capacité de leur faire savoir ?

La réponse du politique

La volonté de freiner l'élan populaire contestataire, de la part du politique, est aujourd'hui évidente. Les promesses creuses de jours meilleurs ont fait long feu, il est donc devenu urgent [pour le politique] de tenter de contraindre les administrés — potentiellement en mesure de les évincer — à se calmer. La surveillance des communications afin d'assoir un système panoptique d'auto-censure est une première étape qui vient d'être franchie. La seconde sera la "régulation" d'Internet, dernier territoire que l'élite politique ne contrôle pas. Le principe a déjà été lancé par des parlementaires, et il est simple : l'internaute va se voir potentiellement puni sous le coup de lois axées sur la diffamation (propos considérés comme répréhensibles à l'encontre des élus ou des membres du gouvernement, d'entreprises), et donc mis en demeure de contrôler ses contestations en ligne. L'élargissement des fermetures administratives au delà du simple "appel à des actions terroristes" viendra rapidement, il a déjà été évoqué…

Le contrat social sans contrat… et sans société ?

Le TAFTA/TTIP négocié sans aucune concertation démocratique est là pour rappeler aux populations qu'elles ne sont pas en mesure de contester, même lorsqu'elles y sont majoritairement opposées, les décisions des élites économiques et politiques. Ces populations sont pourtant très autonomes par leur capacité à savoir, faire savoir, échanger, mais réalisent dans le même temps que ceux qui agissent sur la société dans laquelle ils vivent, les politiques, sont entièrement déconnectés des populations qu'ils administrent. Le résultat est étonnant, surréaliste, mais parvient à "fonctionner" malgré tout : les gens hurlent dans les tuyaux d'Internet, les politiques hurlent à l'Assemblée ou dans les médias, tout en agissant à l'inverse des demandes populaires, et l'ensemble avance… sans se rencontrer.

Plus les gens peuvent s'autonomiser plus les politiques tentent d'enlever de l'autonomie aux gens, plus les gens contestent, plus les politiques restent sourds aux contestations et installent des régulations anti-contestataires. Il est possible d'envisager une société future où les individus la constituant seront tellement experts et capables de faire par eux-mêmes, les politiques tellement sûrs de leur capacité à contenir l'ensemble, que l'Etat ne sera plus qu'une somme de contraintes et de normes répressives se confrontant quotidiennement à sa population. Ni plus, ni moins.

Le nouveau contrat social connecté est déjà en place. Le cirque étrange qu'il engendre peut-il continuer encore longtemps ? Là est la question.

Dans quelle mesure le nouveau contrat social [connecté] est-il supportable (1) ?

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