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Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

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Dossier
par Eric Bouliere

Bassines #10 : Parole d’experts.

Le média qui a vu l’homme, qui a vu la femme, qui à vu la bassine

Sitôt la manifestation de Sainte-Soline terminée, aussitôt les titres et les images ont envahi les écrans. Maitrisant les réformes, les manifs et le secret de dieux, certains pros de l’information se sont empressés de redessiner les contours d’une bassine…

Simple comme une bassine - @ Reflets

Les chaines d’information en continu ont cet avantage de diffuser l’actualité au jour le jour, voire de minute en minute pour les plus inquiets des téléspectateurs. Le poids des mots et le choc des images en live et 7 jours sur 7. Une merveille médiatique en termes d’efficacité, un cauchemar en matière d’idéal journalistique. Car lorsque l’info manque, il faut bien trouver du contenu pour remplir les grilles. Et pour soutenir ce rythme les mégamédias font appel à des consultants et des experts d’un jour qui n’hésitent pas à rapporter avoir vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours, ou quelque chose de ressemblant.

Hélas, cette instantanéité de l’info se conjugue souvent avec la fulgurance des déclarations hâtives d’une politique en continu. Une petite phrase d’un haut dirigeant, un gros titre, et hop le tour est joué. Le jeu du tac au tac s’avère suffisant pour alimenter la machine à news. Une manifestation difficile en vue : interdisons-là ! Des blessés graves en nombres : la manifestation était interdite. Des secours qui n’arrivent pas : la manifestation était interdite. Une association appelle à manifester : qu’on la dissolve ! La ligue des droits de l’homme s’offusque : coupons-lui les vivres. Des armes de guerre, ont-elles été employées : non ! Des armes de guerre ont-elles été employées : oui, mais non. Des violences policières sont-elles à déplorer : non ! Des violences policières ont-elles été signalées : oui, mais non…

Il est toutefois possible d’obtenir un éclairage plus pertinent sur les événements de Sainte-Soline en prenant davantage de recul. En ce sens, le dernier reportage effectué par l’équipe de Complément d’enquête fait état d’une appréciable et saine rigueur journalistique. Preuve qu’il est toujours préférable de travailler son sujet avant de le commenter. On y voit et entend -là un colonel en charge des opérations se désespérer de plusieurs tirs de grenades à destination d’une foule familiale et sereine. Oup’s, erreur tactique… Sans aucun doute, mais ce travail mené sur le terrain permet de faire le tri entre un discours flou et une info juste et précise. Hélas, tout ne se déroule pas toujours de la sorte sous les sunlights de l’info en continu.

À retenir : un expert, ça peut se tromper énormément… - @ Reflets
À retenir : un expert, ça peut se tromper énormément… - @ Reflets

Parfois même tout s’agglutine comme dans un grand sac à linge, et si l’info est là, les explications de textes peuvent attendre. Débordé par un trop plein d’actualités sociétales, il devient alors impossible de savoir sur quelle vérité miser pour affoler l’audimat. Aux images succèdent des paroles d’experts qui précèdent des interviews d’autres spécialistes.

Ces derniers jours, les débats démarraient invariablement par une observation des manifestations contre la réforme des retraites, pour virer sur les problèmes de sécheresse et revenir sur les blessés de Sainte-Soline avant de repartir sur l’éventualité d’une 6e république en marche.

Et au milieu de ce méli-mélo d’infos, deux spécialistes de la question sont venus débattre en toute innocence et en direct de la vérité et des bienfaits d’une bassine.

Macron en tête de pont

Nous sommes le 30 mars, sur le plateau d’Yves Calvi, soit 5 jours après les événements de Sainte-Soline. Au sommaire de l’émission, la présence du président sur le pont de Savines-le-Lac dans les Hautes-Alpes, au plus près du lac asséché de Serre-Ponçon. Les bandeaux-titre de BFM sont sans équivoque : « Macron déconnecté des Français ? Emmanuel Macron redoute-t-il la rue ? Macron parle eau, pas retraite  ».

Parmi les invités conviés à débattre, Jean-Louis Mercier, un porte-parole de Lutte ouvrière, Laurent Neumann journaliste vedette sur BFM, et Emmanuelle Ducros journaliste à l’Opinion et chroniqueuse sur Europe 1.

Emmanuelle Ducros et Laurent Neumann sont sur un plateau - @ Reflets
Emmanuelle Ducros et Laurent Neumann sont sur un plateau - @ Reflets

J-L. Mercier rappelle très vite que l’injonction gouvernementale à économiser l’eau ne semble pas tenir compte de la problématique des bassines. Il fait aussitôt le parallèle avec la manifestation de Sainte-Soline et souligne que l’utilisation de « ces méga bassines construites avec de l’argent public » devrait d’être reconsidérée.

Non, non, non, non, non !

E. Ducros procède à une analyse globale en direct - @ Reflets
E. Ducros procède à une analyse globale en direct - @ Reflets

C’est à ces paroles qu’Emmanuelle Ducros va réagir à travers un furieux et débordant contradictoire : « Non, non, mais non, pas avec de l’argent public ! ». Après l’avoir laissé J-L. Mercier conclure, Yves Calvi tend le micro à madame Ducros : « J’aimerai juste remettre quelques faits en place ». Ce qui l’irrite à ce point serait donc cette folie de croire qu’une bassine bénéficierait de l’apport d’argent public. Elle déclare sans faillir que le projet des 16 bassines des Deux-Sèvres n’est absolument pas financé par de l’argent public, mais qu’il dépend au contraire de subsides privés émanant de coopératives privées. Et de conclure doctement en feuilletant dans ses dossiers que les bassines « permettent factuellement d’économiser l’eau, factuellement ! ».

Rappelons que Madame Ducros est très introduite dans les dossiers liés à l’agriculture et qu’elle s’en recommande en tant que spécialiste avertie. Elle s’est notamment positionnée sur la mauvaise image des OGM, « une terreur fabriquée de toute pièce il y a dix ans », sur les pertes financières des éleveurs de poulets en cage, « éliminer progressivement les cages d’élevage et se réorganiser depuis l’interdiction du broyage des poussins mâles, de très bonnes nouvelles pour le bien-être animal, mais cela a été aussi très coûteux », et elle déteste frontalement l’association L214 qui n’aurait de cesse à véhiculer des vidéos partisanes, « L 214 ne veut pas améliorer le bien-être animal, mais abolir l’élevage ! ». Ses positions très fermes l’ont du reste conduite à diriger une homérique et twittesque colère envers Elise Lucet (Envoyé spécial) et Tristan waleckx (Complément d’enquête). En 2019, le journal Libération lui consacrait un Checknews spécial tant ses positions sur le milieu agricole semblaient tourner vinaigre.

Libération indiquait en préambule de cet article de Checknews : « Accusée sur Twitter par plusieurs de ses confrères d'être rémunérée par des groupes issus de l'agroalimentaire, la journaliste Emmanuelle Ducros, qui couvre le secteur agricole pour «l'Opinion», assure que c'est faux. Notre enquête montre le contraire ».

Twitter VS twitter à propos d’un soupçon de lobbying - @ Reflets
Twitter VS twitter à propos d’un soupçon de lobbying - @ Reflets

Ce sera donc sous couvert de son expertise factuelle qu’Emmanuelle Ducros en viendra à préciser ses convictions : « Il faut arrêter de dire n’importe quoi, avant la construction de ce projet on captait dans ce bassin du marais poitevin 24 millions de m3 d’eau, après la construction du projet on aura divisé les quantités par quatre…  ». C’est en effet très exactement le vœu pieux formulé par la Coop 79, l’organisme porteur du projet, qui décrit et renseigne de cette même espérance sur son site internet : « Dans ce contexte, un objectif a été assigné aux agriculteurs du bassin hydrographique de la Sèvre niortaise Marais poitevin : atteindre un volume global de 5,8 millions de m3 à l’horizon 2025, soit une réduction de plus de 70 % des prélèvements d’irrigation estivaux par rapport à l’année de référence 2005 : 24,3 millions m3 ».

Souhaitant faire avancer le débat Yves Calvi reprend la main et ajoute : « On l’a bien compris, en tout cas dans tous les sens du terme cela à enflammé le débat ».

Il est temps de visionner l’extrait ci-dessous pour illustrer la flamme et la détermination de Madame Ducros. Avant de passer à l’acte 2…

Vous n’avez pas le droit de dire des choses fausses

Acte 2 : Laurent Neumann hilare face à Benoit Biteau effondré… - @ Reflets
Acte 2 : Laurent Neumann hilare face à Benoit Biteau effondré… - @ Reflets

Changement de plateau, même chaine, nous sommes le 31 mars au lendemain de l’intervention d’Emmanuelle Ducros dans l'émission Calvi3D. C’est au tour de Bruce Toussaint d’accueillir Laurent Neumann pour évoquer le maintien de l’ordre en France. Face à lui Benoit Biteau, député européen, vice–président de la Commission de l'agriculture et du développement rural et, accessoirement, paysan valorisant une ferme en agroforesterie située non loin des bassines charentaises.

Benoit Biteau traite du sujet des réserves de substitution depuis des années et sa connaissance du dossier semble, a priori, incontestable. Pourtant Laurent Neumann, comme sa collègue de la veille, va se lancer dans un descriptif formel des clefs de financement de la bassine de Sainte-Soline. Amusé, mais visiblement peu à son aise, il feuillette lui aussi ses dossiers afin de faire apparaitre sa vérité vraie. Sûr de ses sources il en vient à reprocher au député de faire courir de fausses informations à propos d’éventuelles subventions d’argent public.

Cette seconde vidéo affichée ci-dessous image le profond désarroi du député lorsqu’il se rend compte de l’ampleur des convictions de son intervieweur : « Mais vous plaisantez monsieur Neumann j’espère ??!!! ». Puis d'indiquer en désespoir de cause que le plan de financement est de 70 % d’argent public, à Sainte-Soline comme ailleurs.

Bruce Toussaint préfèrera rapidement déminer le débat : « Si vous le permettez, j’aimerai quand même qu’on revienne au sujet qui nous occupe ce matin, il y a-t-il un problème de violence policière, vous étiez à sainte Soline… ». Le député dépité et surtout soucieux de rétablir une vérité d’importance revient sur le sujet sous le regard amusé de L. Neumann et le ton contrarié de Bruce Toussaint : « Je suis vraiment désolé, mais ce n’est pas l’objet de notre débat, et si vous le permettez j’aimerai qu’on revienne au sujet qui nous intéresse, est-ce qu’il y a aujourd’hui, encore une fois, un problème de maintien de l’ordre en France ? ». Sûrement oui, monsieur Toussaint, et vous avez pleinement raison d’en débattre, mais n’aurions-nous pas aussi un sacré problème d’information en France ?

Le vrai luxe, c’est le temps…

Pouvoir prendre son temps pour analyser les faits et comprendre les choses, quel luxe. C’est ainsi que Reflets se risquerait presque à demander à messieurs Calvi et Toussaint d’essayer de prendre quelques pas de recul vis-à-vis de ce flot d’informations qui parfois doit les submerger. Un temps d’émission tranquille, à l’ancienne, loin des salons et entre gens bien informés, juste histoire de reprendre les comptes à zéro pour savoir qui paye, et comment, et combien, mais savoir vraiment.

Qu’importe par quel bout les bassines sont observées, le sujet est aujourd’hui majeur et il s’inscrit très directement dans le contexte d’un changement climat-sociétal qui s’annonce dans la plus grande violence. Preuve en est puisqu’à Sainte-Soline on dénombre des blessés par centaine du coté des manifestants, et qu’on décompte par milliers les forces de l’ordre dépêchées sur les lieux du coté du ministère de l’intérieur. Deux raisons d’éviter les approximations ou les élucubrations stylistiques autour du sujet.

Passer de la sorte à côté de la réalité, des volumes et des moyens des bassines sans corriger le trait ne tiendrait plus ni de la précipitation (ou des précipitations…), ni de l’erreur, mais de la faute déontologique. En effet à mieux lire les textes officiels et à écouter les opérateurs du projet de réserves eux-mêmes, il apparait que oui, la construction d’une bassine se finance à raison de 70 % d’argent public. Mais peut-être ces deux spécialistes avaient-ils une info à nulle autre pareille qu’ils n’auront pas souhaité nous communiquer…

Agence de l’eau, fond Européen, Conseil régional, tiens… de l’argent public ! - @ Reflets
Agence de l’eau, fond Européen, Conseil régional, tiens… de l’argent public ! - @ Reflets

Pour finir et comme le journal Le Monde le rappelait récemment dans ses colonnes, l’écrivain Albert Camus avait quelques idées sur la presse bien avant que l’info ne nous arrive en vrac et en continu : « Or, et pour peu que l’on connaisse le mécanisme des informations, il est facile de s'assurer de l'authenticité d'une nouvelle. C'est à cela qu'un journaliste libre doit donner toute son attention. Car, s'il ne peut dire tout ce qu'il pense, il lui est possible de ne pas dire ce qu'il ne pense pas ou qu'il croit faux. Et c'est ainsi qu'un journal libre se mesure autant à ce qu'il dit qu'à ce qu'il ne dit pas. Cette liberté toute négative est, de loin, la plus importante de toutes, si l'on sait la maintenir. Car elle prépare l'avènement de la vraie liberté ».

Une bassine pour de vrai, ça coûte de l’argent public. - @ Reflets
Une bassine pour de vrai, ça coûte de l’argent public. - @ Reflets

Making of

Nous avons contacté Madame Ducros et Monsieur Neumann par mail pour s’enquérir des données, des documents ou des sources sur lesquels ils se sont appuyés pour étayer leur propos. Notre demande est restée, à ce jour, sans réponse.

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