Chronique syrienne : retour à Alep #3
Le prix de la liberté
Cela fait douze ans que Talal n’a pas vu son cousin Farès. Il vit en Turquie et, comme Talal, veut retourner vivre à Alep. Au milieu de la joie des retrouvailles, il lui livre le récit de ses années de détention sous l’ancien régime.
Depuis la libération, on se téléphone beaucoup avec Farès et on s’est enfin donné rendez-vous ici, à Alep. J’étais encore jeune à l’époque, mais je me rappelle qu’il avait été arrêté puis libéré avant de fuir Alep. Je suis très heureux de le retrouver et de discuter avec lui, mais, avant de refaire le monde, nous partons nous balader à pied. Comme moi il a eu envie, en arrivant, de faire le tour de la ville, et aussi de repasser devant le tribunal militaire où il a passé des nuits.
Arrivés à la maison, il nous raconte ses années d’emprisonnement. Le jour de son arrestation revient à ma mémoire : c’était en 2008, six ou sept voitures des services secrets ont débarqué dans notre quartier pour venir l’arrêter. Des hommes armés en sont descendus et ont perquisitionné chez ses parents, fouillant les papiers, dans les ordinateurs, même les CD de musique. Ils sont restés plusieurs jours à quadriller le secteur à sa recherche, mais il se cachait dans un autre quartier de la ville. Il a quand même été fait prisonnier quelques semaines plus tard. Il lui était reproché de diffuser des idées « troublant l’ordre public ».
En réalité, ses amis et lui se retrouvaient régulièrement pour parler politique, il était très à l’aise pour critiquer publiquement la dictature, et il rassemblait des jeunes autour de ses idées. Il a été dénoncé par un voisin, qui assistait souvent aux discussions, un imam en lequel il avait confiance, mais qui les surveillait en sous-main…

Ses amis ont été arrêtés et sont restés enfermés plusieurs mois et torturés. Sa famille était menacée pour dire où il se trouvait, lui-même a voulu se rendre plusieurs fois, mais ses proches l’en dissuadaient. Il a finalement été arrêté. Ses amis ont été libérés un peu après, mais lui est resté quatre ans en prison.
Son père a alors tout tenté pour savoir où il était retenu, sollicitant ses connaissances, proposant de l’argent… Nous avons appris qu'il avait d'abord été enfermé à la prison militaire, puis à la maison centrale d’Alep. Et ensuite transféré à Homs, puis à la prison de Saidnaya à Damas, où il a passé trois ans.
Quand je l’ai vu, quatre ans plus tard, il ne parlait plus, il était en état de choc. Incapable de parler de cette expérience traumatisante. Aujourd’hui, il dit que certaines prisons, comme Homs, ont des techniques de torture similaires et tout aussi barbares que Saidnaya. Ce qui rend Saidnaya particulièrement spectaculaire, c’est sa taille, son architecture et les cellules en sous-sol, qui n’ont été découvertes qu’après la libération.

Il se livre sur des faits que j’ai du mal à raconter à mon tour... Dans toutes les prisons où il est passé, les cellules sont minuscules et plongées dans le noir. Pas de lit, pas de matelas, pas de douche et pas de toilettes. Juste un trou dans un coin de la pièce pour faire ses besoins. Aucune intimité. Au début, l’odeur est insupportable. Il attrape des poux dès le deuxième jour et ne prend une « douche » qu’une fois tous les quinze jours. Le seul repère horaire est la distribution des repas. Les cellules sont surpeuplées, au point que les détenus mettent en place des tours pour s'asseoir ou s’allonger. Et comme il fait noir, il est difficile de savoir, quand on bouge, qui on bouscule ou écrase.
Quand les gardiens ouvrent la porte des cellules, et que de la lumière entre, les prisonniers découvrent parfois qu’un des leurs est mort, de maladie, de ses blessures, ou par manque de soins. Ils alertent les surveillants pénitentiaires qui sortent les corps, non sans les avoir laissés parfois plusieurs heures dans la cellule, ou les laissent au sol dans les couloirs, et les gardiens les poussent du pied pour circuler.
Il est même arrivé que les gardiens prennent un prisonnier inconscient par les pieds pour le sortir de cellule, et que les autres détenus leur disent qu’il n’est pas mort, qu’il est peut-être dans le coma. La réponse qui tombe à ce moment-là est glaçante : « Ne t'inquiète pas, il va crever sur le chemin. »
Il entendait aussi les hommes hurler… Une des tortures qu’il a subies était de rester debout pendant une journée, deux jours, plus peut-être, sans savoir combien de temps exactement. À chaque fois qu’il tombait de fatigue, on le frappait avec une ceinture pour qu’il se relève. De retour en cellule, il avait les pieds bleus et jamais aucun soin. Ses compagnons de cellule essayaient de le masser, la douleur était intense et durait des jours.
Révolte à la prison
Un de ses codétenus, en prison depuis plusieurs années, lui a raconté qu’il y a eu une révolte de prisonniers politiques en 2008. La colère grondait depuis longtemps, à cause des conditions très dures de détention, de l’arbitraire sur les visites des familles, et le fait que jamais les denrées alimentaires apportées par les proches ne leur parvenaient. Mais ce qui a fait éclater la révolte ce sont les témoignages, de plus en plus nombreux, du harcèlement incessant dont faisaient l’objet les femmes qui venaient rendre visite à leurs proches détenus.
Des prisonniers ont réussi à creuser des passages dans les murs entre les cellules, à prendre des gardiens en otages et à rejoindre un secteur de la prison d’où ils ont pu se hisser jusqu’au toit. L’armée est intervenue. Bachar al-Assad a envoyé la quatrième unité de son armée, dirigée par son frère, Maher, de sinistre réputation. Des snipers ont abattu beaucoup de prisonniers. Ils savaient bien que leur aventure était très risquée mais ils l’ont tentée, pour s’enfuir ou pour, au moins, voir le soleil une dernière fois.

J’ai envie de lui poser encore des questions, notamment sur les traumatismes, les séquelles qu’il garde, mais étant donné l’horreur de son témoignage, je préfère le laisser raconter ce qu’il souhaite, sans le forcer. Visiblement, il y a des choses qu’il ne dit pas.
A sa libération, quatre ans plus tard, il est revenu à Alep. Mais comme il était à nouveau recherché au moment de la révolution, il a quitté la ville pour rejoindre Idleb, au nord du pays, où le régime d’al-Assad n’avait plus accès depuis la révolution. Ce sont des Syriens résistants qui géraient la zone avec l’aide d’ONG.
On pouvait y trouver des gens de toute la Syrie, expulsés depuis 2016 des territoires récupérés par l’ancien régime. Les personnes expulsées étaient envoyées en bus vers le nord. Elles n’ont pas été tuées grâce à un accord avec la Turquie qui a permis d’éviter un nouveau massacre.
A Idleb il avait la sensation de se retrouver dans un pays « à part », avec beaucoup moins de corruption, des écoles, une université, un système économique et judiciaire fonctionnel, des banques, des taxes. L’électricité, le gasoil et les réseaux mobiles étaient disponibles, achetés en Turquie, alors que dans le reste de la Syrie, approvisionné par le régime, il n’y avait pas ces ressources.
Pourtant, il n’en manquait pas de ressources, le pays, notamment grâce au trafic de drogue. Le Captagon, une amphétamine, était à l’époque au cœur du trafic avec les pays frontaliers, Jordanie, Liban, Irak, mais aussi les pays du Golfe, inondés de cette drogue.
Il est resté là-bas jusqu’en 2019, travaillant comme gardien d’une mosquée. Il a donné aussi des cours d’arabe aux enfants des villages alentours, et participé à des ateliers de réintégration d’anciens prisonniers, pour les aider à reprendre une vie normale. Il aurait voulu rester là-bas, mais les bombardements répétitifs du régime et de la Russie étaient devenus trop intenses, alors il est parti vivre en Turquie.
Il a l’intention – et l’espoir - de revenir vivre à Alep. Aujourd‘hui il cherche trace d’un appartement que sa femme avait acheté juste avant de devoir fuir la ville. Ce n’est pas si simple : elle n’avait eu que le temps que de le visiter, une fois, et elle ne parvient pas à se rappeler exactement de l'endroit il se trouve. Il faut dire qu’en Syrie, il n’y a pas d’adresse précise comme en France, on donne le nom de la rue et on précise : juste avant tel restaurant et après tel commerce ou tel édifice… Les services de la ville possèdent bien la trace de la transaction, et pourront l’aider à retrouver la localisation grâce à sa carte d’identité et à la date d’achat… dès que tout le réseau informatique de l’administration sera rétabli.
Cela fait partie des mille difficultés que vont devoir affronter les syriens refugiés en Jordanie au Liban ou en Turquie et qui vont essayer de quitter leurs logements de fortune ou leurs tentes dans les camps, pour retrouver trace de leurs biens. En espérant qu’ils n’aient n’a pas été bombardés ou détruits ces dernières années.