Journal d'investigation en ligne
Dossier
par Jacques Duplessy

Chronique ukrainienne

Notre journaliste raconte son quotidien dans l'ouest du pays

Jacques Duplessy vient de retourner en Ukraine. Il tiendra ici une sorte de carnet de voyage. C'est une sorte de « retour aux sources » puisque ce reportage s'est monté à la fois avec une optique journalistique et une approche humanitaire, son ancien métier.

"On ne peut se mettre à genoux devant l’ennemi que comme cela" - © Reflets
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Je ne pensais pas revenir en Ukraine à Oujgorod. Je m’y étais rendu régulièrement pour des missions humanitaires entre 1993 et 2002 alors que je m’occupais d’une ONG, le Comité d’aide médicale. Il avait fallu la guerre et Facebook. C’est par ce moyen que Nathalia, la directrice du Comité d’aide médicale Ukraine que nous avions fondé en 2000 a repris contact avec ma sœur pour demander si nous pouvions les aider.

Ce n’était pas gagné d’avance : le Comité d’aide médicale France n’existe plus, nous n’avons pas de réseau pour organiser une aide structurée. Je suis devenu journaliste, l’humanitaire est derrière moi. Quelques coups de téléphone : deux associations acceptent d'être utilisées pour collecter des fonds, plusieurs médias relaient l’appel aux dons. La mairie du 15e arrondissement de Paris devient chef de file de plusieurs autres mairies pour collecter et envoyer de l’aide humanitaire. Déjà quatre camions sont arrivés en Ukraine, douze autres sont prévus dans les jours à venir, dont dix de la Fédération nationale de la protection civile !

Envie de raconter ce qui se passe comme journaliste, envie de soutenir le Comité d’aide médicale Ukraine, je décide de partir à Oujgorod et peut-être dans d’autres villes de l’ouest du pays pour des reportages.

Je fais le tour des rédactions et je case quelques piges avant de partir à Europe 1, Blast, Témoignage Chrétien, Réformes, Reflets. Je conviens aussi de faire un petit documentaire pour Spicee.

Trouver un gilet pare-balle, un accessoire obligatoire en ce moment, n’a pas été une mince affaire. Reporters sans frontières qui est censé en prêter aux journalistes indépendant n’en avait pas beaucoup et a été dévalisé. Cet équipement de sécurité indispensable coûte la bagatelle de 1200 €… C’est finalement le Journal du Dimanche qui me dépannera gentiment sur son stock.

Jeudi 17 mars

Après une quinzaine d’heure de route, je me présente au poste de douane au petit matin. J’ai choisi d’entrer par la Hongrie car il y a une autoroute presque jusqu’à la frontière. Côté hongrois, les formalités sont expéditives. Puis je traverse un pont métallique rouillé qui rappelle les scènes d’échanges d’espions de la Guerre froide. Pas sûr qu’il ait eu droit à un coup de peinture depuis mon dernier passage.

Peu de véhicules au poste de douane. J’attends vingt minutes avant de présenter mon passeport. Quand je dis la raison de ma venue dans le pays, l’ambiance se tend et les questions fusent : où vais-je, pour faire quels reportages, est-ce que je suis invité par quelqu’un ? Ma carte de presse circule de main en main, est photographiée au moins trois fois. Je vois qu’ils font des recherches sommaires sur le net pour vérifier ma qualité de journaliste. Les douaniers finissent par appeler la directrice du Comité d’aide médicale au téléphone. Au bout de 40 minutes, c’est le contrôle du véhicule. Toutes mes affaires sont examinées. Je reçois enfin le coupon à présenter au garde-barrière pour entrer dans le pays.

Encore une heure sur des routes toujours aussi défoncées que dans mes souvenirs et j’arrive à Oujgorod. Retrouvailles émouvante avec Nathalia… avec la présence d’une caméra, pour le documentaire pour Spicee.

Passerelle dans le centre historique de la ville. Oujhorod, Ukraine, 8 mars 2022. - © Denis Meyer / Hans Lucas
Passerelle dans le centre historique de la ville. Oujhorod, Ukraine, 8 mars 2022. - © Denis Meyer / Hans Lucas

Je m’occupe de mon accréditation presse auprès de la région. En quatre heures, j’obtiens le sésame pour travailler tranquille.

Petite balade pour redécouvrir Oujgorod. Je suis frappé par l’ambiance paisible qui y règne. Au bord de l’Ouj, la rivière dont la ville tire son nom, les promeneurs profitent du soleil et de la douceur le long du quai, les pêcheurs ont mis les lignes à l’eau. Non loin de là, les cafés ont sorti les terrasses et les tables affichent complet, des musiciens jouent des chansons traditionnelles. Cette vie en apparence insouciante loin du fracas des armes, c’est ce qui a surpris Juliana qui m’accompagne et me sert de traductrice. Ancienne du Comité d’aide médicale, elle a repris du service après avoir quitté Kyiv.

Un groupe de scouts joue de la musique dans la rue pour récolter de l'argent, afin d'aider au financement du matériel pour les défenseurs ukrainiens partis au combat. Oujhorod, Ukraine, 4 mars 2022. - © Denis Meyer / Hans Lucas
Un groupe de scouts joue de la musique dans la rue pour récolter de l'argent, afin d'aider au financement du matériel pour les défenseurs ukrainiens partis au combat. Oujhorod, Ukraine, 4 mars 2022. - © Denis Meyer / Hans Lucas

« J’ai fui la capitale avec mon mari et mes deux enfants pour revenir retrouver mes parents qui habitent ici. On a mis 17 heures, par train, pour arriver à Oujgorod. Cela fait du bien de voir des magasins ouverts, de ne plus entendre le bruit des bombes. Une vie normale. »

Mais la guerre se rappelle aux habitants de multiples manières. Dans le centre historique, un homme lance d’une voix forte un appel aux dons pour aider les déplacés et pour financer des équipement militaires. Un peu plus loin c’est une affiche à la gloire des missiles antichar américains Javelin qui a été placardée dans une rue commerçante. On y voit un soldat tirer une roquette avec cette inscription : « On ne peut se mettre à genoux devant l’ennemi que comme cela ».

A quelques pas de là, ceux qui ont fuit les combats font la queue devant un bâtiment municipal pour trouver un logement provisoire. Environ 3.000 nouveaux déplacés rejoignent ce havre de paix chaque jour. Ils étaient encore plus nombreux au début de la guerre. Près de 500.000 personnes ont transité par la région pour fuir vers les pays voisins et plus de 80.000 sont installés dans la ville. Beaucoup sont partis sans rien et dépendent de l’aide humanitaire.

Vendredi 18 mars

Nous nous rendons à l’entrepôt du Comité d’aide médicale. Près d’une centaine de bénévoles travaillent pour l’association. Trois camions d’aide humanitaire doivent arriver ce jour là, dont deux transportant des dons de France.

L’après-midi, défilent des camionnettes qui viennent chercher de la nourriture, des produits d’hygiène et des médicaments. Certaines vont distribuer à Uzhgorod, d’autres beaucoup plus loin dans le pays vers les zones touchées par les combats, comme Kyiv ou Kharkiv. Des familles de déplacées viennent aussi directement chercher au stock quelques articles de première nécessité. Le soir, le stock de duvets, de matelas et de nourriture a déjà considérablement fondu.

Les camions débarquent des dons au centre. - © Reflets
Les camions débarquent des dons au centre. - © Reflets

Miroslava Bretsko, la directrice de la polyclinique d’Uzhgorod, s’est également déplacée pour venir prendre des médicaments. « Avec la guerre, la population a augmenté considérablement, explique-t-elle. Et nos crédits n’ont pas augmenté proportionnellement… Nous recevions des médicaments et du matériel médical de toute l’Ukraine. Plusieurs ont rompu leur contrat et nous ne savons pas où nous fournir. » Plus tard, Natacha commente : « L’État est un peu dépassé et les règles de gestion lourdes sont inadaptées à la guerre. Par exemple, les hôpitaux doivent faire des appels d'offres. En ce moment tout cela est impossible. Et les malades ne peuvent pas attendre. Donc les hôpitaux se tournent vers les associations. »

Nouvelle illustration de la situation avec un coup de téléphone de l’hôpital de neurochirurgie. Ils demandent en urgence des anesthésiants et des anti-douleurs. Impossible de faire venir de tels produits de France à cause de la législation sur les stupéfiants. « Il faut que je trouve un dealer », dit Natacha en riant et en dégainant son téléphone. S'ensuit une série de coups de fil pour tenter de trouver un importateur de produits pharmaceutiques capable de livrer rapidement. Une gageure en ce moment.

Samedi 19 mars

La région est surtout submergée par l’afflux de personnes fuyant la guerre. Selon les derniers chiffres communiqués par le gouverneur, il y aurait 270.000 déplacés, dont 35.000 dans la seule ville d’Oujgorod.

En face de l’hôtel de ville, le centre municipal où se tiennent habituellement des expositions et des salons, a été transformé en lieu d’enregistrement des déplacés et de fourniture d’aide humanitaire. Un médecin et une infirmière donnent des médicaments ou renouvellent les ordonnances. Les déplacés peuvent aussi recevoir des bons permettant d’aller manger gratuitement dans une cantine populaire.

Dans la salle d’attente, une femme emmitouflée dans un anorak noir, un bonnet sur la tête, pianote nerveusement sur son téléphone. Irina a réussi à quitter le 15 mars la ville martyre de Marioupol. « J’ai réussi à sortir en voiture avec des amis en intégrant une colonne de véhicules un corridor humanitaire. La ville était encerclée, on a mis 12 heures pour rejoindre Zaporije à 200 kilomètres de là. C’était l’enfer, on n’avait ni eau, ni électricité, on faisait fondre de la neige pour boire et cuisiner. On était 25 dans une petite cave. On avait déjà eu la guerre à Marioupol en 2014, je pensais que que ça serait pareil et que ça s’arrêterait vite. Mais c’est un génocide que commettent les troupes russes. Nous, on est une région russophone en plus. Alors vous imaginez ce qu’ils vont faire ailleurs... »

Elle montre des images de son quartier en ruine. Les immeubles sont éventrés, des gravats jonchent les rues. Elle s’inquiète pour sa sœur et sa nièce dont elle est sans nouvelles depuis plusieurs jours. « On n’a pas pu les récupérer avant de partir, c’était impossible des bombes explosaient partout », dit-elle au bord des larmes en montrant des photos d’eux. Elle souhaite pour le moment rester en Transcarpatie : « Je ne veux pas quitter mon pays sans mon fils. Lui ne peut pas partir car il pourrait être rappelé par l’armée. »

Le complexe sportif pour la jeunesse a été transformé en centre d’hébergement d’urgence. Dans le hall d’entrée, la télé tourne en boucle. Des déplacés la regardent tout en consultant leur smarphone. Dans les salles de sport, Des couchages sommaires sont alignés sur les terrains synthétiques. 300 personnes logent ici, dont 60 enfants.

Victoria caresse son chat. Cette étudiante en droit vient d’arriver de Kiyv avec son petit copain. « Après deux semaines de bombardements, on a décidé de fuir. On a pris le premier train et on est arrivé à Oujgorod. On ne savait même pas où on allait. » Nathalia et Michael, un jeune couple, arrivent, eux, de Kharkiv. « C’était très difficile de s’endormir et de se réveiller avec les explosions, les coups de feu, témoigne le jeune homme. C’était un stress permanent, il y avait des alertes toutes les demi-heures. On était physiquement et psychologiquement épuisés. » La mère et la sœur de Nathalia sont déjà réfugiées en Slovaquie. « On s’est rapproché d’eux, mais je ne veux pas laisser Michael qui peut être mobilisé. »

A quelques mètres, Jean, 72 ans, petite barbe blanche et casquette sur la tête est assis sur son matelas avec son épouse. « C’est la seconde fois que je suis déplacé. J’habitais à Marinka dans la région de Donetsk en 2014, j’ai dû fuir et je me suis installé près de Kharkiv. Et à nouveau la guerre m’a rattrapé. Alors, j’ai décidé à nouveau de partir. Je venais de finir de payer ma maison il y a deux mois... » Il rêve de retourner à Marinka. « Je voudrais retrouver ma maison à Donetsk, voir mes petits enfants grandir et planter un arbre. » Mais il refuse d’habiter la république séparatiste : « Si je suis là-bas, je devrai suivre les règles des Russes. C’est hors de question ! J’aime la liberté, je veux que mes enfants et petits enfants vivent libres. »

Au bureau du Comité d’aide médicale, c’est toujours l’effervescence. Une ONG américaine, American Care contacte le CAM et envoie une liste de médicaments et de matériel médical tous aussi alléchants les uns que les autres. « Choisissez ce dont vous avez besoin, dites-nous les quantités », explique l’interlocuteur au téléphone. La directrice du Comité d’aide médicale reste méfiante : « On a tellement vu défiler les ONG en promettant de choses… Et souvent, ils disparaissent et on ne voit rien. Regarde, l’Unicef, j’attends depuis des semaines... »

Dimanche 20 mars

L’équipe du Comité d’aide médicale est au travail. Ils n’ont pas pris un jour de repos depuis le 24 février, date du début de la guerre. Une des salariés de l’association me confie que Natacha, la directrice a perdu 6 kilo depuis le début de la guerre.

Aujourd’hui, c’est écriture. Je n’ai quasiment pas quitté le bureau, malgré le soleil qui me tend les bras.

21 mars

C’est l’anniversaire du Comité d’aide médicale Ukraine. 22 ans ! Guerre ou pas, Nathalia a rassemblé l’équipe dans les bureaux pour partager une bouteille de vin blanc, un gâteau et des sushis commandés par téléphone.

Un gâteau "ukrainien" pour fêter l'anniversaire de l'association. - © Reflets
Un gâteau "ukrainien" pour fêter l'anniversaire de l'association. - © Reflets

Je pars faire un reportage à la gare où arrivent chaque jour les trains d’évacuation en provenance de tout le pays.

La gare d’Oujgorod est un des principaux points d’arrivée de ceux qui fuient la guerre. Trois à quatre trains d’évacuation arrivent quotidiennement. Des volontaires ont monté un parcours de prise en charge des milliers de personnes. « Au début de la guerre, on était plusieurs copines à vouloir aider, raconte Mariana. On a vu les images de gens fuyant vers la Slovaquie. Je ne voulais pas rester sans rien faire. Comme je suis restauratrice, on s’est mis à cuisiner et à distribuer des repas à la frontière. » L’une d’entre elles se rend à la gare voir ce qui se passe. « Elle est tombée sur une cohue indescriptible. La Croix-Rouge était débordée, elle n’avait pas assez de nourriture pour tout le monde, elle manquait de volontaires. Ça a été un choc et on a décidé de les aider. » Les bénévoles ouvrent deux cuisines dans la ville, récupèrent des dons en nature et financiers d’habitants et d’une ONG locale, le Comité d’aide médicale. « On sort aujourd’hui entre 7000 et 8000 repas par jour », s’enorgueillit la cuisinière. Les volontaires ont aussi mis un point de distribution de vêtements d’urgence et de couvertures. Des juristes conseillent les personnes qui n’ont plus de papiers.

La gare d’Oujgorod - © Reflets
La gare d’Oujgorod - © Reflets

Deux salles ont été aménagées pour prendre en charge les mères et les bébés et les personnes handicapées. Un coordinateur de la mairie est également sur place pour organiser l’affrètement de bus vers les postes frontières ou vers des centres d’hébergement collectifs dans la ville.

Il est 16 heures quand tous les téléphones du bureau du Comité d’aide médicale se mettent à diffuser le son d’une sirène. Alerte aérienne. En quelques semaines, ils ont mis en place un système qui fonctionne. Ce n’est pas le système SAIP français censé nous alerter en cas d’attentat qui a complètement foiré. Cette alerte est la première depuis mon arrivée. On se ressert un verre de vin blanc et on continue notre travail. L’alerte dure. Natacha est contente : elle a trouvé un bon dealer capable de lui livrer non seulement l’insuline demandée par les hôpitaux mais aussi tous les stups. Et rapidement.

Vers 18h30, Nadia, l’une des employées, décide d’aller faire des courses… avant de réaliser que les magasins sont fermés à cause de l’alerte. « Je gère des tonnes de nourriture et je ne peux même pas faire les courses pour la famille ! » Éclat de rires général. Quelques minutes plus tard, le message annonçant la fin de la menace est diffusé. Elle arrivera juste à temps pour remplir le frigo.

22 Mars

A sept heures, je suis tiré d’un demi-sommeil par les sirènes. Je ne le sais pas encore, mais c’est la première des quatre alertes de la journée.

Aujourd’hui, je dois me rendre à un point presse organisé par le gouverneur de la région, l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) et le Haut commissariat aux réfugiés, à une vingtaine de kilomètre d’Oujgorod

L’OIM annonce qu’elle lance un programme pilote en Transcarpatie. Elle versera aux familles de plus de trois enfants et aux personnes vulnérables une somme mensuelle de 2.200 Hrevnias par personne (l’équivalent de 63 €) pendant trois mois. L’organisation internationale espère toucher 40.000 personnes. Le but est aussi de soutenir l’économie ukrainienne en injectant du cash.

Tout-à-coup tous les téléphones diffusent le son de la sirène. Moment de flottement. Le gouverneur sourrit : « Je n’ai pas d’information que des missiles se dirigent vers la Transcarpatie… On est trop près de la Hongrie pour que les Russes frappent ici. » Tout le monde rit. La conférence se poursuit. L’alerte durera environ deux heures.

Ce même jour, c’est aussi l’inauguration d’un camp de déplacés installé par la coopération suédoise et qui sera géré par le Haut commissariat aux réfugiés (HCR). On nous balade au mieux des tentes en train d’être montées. C’est un camp de qualité avec chauffage – climatiseur, container douches et toilettes. « Comme la région est saturée, on se prépare au pire, dit le gouverneur. Pour le moment il restera vide. Comme il est prêt de la Hongrie et des voies de chemins de fer, ça sera un camp de transit en cas d’afflux massif. »

Visite du camp - © Reflets
Visite du camp - © Reflets

Le gouverneur s’attarde et bavarde avec les journalistes, très décontracté. Je suis le seul reporter étranger. Une consœur l’interroge sur son pistolet qu’il a à la ceinture. Il lui montre, enlève très professionnellement le chargeur (c’est un ancien des services de renseignements intérieur) et vante le cadeau offert par les Etats-Unis.

Le gouverneur et son cadeau - © Reflets
Le gouverneur et son cadeau - © Reflets

La journée se termine avec une nouvelle alerte vers 21 heures, la quatrième de la journée. J’espère juste qu’elle ne durera pas longtemps pour ne pas être réveillé par la sirène qui annonce la fin de l’alerte.

1er avril

De par mes liens avec le Comité d’aide médicale, je suis bien positionné pour voir comment se passe l’aide humanitaire.

Il y a les « grosses ONG » Beaucoup en sont encore aux missions exploratoires ou commencent tout juste à faire parvenir des produits de première nécessité. Après trois semaines sans contact, une section MSF vient (enfin) de proposer des kits médicaux d’urgence au Comité d’aide médicale. Reste à savoir combien… Dans ce monde, rien n’est jamais clair. « Tant que je ne les ai pas dans l’entrepôt, je n’y crois pas, commente Natacha. On m’a promis tellement de choses. » Je vous parlais déjà d’American Care qui avait dit à Natacha : « Voici la liste, servez-vous ! » Eh bien, aucune nouvelle.

Une autre ONG Suisse après plus d’une heure de discussion assez désagréable demande des téléphones des partenaires pour se renseigner sur le sérieux de l’association et conclut : « On va commencer par un camion d’aide et on verra si vous le gérez bien. » Là encore, aucune nouvelle depuis.

Et puis il y a les « touristes de l’humanitaire », comme les appelle Natacha. Des ONG qui viennent prendre des infos, savoir ce qu’ils pourraient monter comme projets, pomper le carnet d’adresse du Comité d’aide médicale. A chaque fois c’est au moins deux ou trois heures de réunion. Un merci poli et ils s’en vont. La plupart du temps elle n’en entendra plus parler. J’ai parlé à Natacha du cabinet de consultants McKinsey. « Tu devrais facturer 1500 € de l’heure, leur pondre un beau powerpoint, ça rentabiliserait ton temps. » Ça nous a beaucoup fait rire.

Autre gros moment de rigolade, des touristes de l’humanitaire qui viennent déposer deux camionnettes d’aide et qui exigent de repartir avec des personnes qui veulent se réfugier en France. Ils harcèlent Natacha au téléphone : « On veut nos déplacés ! » Comme si c’était du bétail qu’on trimballait. Ils envisagent de passer une nuit à Oujgorod. Où les mettre alors que les hôtels sont plein de déplacés ? Il n’y a pas de place pour eux. Jamais à court de mauvais esprit, je propose à Natacha de passer un deal avec la police qu’ils les foutent en garde-à-vue pour la nuit. Finalement, ils repartiront le jour même avec quelques personnes désireuses de venir en France.

Les organisations internationales ne brillent pas par leur efficacité. Après plus de trois semaines de tergiversations, l’UNICEF propose 10.000 € au Comité d’aide médicale moyennant une montagne de paperasses. Natacha les a poliment éconduits. Le ratio temps de gestion / somme versé était catastrophique. Je lui ai proposé de dire : « OK si vous rajoutez un zéro ».

Nous avons assisté vendredi matin à une réunion organisée par la protection de l’enfance au niveau régional. Beaucoup de blabla, pas de pilotes dans l’avion. Rien d’efficace alors que les besoins sont immenses. Mais les ONG se connaissent et court-circuitent l’État pour organiser l’aide. Quatre heures de perdues. Une info intéressante : on apprend que les systèmes informatiques de suivi de l’aide sociale et de l’état civil sont en carafe. Cyberattaque ? Problème de maintenance dus à la désorganisation ? Impossible de la savoir. Les responsables n’ont pas été très causants.

Reunion régionale sur la protection de l'enfance jeudi 31 mars près d'Oujgorod - © Reflets
Reunion régionale sur la protection de l'enfance jeudi 31 mars près d'Oujgorod - © Reflets

Pendant ce temps-là, le Comité d’aide médicale à reçu pas 13 semi-remorques en 48 heures et plus de 20 autres sont programmés d’ici au 8 avril ! Il y a ceux qui causent et ceux qui travaillent. Dans les entrepôts, le balai des camions et des fourgonnettes est incessant. Ils partent pour toute l’Ukraine, parfois vers des territoires tout juste libérés.

Départ d'aide humanitaire vers Kyiv - © Reflets
Départ d'aide humanitaire vers Kyiv - © Reflets

La Fédération Nationale de la protection civile (FNPC) a commencé à livrer la douzaine de camions promis. Surprise à l’arrivée, l’un d’eux est rempli de plâtre ! 31 palettes de plâtres au lieu de matériel médical. Stupeur et colère à l’arrivée. Comme si on avait du temps à perdre avec ça ! Après enquête, le camion a été vidé sur la route et le matériel médical a été remplacé par du plâtre ! Selon la FNPC, ce n’est pas la première fois que des ONG se font dépouiller par des transporteurs peu scrupuleux. Une plainte va être déposée.

25 avril

J’ai survécu à la Pâques à la sauce ukrainienne. Bénédiction de paniers avec de la nourriture (une tradition locale) et deux repas chez chacun des parents et beaux-parents de Natacha, la directrice du Comité d’aide médicale. C’est violent ! Une quantité astronomique de plats traditionnels, salades et charcuterie, bouillon, choux farcis et j’en passe. Et l’opération s’effectue deux fois entre 12h et 20 h ! Évidemment les toast de vodka ou cognac sont de rigueur. Il y en a au minimum trois, un chiffre largement dépassé.

Bénédiction des paniers - © Reflets
Bénédiction des paniers - © Reflets

Repas traditionnel...  - © Reflets
Repas traditionnel... - © Reflets

Deux rencontre marquantes que j’ai envie de partager avec vous Deux femmes d’une cinquantaine d’années qui se battent pour leur pays, chacune à leur manière.

Irina est une employée des chemins de fer, déplacée de Donetsk en 2014. Je l’ai rencontrée dans le village d’Olexandryvka en Transcarpatie où elle est désormais réfugiée. « J’ai quitté Donetsk avec mon père infirme, ma mère et mon mari pour rejoindre une zone de la région contrôlée par l’Ukraine, non loin de la ligne de front. Hors de question pour nous de vivre sous le joug russe ! Très vite j’ai commencé à aider les militaires en cuisinant et en amenant des repas. A l’époque, notre armée était très mal équipée. » En 2015, la famille fait une erreur : avec son mari, sa fille et son gendre, ils décident de retourner voir ce qu’était devenu leur appartement à Donetsk. « Des gens passaient la ligne de front et revenait assez facilement, donc ça nous semblait une ballade. »

Mais au poste de contrôle, ils sont tous arrêtés et envoyés dans un bâtiment de la police à Orlivka. « Les miliciens avaient des listes et j’étais inscrite sur une liste de personnes recherchées pour mon soutien à l’armée ukrainienne. Là on a été enfermé dans une cellule, puis on nous a fait sortir de nuit pour nous emmener dans la cour. On nous a dit qu’on allait nous exécuter. On nous a dit de nous dire au revoir et on nous a mis un sac sur la tête. C’est une expérience... On sent la vacuité de la vie… » Mais les soldats tirent en l’air.

Ils sont alors transférés à la prison de Donetsk. Les hommes et les femmes sont séparés. « On a été interrogés sur notre aide aux militaires. J’ai nié, même l’évidence. Il y avait des photos dans mon téléphone portable. (Elle rit.) Au bout de 30 jours, ma fille et moi avons été libérées. Mais une fois dans la rue, nous avons été immédiatement arrêtées et remises en prison. Les gardiens nous disaient : "Vous allez rester là une éternité." »

Dix jours plus tard, nouvelle libération. Cette fois, c’est la bonne. « Un gardien nous a sorti de notre cellule vers 21h30. Ils nous a rendu nos passeports et nous a dit : "partez vite maintenant". Nous sommes sorties, on ne savait pas où aller. On s’est cachées dans des immeubles, car d’autres soldats voulaient nous arrêter de nouveau. Je suis allée voir une voisine de mon ancien appartement. Là, j’ai pu prévenir des combattants de l’autre côté de la ligne de front et on est sorties par une filière clandestine. »

Peu après, son mari et son gendre sont libérés dans un échange de prisonniers. « J’ai repris ma vie et j’ai continué d’aider les militaires. Quand l’offensive a été lancée, tout le monde m’a conseillé de partir vite, car si les soldats séparatistes me capturaient, j’étais en danger. C’est le père Alexandre, le curé de ma paroisse, lui aussi menacé pour son soutien aux militaires, qui m’a proposé que ma famille parte avec lui dans son village d’origine en Transcarpatie. Ici, je continue ce que je sais faire : aider les déplacés. »

L’autre femme hors du commun est Miroslava Kalamounak, la directrice de l’entreprise de textile Parada à Uzhgorod. La société développe ses propres collections mais est aussi sous-traitante d’entreprises européennes comme Bensimon, Dolce Gabana ou Marco Polo. Dès le 24 février, la directrice a cherché à voir comment aider les combattants ukrainiens. « Les militaires sont bien habillés, mais la défense territoriale et les bataillons de volontaires, beaucoup moins. Surtout qu’il y a eu un afflux massif d’engagés. Nous avons investi 500.000 Grevnia (un peu plus de 15.000 €) dans la confection de trousses à pharmacie, de pochettes imperméables, de gilets multipoches, de portes-plaques pour les gilets pare-balles. Maintenant ce n’est plus possible de tout payer, alors on trouve des sponsors. C’est la débrouille, mais on y arrive. »

Entrée de l'entreprise de textile Parada à Uzhgorod - © Reflets
Entrée de l'entreprise de textile Parada à Uzhgorod - © Reflets

Sa préoccupation est aussi de conserver son activité traditionnelle pour faire tourner l’économie du pays. Elle reproche à certains pays européens d’avoir suspendu des commandes en raison de la guerre. « Si on veut aider l’Ukraine, il faut aussi aider son économie, passer des contrats avec nous, s’agace-t-elle. J’ai un message pour les investisseurs français : je cherche à mettre en place de la production de tissus car nous avons du mal à nous approvisionner et des entreprises ukrainiennes ont été détruites. Pour produire 10.000 mètres de tissus par jour, c’est entre 2 et 5 millions d’euros d’investissement suivant les modèles de machines. Venez ! »

Miroslava Kalamounak, la directrice de l’entreprise Parada  - © Reflets
Miroslava Kalamounak, la directrice de l’entreprise Parada - © Reflets

Malgré la guerre et les mouvements de population important, l’entreprise n’a perdu que 12 à 15 % de son chiffre d’affaire. « Psychologiquement, les vêtements sont importants. Il y a une forme de shopping thérapie chez les femmes, dit-elle en souriant. Donc notre situation n’est pas catastrophique. De toute façon on en a vu d’autres. »

Et c’est le moins qu’on puisse dire. L’entreprise a traversé bien des crises. En 1946, le régime soviétique exige la création entreprises collectives. Les femmes qui savaient coudre devaient se regrouper pour former une usine. Elle prennent alors le nom de Transcarpatiennes libres et elles se lancent dans la production d’uniformes pour l’armée rouge. Le plan leur demande ensuite de fabriquer des robes et des bleus de travail.

« J’ai commencé à travailler ici en 1977. A la chute de l’URSS, tout était par terre, les circuits d’approvisionnement, la logistique, les réseaux de distribution. En 1995, l’entreprise a été privatisée et j’en suis devenue la directrice. On ne savait pas trop comment survivre. Il y avait des militaires qui déchargeaient des camions car il n’étaient plus payé. J’ai pris l’uniforme d’un militaire, j’en ai fait un modèle et je suis allé à Kyiv proposer nos services au ministère de la Défense. J’ai rencontré le vice-ministre. Il a donné son accord pour une commande, mais ils n’avaient pas le budget pour payer. Il nous a donné en échange, de l’électricité. Cette électricité, je l’ai vendue aux écoles municipales qui nous versaient un peu d’argent et à une usine de production de saucisson. Ils nous réglaient en saucisson, et je payait mes salaires en charcuterie. Alors ce qu’on traverse… Vous comprenez pourquoi on n’a peur de rien. On va gagner cette guerre et nous pourrons reconstruire notre Ukraine. Ce conflit, c’est déjà une guerre mondiale : ce sont deux systèmes qui s’affrontent, autoritaire et démocratique. Du résultat de cette guerre dépend ce que deviendra notre monde. »

7 mai

Me voici de retour en France après 50 jours en terre ukrainienne. La fin de quelque chose, c’est toujours le moment de faire un bilan. Ce séjour mi-journaliste, mi-humanitaire a été aussi fort tant humainement que professionnellement.

Retrouver Natacha, la directrice du Comité d’aide médicale, vingts ans après, me replonger dans l’aide humanitaire, les fournisseurs, les camions, les demandes de subvention, m’a renvoyé à une vie antérieure. Le plus surprenant est que depuis le 24 février, avec quelques anciens du Comité d’aide médicale France, grâce à l’appel relayé par plusieurs médias, grâce aux soutiens des associations Safe et Fondemos, des mairies du 15ème et 7ème arrondissement, à la Fédération Nationale de la Protection Civile, à des associations humanitaires comme Fausi, Urgence Ukraine Calais ou Soleil Royal, nous avons pu envoyer à Uzhgorod, depuis la France, quelque 36 semi-remorques et une dizaine de camionnettes de produits essentiels et de matériel médical. Nous avons collecté plus de 1,5 millions d’euros, dont près de 900.000 € de donateurs privés suisses et 400.000 € de Ouest-France Solidarité, la fondation du journal éponyme.

Grâce à ces mécènes suisses, onze ambulances neuves et de l’équipement médical vont partir cette semaine vers l’Ukraine. Elles seront dispatchées dans tout le pays, principalement vers l’est et le sud. Pour une aide montée à la va-vite, avec quelques bénévoles, je ne m’attendais pas du tout à ce résultat.

Ces ambulances seront bientôt en Ukraine - D.R.
Ces ambulances seront bientôt en Ukraine - D.R.

Je laisse mes amis du Comité d’aide médicale confrontés à la guerre. Il y a une quinzaine de jours, deux camionnettes de volontaires de l’association ont échappé de peu a une frappe de drone russe. Ils transportaient des déplacés après avoir livré de l’aide humanitaire. Mais deux autres fourgonnettes de volontaires ont été touchés et une dizaine de personnes sont mortes.

Mais Je ne les oublie pas, nous ne les abandonnons pas. Le pont humanitaire va continuer.

Comme journaliste, j’ai fait aussi des rencontres marquantes : des déplacés, des personnes traumatisées sorties de l’enfer de Butcha ou de Marioupol, des personnes engagées pour que l’Ukraine continue d’exister comme pays indépendant. J’ai pu raconter leurs histoires sur Reflets, mais aussi chez d’autres confrères : Blast, Témoignage Chrétien, Réforme, Europe 1. Je vais bientôt achever un documentaire sur la plateforme Spicee.

Je vais continuer de documenter ce qui se passe dans ce pays. A bientôt sur votre site préféré Reflets.info !

Fin !

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