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Dossier
par Eric Bouliere

Bassines #4 : une science à deux rapports ?

Le rapport du BRGM sur l’impact des bassines questionne…

Bassines des riches et eau des pauvres…comme en médecine ? C’est un peu le sentiment qui se profile en arrière plan des révélations d’Anne-Morwenn Pastier, une scientifique qui pointe les incohérences d’une étude menée par le Bureau de Recherches Géologiques et Minières.

Un rapport favorable aux bassines mais durement contesté - capture écran

Selon les termes officiels, le BRGM est à considérer comme le service géologique national. Cet établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC) fait référence « dans les applications des sciences de la Terre pour gérer les ressources et les risques du sol et du sous-sol dans une perspective de développement durable ». Créé en 1959, il est placé sous la tutelle des ministères en charge de la Recherche, de l'Écologie et de l'Économie.

Un décret du 23 octobre 1959 relatif à l'organisation administrative et financière du Bureau stipule qu'il est habilité « à procéder à toutes opérations commerciales, industrielles et financières compatibles avec son objet. A créer des filiales et prendre des participations dans des organismes et sociétés dont l'activité est directement liée à ses propres développements et à leur accorder, le cas échéant, des aides, en particulier sous forme de prêts ou d'avances ».

Un rapport commandé par les pro-bassines - Capture d'écran
Un rapport commandé par les pro-bassines - Capture d'écran

En juillet 2022, le BRGM rend ses conclusions dans un rapport aux termes très favorables aux réserves de substitution. La Synthèse des impacts se voit ainsi présentée : « Le scénario 2021 de mise en place de retenues de substitution par la coopérative des eaux des Deux-Sèvres permettrait une amélioration globale des nappes du Jurassique supérieur et moyen, en printemps été ». Ces précisions rapportent que « d’une manière générale » le respect des futures limites de prélèvements en printemps/été permettrait « d’augmenter les quantités d’eau apportées au marais Poitevin et aux zones humides». D’excellentes nouvelles, donc.

Il n’en fallait pas davantage pour que cet avis positif passe de mains de mains pour atterrir au final dans celles du ministre de la transition écologique qui se réjouira d’une étude « venue dire à quel point le projet n’avait pas de conséquences négatives pour les nappes». Léna Abasq, l’autrice du rapport, y assure que « _pour des cours d’eau comme le Mignon, une augmentation de débit de l’ordre de + 40 % pourrait être atteinte par rapport au débit observé entre 2000 et 2011. Et sur d’autres cours d’eau, les assecs connus sur certains tronçons pourraient être moins sévères et plus courts dans le temps _».

Mieux l’été, et à peine moins bien l’hiver, pour Thierry Boudaud, l’un des commanditaires de l’étude, président de la COOP de l’eau 79 et fervent défenseur des bassines, tout ceci ne fait plus aucun doute : « Ces résultats sont sans appel ! ».

Un rapport positif, une chercheuse enthousiaste et un président ravi - Capture d'écran
Un rapport positif, une chercheuse enthousiaste et un président ravi - Capture d'écran

Pourtant certains avertissements auraient déjà pu ternir le brillant d’un tel satisfecit. Notamment à propos des résultats hivernaux qui seraient « en revanche » à nuancer car la gestion dynamique du remplissage grâce au suivi des indicateurs « n’a pas été prise en compte dans cette modélisation ». Moins bonne nouvelle, donc.

De quoi s’interroger sur le pourquoi du comment. Ce que vient justement de faire une chercheuse indépendante

Et si tout était potentiellement contestable… - Capture d'écran
Et si tout était potentiellement contestable… - Capture d'écran

En clair et en raccourci, toutes les bases de l’étude du BRGM se voient hachées menues sur le bureau de cette chercheuse libre de toute contrainte administrative. Niveaux réels des nappes, périodicité, actualisation des données datant de 2000/2011, nombre de piézomètres servant à mesurer les hauteurs d’eau… elle remet en cause l’ensemble des conclusions et considère cette étude comme non-significative. Elle se pose alors ses propres questions en s’étonnant que les réponses n’apparaissent nullement dans les simulations virtuelles du rapport. Quid de l’effet d’une sécheresse hivernale, de l’évaporation de l’eau stockée en bassine, pourquoi ne pas avoir intégré tous les petits cours d’eau dans la simulation, comment et par qui sont contrôlés les outils de mesures des nappes… Bref, un véritable pavé.

A.M. Pastier dans un contre-rapport en bonne et due science… - Reflets
A.M. Pastier dans un contre-rapport en bonne et due science… - Reflets

L’interview, un pavé dans le rapport.

Reflets : Madame Pastier, qui êtes vous ?

Anne-Morwenn Pastier

« Je suis une chercheuse de compétences transdisciplinaires, Docteur en sciences de la terre, et je viens de quitter le monde universitaire depuis peu ».

Pourquoi vouloir dénoncer le sérieux de ce rapport ?

A.P

« Parce qu’il est présenté pour ce qu’il n’est pas. On l’associe à une étude d’impact alors que c’est juste une simulation. Il est utilisé comme un argument scientifique d’un modèle numérique pour vanter le fait que les bassines amélioreraient l’état des nappes en été et le niveau des cours d’eau. J’ai ouvert ce rapport et me suis aperçue que les résultats ne sont pas significatifs, ils sont de plus sur-interprétés ».

Au départ, ce rapport n’avait pas vocation à remplacer une étude d’impact ?

A.P

« Il n’est pas vendu comme tel par le BRGM, c’est une simulation faite autour des bassines. Quand le ministre brandit ce rapport en déclarant que les bassines vont améliorer les cours d’eau en été sans impacter l’hiver, pour moi, si je prends cela en tant que tel, cela veut dire que j’ai sous la main une étude d’impact disponible qui me prouve la réalité de cette amélioration ».

Une équipe de chercheurs est-elle associée à votre travail ?

A.P

« Non, il y a bien une équipe avec moi mais sur la relecture précise du rapport, en tant que scientifique, pour l’instant je suis la seule. Beaucoup de personnes du milieu étaient intéressées mais elles n’avaient juste pas le temps. Quand on fait de l’enseignement, quand on est maître de conférences on est très pris et c’est clair qu’il est impossible de s’atteler à un travail de recherche en parallèle. C’est du reste l’une des raisons pour lesquelles j’ai moi même renoncé à devenir maître de conférence ».

19H00 : A.M Pastier prépare sa conférence… - Reflets
19H00 : A.M Pastier prépare sa conférence… - Reflets

Pourquoi avoir décidé de contester les résultats de ce rapport ?

A.P

« Je trouve que le monde universitaire est très étouffant et j’ai décidé de ne pas perdurer dans ce milieu pour retrouver une liberté d’esprit, une certaine sérénité de réflexion, et surtout du temps. C’est tout naturellement, en fonction de ma situation géographique et au vu de ce que j’ai acquis comme savoir et compétences depuis la décennie précédente, que je me suis penchée sur le dossier des bassines. Là, je me suis tout de suite rendue compte que je pouvais apporter quelque chose de pertinent dans le débat ».

Selon vous, de l’incompétence, un intérêt particulier, que s’est-il passé au BRGM ?

A.P

« Je ne vais pas faire comme le BRGM, je ne vais pas sur-interpréter mes résultats… mais je n’ai aucune idée de ce qui s’est passé pour en arriver là. Est-ce de la négligence, peut-on imaginer que quelqu’un n’ait pas fait trop attention, ils ont dit aussi que le temps leur avait manqué pour réaliser l’étude, ou peut-être les financements n’étaient pas suffisamment importants pour y consacrer davantage de temps… Je ne sais pas ce qui a pu se passer à l’intérieur du BRGM pour que ce rapport soit approuvé, validé et publié ».

20H30 : environ 200 personnes viennent assister au débat - Reflets
20H30 : environ 200 personnes viennent assister au débat - Reflets

Ce rapport, c’est bien le fruit du travail de tout un collège ?

A.P

« Je ne connais pas précisément le fonctionnement interne du BRGM mais ce qu’on peut lire sur la page de couverture c’est qu’il est écrit par Léna Abasq, qu’il est vérifié par Fabrice Compère, deux hydrogéologues maison, et qu’il a été approuvé par Jean-Christophe Audru, le directeur de Nouvelle-Aquitaine ».

A la toute fin de votre relecture, que vous vient-il à l'esprit ?

A.P

« A l’heure actuelle je ne sais pas quoi en penser en fait, je rajouterais même que mes recherches ne sont pas terminées, et plus je creuse, plus je trouve des choses… Jusqu'à des détails qui peuvent paraître anecdotiques, par exemple des échelles de couleurs qui ne permettent pas de faire la différence dans les tableaux, voire plus gênant puisqu’on a retiré le piézomètre de Sainte-Soline parce qu’apparemment le modèle ne marcherait pas très bien, il aurait été pourtant bien utile d’en faire état. Je vais aussi reprendre les travaux d’un autre hydrogéologue qui s’attendait lui aussi à mieux et qui s’est étonné du contenu du rapport vu la réputation du BRGM ; il faut savoir que le BRGM est vraiment respecté en national et à l’international, on a tous et toutes du respect pour cet organisme, même si on en connait les travers. Alors si vraiment il faut que je pose des mots : je suis déçue, vraiment… ».

A.M Pastier insiste : ce rapport n’est pas une étude d’impact ! - Reflets
A.M Pastier insiste : ce rapport n’est pas une étude d’impact ! - Reflets

L’express de 23H00 : le maire de Melle s’en mêle

Sylvain Griffault - Capture d'écran
Sylvain Griffault - Capture d'écran

Sylvain GRIFFAULT, le maire de Melle (79) était présent lors de cette conférence-débat qui s’est tenue dans la petite commune voisine de Saint-Léger-De-La-Martinière . C’est à une heure bien tardive que nous lui avons posé quelques rapides questions…

Le problème des bassines, vous connaissez ?

S.G

« Le collectif « Bassines non merci » m’a souvent éclairé sur la question, notamment avec ce genre soirée où il y un apport scientifique clair et vulgarisé, pas trahis, et sans verbiage. D’autres contributions, numériques ou pas, sont venues parfaire ma culture ; mais par ailleurs je travaille avec une équipe d’élus très compétents sur le sujet ».

Pensez-vous que tous les élus locaux soient aussi avertis ?

S.G

« Vous savez on trouve ici de nombreuses communes rurales où les maires connaissent bien le moindre petit cours d’eau. Ils sont sensibilisés aux problèmes des bassines. Alors oui, il y a la science, comme ce soir, qui nous explique les outils qui sont utilisés par les scientifiques pour parler des problèmes, et il y a aussi la connaissance du terrain. Moi ce que je comprends de tout ce qui m’a été expliqué scientifiquement ou empiriquement depuis des années, c’est qu’on la chance d’avoir un territoire qui ressemble à une éponge, mais aujourd’hui cette éponge est en train de s’assécher… ».

Est-il logique que des thèmes aussi forts vous parviennent dans un tel contexte ?

S.G

« Les infos et les débats viennent aussi de l’État. Tous les maires ont été invités à Sainte-Soline avant le début du chantier du projet qui allait être mené, pour être informés par la préfecture et par la Coop de l’eau. Est-ce que la Coop de l’eau est la mieux placée pour informer les élus, est-ce que l’autorité nationale ne se serait pas plutôt le BRGM par hasard… ? On a vu ce soir comment un rapport réalisé par le BRGM est plutôt fait par un bureau d’étude du BRGM qui mène des études pour qui le demande, et quand on voit ce qui vient d’être exposé, et qui est criant de vérité, cela remet en cause la sincérité de certaines études. Pour alimenter la connaissance des élus il faut bien sûr une voix officielle, mais aujourd’hui la voix officielle c’est celle de l’état qui défend les bassines comme étant un projet primordial pour l’agriculture locale. Ce n’est pas mon avis ».

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