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Édito
par drapher

Bitcoin, énergie et wtf twitterien

C'est un thread annoncé sur Twitter avec — comme un peu toujours ces temps-ci — une grandiloquence à la limite de l'hypertrophie de l'ego : "attention, les gars, je vais vous expliquer en 8 ou 9 posts comment que ça marche et comment que vous avez rien pigé au film, mais que moi je sais." En gros. Le sujet semble partir de commentaires en forme de questions sur le site de Korben. Ces commentaires évoquent le Bitcoin, et plus précisément l'énergie électrique que bouffe le Bitcoin.

C'est un thread annoncé sur Twitter avec — comme un peu toujours ces temps-ci — une grandiloquence à la limite de l'hypertrophie de l'ego : "attention, les gars, je vais vous expliquer en 8 ou 9 posts comment que ça marche et comment que vous avez rien pigé au film, mais que moi je sais." En gros.

Le sujet semble partir de commentaires en forme de questions sur le site de Korben. Ces commentaires évoquent le Bitcoin, et plus précisément l'énergie électrique que bouffe le Bitcoin. L'idée centrale est — comme un peu toujours ces temps-ci — de pouvoir se déterminer pour ou contre le Bitcoin au niveau environnement, puisque désormais l'énergie électrique c'est de l'environnement (ce qui se discute, mais ce n'est pas le sujet). Voyons voir le premier post de notre jeune ami, spécialiste en énergie planétaire :

Bon, un thread pour arrêter une fois pour tout le FUD "Bitcoin c'est mal, ça consomme plein d'électricité". Et bisous à tous les fans de @korben qui se posent la question :-)

— Ploum (@ploum) 14 décembre 2017

L'individu veut "stopper un FUD" (Fear, uncertainty and doubt). Personne ne sait s'il y a vraiment de la peur (Le Fear de FUD) dans le constat que le Bitcoin a dévoré 30 TWh entre le 1er janvier et le 23 novembre 2017, mais à la rigueur, pourquoi pas ? Quant à l'incertitude et au doute : cette consommation électrique du Bitcoin représente plus que celle de l'Irlande en un an, ou celle de plusieurs pays africains réunis. Mais comme la suite de son énoncé n'est pas plus construite que le début, ce n'est visiblement pas un problème pour lui : il veut démonter "le FUD sur le Bitcoin "qui voudrait que : "le Bitcoin c'est mal, ça consomme plein d'électricité". Et le voilà parti dans un long délire postulatoire, avec des sources inexistantes, des affirmations péremptoires totalement biaisées.

"Consommer de l'électricité c'est pas mauvais, on nous a bourré le crâne avec des ampoules écolo. 1% du Sahara couvert de panneaux solaires couvre les besoins en électricité de la planète, et en plus, quand le nucléaire et l'éolien produisent trop, "faut bien consommer le surplus". Wahouuuu. On sent le chercheur qui a cherché…

  1. Consommer de l'électricité n'est pas mal. C'est même parfois nécessaire (genre quand une centrale nucléaire ou des éoliennes produisent trop). C'est trop dur à stocker.

On vous a bourré le crâne avec des ampoules écolo mais consommer de l'électricité, c'est pas mauvais.

— Ploum (@ploum) 14 décembre 2017

Alors, alors, comment dire ? Je crois que @Ploum va bientôt être ridicule. Mais comme le ridicule ne tue plus, il s'en remettra. Surtout que c'est un "blockchain  & Democracy researcher" : ça pose son homme.

La vraie réalité du réel n'est pas celle du monde des geeks à deux balles

Avant d'affirmer que consommer plein d'électricité "c'est bien" parce qu'il y aurait des surplus et qu'on en a trop, il faut aller consulter les derniers rapports d'un pays en pointe dans la production électrique : la France. Pourquoi "en pointe" ? Parce que d'un point de vue capacité de production et maintien du service, c'est au top. Parce que le nucléaire. Et pourtant, malgré cela, la France est au bord d'un sérieux problème depuis quelques années : elle risque chaque hiver (et chaque été) d'être en rupture de fourniture électrique, donc de générer des black-out. Pourquoi ? Comme l'expliquent les rapports un peu alarmistes de RTE, c'est parce qu'on consomme trop fortement à certains moments, les pointes posent problème : chauffage à fond quand il fait -10°C dehors par exemple. Ou climatiseurs à fond quand on est à +35°C. Nous sommes (heureusement) dans l'obligation de démanteler une partie du parc nucléaire puisqu'il est devenu trop vieux, que la technologie est clairement condamnée par sa dangerosité. Mais aussi et surtout par les problématiques de traitement de déchets qui — bien qu'à l'étude depuis des lustres — n'ont jamais trouvé de solution. Nous allons donc moins produire d'électricité "permanente". 

Donc, venir parler des éoliennes sur lesquelles compter pour avoir du surplus, c'est un peu se moquer du monde : les éoliennes viennent compenser des centrales électriques de tout type, mais ne peuvent en aucun cas fournir une énergie continue et massive dont chaque foyer pourrait allègrement bénéficier. L'éolien est une source d'énergie intermittente et donc complémentaire. Il faudrait pouvoir stocker la production éolienne (justement, ce que notre @ploum dit et dont il ne comprend pas l'enjeu) et pour l'heure cette problématique du stockage est loin d'être résolue.

Sur la planète, le nucléaire représente moins de 12% de la production d'électricité (6463 GWh / jour) et cette production ne va que diminuer pour les raisons que l'on sait (Fukushima), et qui se vérifient : les années qui arrivent verront plus de démantèlements de réacteurs que des mise en production de nouveaux. Normalement…

Dire que "la production d'électricité sur la planète n'est pas un problème et qu'on nous a bourré le crâne avec les ampoules écolo" et que donc, l'électricité consommée par le minage et les transactions du Bitcoin ne sont pas du tout problématiques, mérite une grosse fessée. Tout comme raconter que la faim dans le monde n'est pas un problème parce qu'on gaspillerait plein de bouffe en Occident en jetant 30% de celle-ci, et que la planète a largement les moyens de produire de quoi nourrir tout le monde, par exemple. On peut toujours  affirmer qu'en cultivant ne serait ce que 1% du continent africain en maraîchage, il y aurait des légumes pour tout le monde. Comme @ploum avec ses 1% du Sahara couverts de panneaux solaires pour l'électricité. Et moi, j'empaille Donald Trump aussi, pendant que la marmotte…

Fourniture d'électricité en continu : un challenge

Le principe d'un réseau électrique est le suivant : des moyens de productions injectent dans des câbles très haute tension, du jus, qui ensuite les répartissent dans des lignes de haute et moyenne tension jusqu'à arriver dans des transformateurs puis dans des locaux et alimentent des appareils en 220 volts ou 380 volts. Cette injection électrique se fait en PERMANENCE. On peut toujours ajouter aux capacités d'un réseau électrique des productions intermittentes : solaire, éolien mais ces énergies ne peuvent que compléter, pas prendre en charge la production globale d'un pays. Surtout si le dit pays ne fait que croître en consommation.

Et c'est bien là le problème de la transition énergétique : elle ne se fait pas sur le simple remplacement d'énergies fossiles (charbon, gaz, nucléaire, oui, le nucléaire c'est de l'uranium, donc du fossile) par des énergies renouvelables. Puisque la fourniture du réseau doit se faire à plein temps, de nuit, de jour, par temps de pluie, sans vent… La seule solution pour le solaire et l'éolien pour compenser leur problème de production intermittente serait donc de stocker l'énergie fournie dans des batteries. Sauf que les dimensionnements de stockage en termes de capacité, la durée de vie et les problématiques de maintenance de ce stockage ne permettent pas aujourd'hui de l'envisager à l'échelle d'un pays. Et si cela arrive, la consommation (raisonnée) sera OBLIGATOIREMENT un élément clef pour pouvoir faire fonctionner l'ensemble.

Que font certains data centers, les plus gros, dont un seul est capable de consommer autant que la Norvège de 1998, par exemple ? Ils produisent eux mêmes leur énergie en énergie renouvelable, la stockent et la transforment pour leurs besoins. Autonomie complète. Mais ce modèle, parfaitement centralisé — le data center est à un endroit précis, avec sa propre source d'énergie — est-il applicable à des systèmes décentralisés, sur toute la planète, comme les mineurs de Bitcoin ? Non.

Et que se passe-t-il si une consommation d'énergie se met à croître sans contrôle aucun, de façon exponentielle, sans limite ? Et bien, elle force à fournir de plus en plus d'électricité sur des réseaux qui doivent assurer une capacité suffisante de l'ensemble pour ses consommateurs. Un challenge. Surtout quand un peu partout les limites des réacteurs nucléaires ont été atteintes, que les nouvelles productions d'électricité par le charbon sont quasiment interdites, que la production hydraulique est insuffisante et que les renouvelables ne peuvent compenser cette montée en charge. Restent les centrales au gaz ou à biomasse, solutions retenues par l'Allemagne — pour l'heure — en complément d'une montée en charge des renouvelables. Mais revenons à notre @ploum — éclairé — futurologue, spécialiste de la blockchain et de la production de jus planétaire pour alimenter le Bitcoin qui consomme un max, "et c'est tant mieux", dit-il…

Paye ton mineur et sors le popcorn

Les histoires de vidéos de chatons sur Youtube, de la création de monnaie papier ou de l'extraction de l'or qui consommerait plus que le Bitcoin sont des sophismes, des artifices comparatifs bidons faits pour marquer les esprits en comparant des circuits imprimés avec des betteraves. Ces procédés intellectuels sont l'apanage des sots et des bonimenteurs de foire. Souvent équipés de micro HF et arpentant des scènes avec un air illuminé d'évangéliste du doigt.

Explications : le sujet n'est pas la seule "consommation et la production dans l'absolu", mais la consommation d'électricité d'un procédé bien particulier : le marché financier de la monnaie électronique en peer-to-peer basé sur la Blockchain. Ce n'est pas parce que le Bitcoin passe par le Net comme Youtube que la consommation électrique du minage de blocs et des échanges de blockchain peuvent être comparés à l'utilisation de Youtube. Ou du mail. Pourquoi : parce que d'un côté Youtube n'est pas en peer-to-peer et n'est pas spéculatif. Youtube ne dépend que des usages qu'en font les gens connectés. Et les serveurs de Google, s'ils dépensent de l'énergie, cette énergie électrique est gérée par Google. Google, Apple, Facebook qui de plus en plus — comme de nombreux data-centers des géants du Net — tentent d'auto-alimenter leurs data-center avec des renouvelables. Donc tirent de moins en moins sur le réseau national où il sont implantés. Le minage de blocs et les centaines de milliers de transactions spéculatives du Bitcoin qui  dans la super blockchain, eux, tirent sur les moyens de production électriques nationaux collectifs. Est-ce que super @ploum est au courant de ces grosses nuances ? Il ne semble pas. Mais revenons au minage.

Un mineur de Bitcoins de base, c'est à minima 200 Wh en permanence. En gros 5 KWh par 24h. Faire tourner deux mineurs de Bitcoins semble une bonne base si on veut risquer de gagner des sous : 10KWh par 24h pour un seul crypto-spéculateur. Soit presque la consommation d'un foyer de 4 personnes pour la même période (14 KWh en moyenne en France) [Aparté : en gros, chez moi, au solaire autonome, je dépense à peine 3 KWH par 24h. Mais je suis concerné par ma consommation, puisque si je dépense trop, je tue mes batteries de stockage. @ploum, lui il s'en fout, il compte sur le réseau ERDF, son nucléaire et les futurs panneaux solaires africains.]

Mais dans la réalité, si 2 millions de Français se lancent dans le minage (et pourquoi pas, vu la bulle Bitcoin qui s'est créée, et puis avec des "si", on envoie du jus solaire pour toute la planète depuis le Sahara…), nous aurions donc 20 millions de KWh à fournir tous les jours pour ces chers spéculateurs en ligne. Ce qui représente 600 millions de KWh par mois, et 7200  millions de KWh par an. Soit : 7,2 milliards de KWh : 7,2 TWh. La France produit 416 TWh par an d'énergie électrique nucléaire. Les seuls mineurs de Bitcoin de 2 millions de crypto-spéculateurs demanderaient donc 12 à 13 réacteurs REP ( qui ont entre 900 MWh et 1,3 TWh de production primaire d'énergie par réacteur, donc nécessitent au moins 2 fois cette production pour arriver jusqu'aux consommateurs) de plus sur le territoire pour subvenir… aux besoins des seuls fans du minage de Bitcoin.

Ces petits calculs à la louche sont faits avec des "si". Mais la réalité, elle, est déjà fort préoccupante (attention, FUD) :

"L'index de l'analyste Alex de Vries, Digiconomist, estime qu'avec les prix actuels, les mineurs doivent consommer plus de 24 térawattheures d'électricité par an pour résoudre les énigmes cryptographiques de plus en plus complexes qui leur permettront d'obtenir de nouveaux Bitcoins. C'est à peu près ce que consomme le Nigeria, un pays de 186 millions d'habitants, en un an."

La bêtise peut coûter des vies

Pendant que des @ploum s'amusent sur Twitter à expliquer que "moins consommer d'électricité c'est n'importe quoi", et que "la consommation électrique  du Bitcoin c'est cool", et qu'à ce compte là "la création de la monnaie papier ou l'extraction de l'or c'est largement plus que le Bitcoin" (on atteint la limite de l'ignorance crasse avec cette affirmation : comme si les stocks d'or des États étaient encore un étalon pour les monnaies ou que les Quantitative easing faisaient tourner une planche à billet) des gens  crèvent de manque d'électricité. En Afrique, particulièrement. Parce que fournir de l'électricité à toute une population, de façon continue, c'est très compliqué. Et ça demande beaucoup d'investissements. Et pendant que l'électricité n'arrive pas, des médicaments devant être conservés au froid ne sont plus utilisables, des appareils respiratoires ne fournissent plus d'oxygène aux malades, des lieux sombres voient des viols et des meurtres s'accomplir. De la nourriture pourrit par manque de froid.

Mais qui parmi les défenseurs du Bitcoin en a quelque chose à foutre ? L'électricité, pour ces gens, c'est aussi simple qu'une transaction de blockchain, et puis, au fond, ce n'est en fait pas vraiment leur problème. Ce qui les intéresse, c'est de miner des blocs et de spéculer en paix. Tout en racontant n'importe quoi. Mais quand, comme @ploum, on est "Blockchain & Democracy researcher", la réalité n'a que peu d'intérêt. Ce qui compte, c'est surtout comment on la raconte aux foules…

https://motherboard.vice.com/fr/article/qv3z83/une-unique-transaction-bitcoin-utilise-autant-denergie-quune-maison-en-une-semaine :

On totalise une moyenne de 215 kilowattheures (KWh) d'énergie par transaction Bitcoin (il y a actuellement 300 000 transactions par jour environ). Sachant que le ménage moyen américain consomme 901 KWh par mois (ce qui correspond à plus de 2 fois un ménage français, ndlr) chaque transfert de Bitcoin représente assez d'énergie pour faire fonctionner une maison bien équipée pendant près d'une semaine (deux semaines en France, ndlr. De même, l'indice de De Vries montre que les mineurs Bitcoin du monde entier consomment assez d'électricité pour alimenter 2,26 millions de foyers américains simultanément (5 millions de foyers français, ndlr).

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