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par Antoine Champagne - kitetoa

Ces grands économistes qui nous gouvernent

Et qui n’ont aucune idée de ce qu’ils font

Le programme économique de Jean-Luc Mélenchon conduirait la France à la faillite, selon le ministre de l’économie, Bruno Le Maire. C’est un programme de « ruine économique », renchérit Gabriel Attal. Mais ces politiques qui sont aux manettes savent-ils seulement ce qu’ils font ? Être de de droite ou de gauche ne donne aucune garantie de pertinence en matière économique...

Protections de croissance du FMI

L’économie est un plateau à balances multiples. Appuyer sur l’un pour corriger le déséquilibre de l’autre, va forcément créer des problèmes ailleurs. Tenter de régler ces nouveaux soucis, en génèrera encore d’autres. Et ainsi de suite. Penser que l’on peut équilibrer tous ces plateaux est une utopie, notamment parce que l’économie n’est pas une science exacte. Une théorie économique qui marche pendant trente ans, ne marchera peut-être plus par la suite. Que l'on soit de droite, comme le gouvernement actuel, ne donne aucune garantie de réussite dans ce domaine. La droite a eu le pouvoir pendant des dizaines d'années et ses réussites économiques et sociales ne sont pas flagrantes. La gauche a paradoxalement pas trop mal réussi par périodes sur le plan macro-économique tandis qu'elle échouait sur le plan social... Le programme de Jean-Luc Mélenchon fonctionnerait-il ? Mystère et boule de gomme. En tout cas, les qualités d'économistes de ceux qui sont aux manettes ne sont pas frappantes.

Bruno Le Maire se veut le garant de l’économie du pays. Le seul qui pourrait nous sauver de la ruine qu’engendrerait le programme de la NUPES. Il est pourtant impossible, l’économie n’étant pas une science exacte, de prédire avec certitude ce que deviendrait l’économie française si le programme de la NUPES était appliqué. En termes de prédictions, Bruno Le Maire devrait d'ailleurs être un peu prudent. Il estimait en mars que l’inflation était un problème temporaire : « Je ne crois pas que nous soyons entrés dans une spirale inflationniste où l’inflation deviendrait toujours plus forte, mois après mois, année après année » déclarait-il fin mars. En mai, le taux d’inflation continuait de grimper à 5,2%. Pour mémoire, il y a encore quelques mois, la Banque de France tablait dans ses prévisions sur un taux compris entre 3,7 et 4,4%... Au doigt mouillé et en fonction de la direction du vent, bien entendu, après de savants calculs des professeurs Nimbus très diplômés, toujours éclairés.

En termes de croissance, Bruno Le Maire qui se voyait au paradis fin 2021 avec +7% pour le PIB français, concédait en mars 2022 qu’il allait bien falloir revoir à la baisse les prévisions initiales d’une hausse de 4% pour 2022. La hausse de 7% du PIB en 2021 venait après une baisse de 8% en 2020 soit un solde de -1 point sur les deux ans… Un triomphe.

Notez que ces prévisions « initiales » sont celles qui servent de base pour préparer le budget du pays. Si l’on se plante, c'est l'assurance d'un déficit ou d'un excédent à la clef. Ici, - et comme la plupart du temps - c’est un gros déficit. « La croissance française est solide, on parle d’un ajustement », tempêtait le Chief economist de la Startup Nation en mars. l’Insee notait cependant fin avril que la croissance française au premier trimestre était nulle. L’institut national de la statistique tablait initialement sur un petit +0,3% et la Banque de France sur +0,25%. Le FMI table aujourd’hui sur une croissance française de 2,9% pour l'ensemble de l'année contre une moyenne de 3,3% pour les pays avancés et de 3,8% pour les pays émergeants.

Projections de croissance du PIB par le FMI - FMI
Projections de croissance du PIB par le FMI - FMI

Révision des projections de croissance par l'OCDE - OCDE
Révision des projections de croissance par l'OCDE - OCDE

Nous avons donc une économie atone en 2022 et tous les bienfaits inattendus d’une forte reprise conjoncturelle en 2021 après le choc du covid vont peu à peu s’évaporer. L’économie n’est toujours pas une science exacte : si tout semblait baigner dans l’huile de coco fin 2021, et les cornes d’abondance devaient déborder, Bruno Le Maire n’avait pas vu venir, lui non plus, le choc de la guerre en Ukraine. Patatras.

De même, le niveau d’inflation a surpris les meilleurs économistes de la planète, que sont Bruno Le Maire et Christine (Laboulette) Lagarde, patronne de la Banque centrale européenne. En février, Bruno Le Maire tablait sur une baisse de l’inflation à la fin 2022. Le même mois, Christine Lagarde jugeait « transitoire » le phénomène de l’inflation qui frappe l’Europe. Elle pensait même que la hausse des prix allait se stabiliser puis baisser au cours de l'année 2022 dans la zone euro. En décembre dernier, elle jugeait qu’une hausse des taux était « très improbable ». Ils remonteront dès cet été. La vista… En janvier, elle énonçait avec gravité au micro de France Inter que « cela va baisser moins que ce que l'on avait envisagé mais cela va baisser. Selon nos estimations de décembre, l'inflation serait de 3,2% en 2022 (...) et nettement moins en France. » Selon l'OCDE cela devrait tourner autour de 5,2%.

Projections et révisions du taux d'inflation annuel - OCDE
Projections et révisions du taux d'inflation annuel - OCDE

Attention au retour du croque mitaine

Il faut dire, à la décharge de nos deux grands économistes, que l’inflation est un vieux croque-mitaine que l’on n’avait pas revu depuis les années 70. En 1970, Bruno Le Maire avait deux ans. Christine Lagarde en avait 14. C’est donc un croque-mitaine qu’ils connaissent mal. Et puis, ce qu’on leur en a raconté n’aide pas. Alors que de nombreuses théories économiques voulaient que l’inflation explose en raison de la politique monétaire des banques centrales depuis 2008, rien ne se passait. Afflux massif d’argent gratuit, situation de l’emploi pas désespérante, notamment aux États -Unis, auraient dû précipiter une hausse de l’inflation. Mais toujours rien et tout le monde pensait que le croque-mitaine avait définitivement déserté le continent. La politique des taux proche de zéro, parfois même négatifs, le fait d’inonder le secteur financer d’argent gratuit, sans limites réelles, laissaient penser à certains, dont Reflets, que l’explosion des bulles allait être catastrophique. Chaque crise financière au fil des ans a des conséquences plus graves que celles des précédentes sur les populations. La prochaine devrait en effet être terrible et toutes les conditions sont réunies depuis longtemps. Pourtant, rien ne se passait non plus. Les marchés s’envolaient, inondés d’argent gratuit alors que tous les fondamentaux étaient au rouge vif : explosion partout dans le monde de la dette publique, de la dette privée, taux d’intérêts très bas et risque d’un poids de la dette terrible en cas de remontée des taux, covid, guerre, pénuries de matière premières alimentaires, énergétiques, marchés financiers qui commencent à paniquer, sanctions économiques contre la Russie…

Évolution des marchés financiers - Zonebourse
Évolution des marchés financiers - Zonebourse

On commence à voir poindre le bout du nez de la crise majeure. Les taux remontent, les marchés s’effondrent, l’inflation s’envole. Rien ne permet de prévoir que le programme de la NUPES mènerait à la faillite, mais un peu d’honnêteté intellectuelle permettrait à Bruno Le Maire de convenir que le programme de son parti ne va pas nous sauver du mur qui approche. Ce n’est pas une question française. C’est une question mondiale. Bruno Le Maire peut s’épuiser à bouger tous les plateaux qu’il veut de la balance de l’économie française, il ne peut rien pour les plateaux de l’économie mondiale qui eux, influent fortement sur ceux de notre pays…

Si l’aggravation de la guerre en Ukraine, la possibilité d’un ralentissement de la croissance chinoise, le covid, la crise climatique, la poursuite de l’inflation, la hausse de tensions sociales dans des sociétés de plus en plus fracturées font regarder l’avenir avec inquiétude , la hausse des taux est sans doute ce qui terrifie le plus les économistes.

« La pandémie a entraîné des niveaux records de dette publique dans le monde entier. Avec la hausse des taux d'intérêt, les budgets publics devront faire face à des choix difficiles en matière de consolidation fiscale à moyen terme, car les pressions pour les dépenses sociales et, dans certains cas, pour les dépenses de défense, pourraient rester élevées. Une transition réussie nécessitera des cadres budgétaires crédibles. Si l'ajustement échoue et que la crédibilité de ces cadres est sapée, une crise de confiance pourrait survenir, entraînant des sorties de capitaux corrélatives, en particulier des marchés émergents, et créer des crises de la dette simultanées. La probabilité d'une telle issue augmenterait considérablement si la politique monétaire des économies avancées devait réagir encore plus fortement que prévu aux pressions inflationnistes. Plus généralement, des taux d'intérêt plus élevés pourraient entraîner une correction désordonnée des prix des actifs actuellement tendus, y compris les logements. », explique le Fonds monétaire international dans son dernier document de prévisions pour l’économie mondiale daté d’avril.

En France, c’est la Banque de France qui tire la sonnette d’alarme. Dans un discours daté du 10 mai dernier, François Villeroy de Galhau, son gouverneur, est clair : « Face à la tempête du Covid, les autorités publiques ont à juste titre déployé l’arsenal budgétaire autant que monétaire. Les dettes nationales ont largement augmenté en 2020 et 2021 pour absorber les secousses économiques du choc : +16 pt du PIB en France, +12 pt du PIB en zone euro. Le "quoi qu’il en coûte" était justifié en 2020 ; il a cependant eu pour effet secondaire de banaliser l’augmentation massive de la dette. Beaucoup de nos concitoyens, de bonne foi, ne comprennent pas pourquoi Bercy refuserait des dépenses d’un milliard, alors qu’on a su facilement en trouver soudain des centaines. La dette serait devenue sans limites et sans coût. Cette double illusion, si séduisante, est aujourd’hui notre plus grand écueil. Ce qui était une réponse exceptionnelle, à des circonstances exceptionnelles, ne doit pas devenir une "nouvelle norme" ». Après avoir souligné que les crises externes comme le celle de 2008 ou du Covid ne sont pas des exceptions, il faudra donc faire face à de nouvelles crises imprévues à l’avenir. Et le gouverneur estime que sans changement de politique budgétaire, la dette publique française tournera autour de 110% du PIB en 2035, au mieux. Or selon lui, il faut viser nettement en dessous 100%. Sans pourtant donner de chiffre précis. Pour mémoire, le taux qui avait été gravé dans le marbre de Maastricht était de... 60% du PIB. Comme un tacle au gouvernement en place qui en promet plus qu’il n’est raisonnable, le gouverneur précise que nous n’avons pas les moyens de financer de nouvelles baisses d’impôts.

« La Cour des Compte le dit fort et clair, et juste : nous devons donc cesser de repousser la consolidation budgétaire "aux calendes grecques". Ce n’est pas une question arbitraire de seuil ou d’orthodoxie bornée. C’est notre solidarité vis-à-vis des générations futures qui est en jeu : nous n’avons pas moralement le droit de leur léguer, en sus d’une dette climatique qui les inquiète si légitimement, une dette financière dont le poids en proportion du PIB a déjà quasiment doublé en 20 ans », explique François Villeroy de Galhau. A croire que tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 20 ans ont un problème avec la dette…

Et un jour, il faut payer l’addition de l’argent facile qui achète la tranquillité auprès des électeurs… L’inflation que personne ne voyait revenir est là avec ses conséquences : « Toute augmentation des taux se transmet progressivement à la dette émise ou réémise, à raison d’environ 15% par an de l’encours pour la France. Selon nos estimations, chaque hausse de 1% des taux entraînera au bout de 10 ans une augmentation de la charge annuelle d’intérêt de 1 pt de PIB, et une augmentation de la dette de 5½ pt de PIB, par rapport à une situation sans hausse de taux. Chaque 1% de hausse des taux d’intérêt représente donc à terme un coût annuel supplémentaire de près de 40 Md€, soit presque le budget actuel de la Défense. Il serait donc irresponsable d’engager notre avenir sur le pari, déjà dépassé, d’une dette à coût zéro ou très faible. Plus de déficit aujourd’hui, ce sera clairement moins de marges de manœuvre et d’action demain, en faveur de l’écologie, de la santé ou de l’éducation ».

Mince… Bruno, Gabriel, c’est pas la faute de la NUPES tout ça quand même ?

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