Journal d'investigation en ligne
par Mathieu Molard

Aux côtés de Quentin Deranque, le 12 février à Lyon, des néofascistes, identitaires et hooligans

Jeunesse Lyon Populaire, Héritage, RED Angers…

Le 12 février, Quentin Deranque est mort dans un affrontement contre des militants antifascistes. Il était ce jour-là accompagné d’activistes identitaires et néofascistes.

Lyon et ses groupes d'extrême droite - © Caroline Varon

Un mois et demi après la mort de Quentin Deranque, l’enquête policière se poursuit. Soupçonnés notamment de lui avoir porté des coups fatals lors d’un violent affrontement survenu entre deux groupes, le 12 février, neuf militants antifascistes, actifs pour certains au sein de la Jeune Garde, sont toujours en détention provisoire. Les 24 et 25 mars, ce sont cette fois sept individus issus de l’extrême droite radicale, présents à Lyon (69) ce jour-là aux côtés du militant nationaliste-révolutionnaire de 23 ans, qui ont été interpellés, entendus et même perquisitionnés par la police, comme l’a révélé Le Parisien. D’après le quotidien, « les magistrats instructeurs et les enquêteurs lyonnais chargés de faire la lumière sur la mort de Quentin Deranque remettent aujourd’hui en question » le récit médiatique initial selon lequel les antifascistes auraient attaqué un groupe de dix-sept militants pacifiques venus en soutien de l’action de militantes fémonationalistes du collectif Némésis sur place pour protester contre la venue de Rima Hassan à Sciences Po Lyon.

Et c’est en tant que victimes que les compagnons de Quentin Deranque s’étaient présentés volontairement, les jours suivant les faits, aux policiers lyonnais pour témoigner et porter plainte. StreetPress a pu consulter les procès-verbaux des auditions de treize d’entre eux. Tous se déclarent victimes d’une agression à sens unique, ou presque, des militants antifascistes. Interrogés par les fonctionnaires de police, ils réfutent toute appartenance à un groupe militant ou, pour les plus évasifs, refusent de s’épancher sur la question.

Dans cette petite équipe où chacun dit avoir rameuté une connaissance, l’orientation est des plus radicales. Plusieurs sont membres du groupuscule néofasciste Jeunesse Lyon Populaire, dont l’organisation parente a été dissoute en juin 2025 pour « apologie de la collaboration avec le nazisme ». Sur les réseaux sociaux, ils multiplient comme Quentin Deranque les références à cette idéologie mortifère et l’un deux est même un habitué des saluts nazis. D’autres entretiennent des liens étroits avec Héritage, un groupe identitaire qui a succédé aux Remparts, dissous lui aussi en juin 2024. Ce petit monde se croise le samedi dans les travées du stade de l’Olympique lyonnais (OL) et le dimanche aux offices de l’église traditionaliste Saint-Georges, située dans le Vieux-Lyon.

Jeunesse Lyon Populaire au premier plan

Le 12 février, Pol-Oscar L. était venu à la demande de sa petite amie, Hermine C. Elle milite au sein de l’antenne lyonnaise du collectif Némésis. Elles sont sept ce jour-là à brandir une banderole blanche barrée du slogan « islamo-gauchistes hors de nos facs » sur le trottoir qui fait face à l’Institut d’études politiques où l’euro députée insoumise Rima Hassan doit donner une conférence. Les garçons se tiennent en retrait, à quelques rues de là, présents, disent-ils, pour sécuriser l’action. « Nous n’avons aucune organisation collective, nous ne savons pas nous battre, on est pacifiques », jure Pol-Oscar L. aux policiers qui l’interrogent le 15 février, « rien à voir avec le délire politique de la Jeune Garde ».

L’étudiant de 20 ans, dont la présence sur les lieux de l’affrontement avait été révélée par le média indépendant Contre Attaque, assure d’ailleurs n’appartenir à aucun groupe militant. « Cracotte » — c’est son surnom dans le milieu — est pourtant l’une des figures montantes du milieu néofasciste lyonnais.

Il a d’abord été membre de la branche lycéenne du syndicat étudiant La Cocarde à Lyon. Cette section avait ensuite coupé les ponts avec le milieu syndical, trop timoré à son goût, pour faire allégeance à Lyon Populaire, la principale organisation néofasciste lyonnaise, début 2024.

« Cracotte » en a épousé l’idéologie et les codes. En témoigne cette photo où il prend la pose alors qu’il fait un salut de Kühnen, une variante de salut nazi.

Pol-Oscar L. est l’un des cadres des Jeunesses Lyon populaire, un groupuscule affilié à Audace - D.R.
Pol-Oscar L. est l’un des cadres des Jeunesses Lyon populaire, un groupuscule affilié à Audace - D.R.

Aux enquêteurs, Pol-Oscar L. explique qu’il connaissait Quentin Deranque, avec qui il « fréquentait le même établissement catholique », l’église traditionaliste Saint-Georges. Ce qu’il ne dit pas, c’est que tous deux ont participé au dernier défilé annuel du Comité du 9 mai (C9M), le principal rendez-vous de la mouvance néofasciste en France. Mais sous des maillots différents : « Cracotte » arborait fièrement un tee-shirt floqué Jeunesse Lyon Populaire, tandis que Quentin Deranque défilait avec son groupuscule, les Allobroges Bourgoin.

Le 12 février, pour renforcer la bande, Pol-Oscar L. a rameuté plusieurs proches. Son colocataire, Bastien B., a 19 ans. Il assiste aux mêmes messes en latin et les abonnements de son compte Instagram dessinent une idéologie similaire, entre Jeunesse Lyon Populaire et le cercle « de réflexion » François Duprat, du nom de l’un des principaux théoriciens français du fascisme.

Le week-end du 12 février, la colocation accueille un autre militant qui va prendre part à la rixe. Yanis D. n’a rien à jalouser du pedigree radical de ses compères, bien qu’il le taise lui aussi devant les policiers. Celui qui était à Lyon « pour les vacances » est passé par les rangs du Rassemblement des Étudiants de Droite (RED) à Angers (49), mouvement nationaliste-catholique reformé à la suite de la dissolution de l’Alvarium entamée en 2021 et actée en 2023. Un groupuscule qu’il affirme à StreetPress avoir quitté six mois plus tôt. Au cours de la rixe, il a reconnu avoir jeté une trottinette sur la bande rivale.

Théo C. ne vit pas sous le même toit mais fait partie de la même bande. Et comme ses camarades, il nie auprès des policiers comme à StreetPress (1) militer à l’extrême droite. « Je ne m’occupe pas de ce genre d’activité, je n’ai aucun rôle et aucun engagement quelconque. J’ai été sauvagement agressé gratuitement », déroule au cours de son audition l’étudiant de 22 ans. Pourtant, il est lui aussi membre de Jeunesse Lyon Populaire.

En mars 2025, il a même fait partie du service d’ordre du Forum de la justice sociale, organisé par Lyon Populaire. Une photo le montre un brassard « SO », pour service d’ordre, au bras gauche, avec une croix celtique en guise de « O ». Des faits que l’intéressé conteste.

Théo C. est aussi un proche de Calixte Guy, le leader d’Audace, le groupuscule suprémaciste blanc et néofasciste qui a pris la suite de Lyon Populaire depuis sa dissolution en 2025. Lui reconnaît l’avoir côtoyé « dans un cadre strictement scolaire, au lycée » mais rien de plus. Pourtant, sur une photo retrouvée par StreetPress, les deux hommes posent avec le drapeau de la Section Karcher, une marque utilisée par les néofascistes lyonnais quand ils rejoignent les tribunes de l’OL.

Calixte Guy est le cadet d’une fratrie influente au sein de l’extrême droite lyonnaise. C’est lui qui, avec Ornella D., responsable lyonnaise de Némésis, fomentait en octobre dernier un guet-apens à tendre à des militants antifascistes, comme l’a révélé « L’Humanité ».

Sébastien P. est un hooligan, adepte des « forêts », ces bastons organisés entre hools. - D.R.
Sébastien P. est un hooligan, adepte des « forêts », ces bastons organisés entre hools. - D.R.

Dernier membre de Jeunesse Lyon Populaire identifié, Sébastien P. Le 15 février, quand le policier qui le reçoit lui demande s’il fait partie d’un mouvement politique, l’étudiant élude : « Je ne souhaite pas répondre à cette question. » Il concède toutefois qu’il a déjà été interpellé « dans le cadre d’une bagarre » :

« Je suis en contrôle judiciaire, pointage, interdiction de voir les victimes, les coauteurs et je suis interdit de Lyon 1er et Lyon 2 et de porter une arme. »

Avant d’ajouter qu’il était aussi tombé, par le passé, dans une embuscade de la Jeune Garde. S’il refuse de s’étendre sur ses engagements, son compte Instagram parle pour lui. En guise de bio, il écrit une phrase issue d’un chant des Jeunesses hitlériennes : « Notre drapeau est plus grand que la mort. » En ligne, toujours, il affiche son affiliation au groupe ultra Lyon 1950, avec qui il participe en forêt à des fights, autrement dit des bagarres organisées entre hooligans. Sébastien P., comme ses camarades, est un catholique fervent. Il avait croisé Quentin Deranque lors d’événements organisés par les intégristes d’Academia Christiana.

Salut nazi devant un panneau « Juif »

Aux policiers, le 16 février, Guillaume V. raconte comment il s’est retrouvé quatre jours plus tôt aux côtés de cette petite bande. Avec son ami, Lancelot M., 19 ans comme lui, il avait été sollicité par la militante de Némésis, Hermine C., après une messe à l’église Saint-Georges. « [Elle] nous a demandé si on voulait participer au service d’ordre. Elle nous avait dit que ça allait être tranquille », retrace-t-il. L’étudiant en droit, qui a effectué une semaine de stage d’observation en juillet 2025 auprès du député Modem du Doubs (25), Laurent Croizier (2), explique qu’il avait déjà participé à un service d’ordre dans sa ville d’origine, à l’occasion de la procession de la Fête-Dieu.

Hermine C. va aussi recruter Malone B. Ce Mâconnais, qui pratique le MMA, revendique des idées « plus orientées à droite qu’à gauche ». Et ce dernier a ramené Grégory V. (3) dont le CV témoigne d’une idéologie clairement orientée à l’extrême droite. L’an dernier, il s’était photographié en train d’effectuer un salut de Kühnen, ersatz de salut nazi à trois doigts, devant le panneau d’entrée de la commune de Juif (71), rapporte Le Journal de Saône-et-Loire .

Âgé de 21 ans, il avait décoré sa chambre d’un emblème SS et s’était pris en photo en train d’effectuer « plusieurs saluts nazis francs et directs en compagnie d’individus masqués ». Il avait aussi dit admirer Hitler et reconnaissait son appartenance à un Active Club, ces fightclubs néonazis inspirés des mouvements suprémacistes américains.

Trois militants identitaires d’Héritage

Un troisième petit groupe est venu étoffer la bande. Emilien V. (4), étudiant de 23 ans et fidèle de la paroisse Saint-Georges comme Quentin Deranque, était venu soutenir sa petite amie militante de Némésis, Ambre M.-G. Il avait demandé à ses amis, Antoine T. et Valentin S., de lui prêter main forte. Ces derniers seraient, selon Contre Attaque, des supporters assidus des tribunes de l’OL, tendance hooligan là aussi. Mais surtout, tous trois militent au sein du groupuscule identitaire Héritage Lyon.

Cette formation est née il y a quelques mois. Elle est l’héritière directe des Remparts, groupement dissous en juin 2024, qui avait lui-même succédé à Génération identitaire dans la capitale des Gaules après sa dissolution en 2021. Face aux enquêteurs, tous trois disent ne pas connaître les autres membres de leur troupe.

Un dernier participant de cette rixe du 12 février est venu témoigner auprès de la police : Matt B. (5). Âgé de 22 ans, il semble être l’un des plus proches de Quentin Deranque. D’après son récit, ce dernier l’avait appelé dans la matinée pour lui proposer « d’assister Némésis lors de leur action du jour pour les sécuriser ». Et c’est ensemble qu’ils ont rallié le point de rendez-vous sur les coups de 17 heures. Il encaisse lui aussi plusieurs coups violents au visage. « Lorsque la bagarre s’est terminée, plus personne n’était présent, hormis Quentin et moi », rembobine-t-il au lendemain des faits. L’état de Quentin s’aggravant au fil de leur marche, du fait notamment d’« un traumatisme crânio-encéphalique majeur » et d’« une fracture temporale droite », c’est Matt B. qui appelle les secours à 19h35. Les deux amis sont pris en charge à 20h42. Quentin Deranque est transporté dans un état grave et rapidement placé en coma artificiel à l’hôpital, où il meurt peu après.

Une section Némésis radicale

Les proximités des uns et des autres éclairent la manière dont ce petit groupe, lequel s’était coordonné sur Telegram, s’est formé en soutien aux militantes du Némésis. Mais elles en disent long, aussi, sur la radicalité de l’antenne lyonnaise du collectif fémonationaliste.

Sur les sept participantes à l’action fustigeant Rima Hassan devant Sciences Po Lyon, quatre ont d’ailleurs été à nouveau entendues par les enquêteurs, mardi 24 mars, d’après les informations de StreetPress, confirmant celles du Parisien.

Outre Ornella D., la responsable du collectif dans la capitale des Gaules qui proposait de jouer les appâts pour que les troupes d’Audace attrapent des antifascistes, Hermine C. semble avoir joué un rôle de premier plan dans l’organisation de cette action et dans le recrutement de l’équipe masculine.

Cette étudiante de 20 ans est particulièrement proche des mouvances radicales lyonnaises. Elle entretient des liens avec le gratin néofasciste local, dont Calixte Guy, le dirigeant d’Audace, et Éliot Bertin, le leader de Lyon Populaire incarcéré le 26 mars pour non-respect de son contrôle judiciaire.

Enfin, ont aussi été auditionnées, Ambre M.-G., en couple avec Emilien V., chargée chez Némésis de gérer le compte TikTok et les tractages lyonnais, et Clémentine D. P., qui en parallèle de son militantisme suit des études de journalisme.

Des zones d’ombre

L’enquête suit son cours. Si les enquêteurs semblent s’orienter vers une rixe entre deux groupes d’égale importance, plusieurs zones d’ombres perdurent. Les récits que font les deux camps du début de la rixe sont contradictoires. BFM a révélé un procès-verbal témoignant de la présence d’agents du renseignement territorial (RT) sur les lieux au moment de la rixe. StreetPress a pu consulter ce document qui apporte plus de nouvelles questions que de réponses.

Depuis un véhicule en stationnement, les policiers photographient « les membres du groupe d’ultra-gauche [qui] se mettent progressivement à dissimuler leur visage ». À 17 h 56, « une rixe éclate, avec des échanges de coups de pieds et coups de poings entre plusieurs individus ». Sous les yeux donc des agents qui pourtant n’interviennent pas.

Ils n’ont même pas alerté les unités présentes sur le secteur. « C’est une faute », soupire un gradé interrogé par StreetPress.

17 h 58 : ils photographient cette fois les militants « identifiés comme appartenant à la mouvance ultra-droite ». Une minute plus tard, « un homme est identifié au sol ». Il s’agit de Quentin Deranque. Tandis qu’il se relève, les RT le prennent en photo. Il tombera dans le coma quelques heures plus tard.

Making of :

Le pole OSINT de Reflets a participé à cette enquête, ce qui explique la publication commune sur nos deux sites.

StreetPress a contacté les différents protagonistes de ce dossier. Ils n’ont, à l’exception des personnes citées ci-dessous, pas répondu à nos sollicitations. Le dossier est encore en cours d’instruction et les personnes citées restent présumées innocentes.

(1) Théo C. conteste avoir « participé aux faits que vous mentionnez concernant les événements du 12 février à Lyon », être « membre du groupuscule que vous citez [Jeunesse Lyon populaire, ndlr], ni d’aucune organisation de ce type ». Il nie aussi avoir « pris part à un quelconque "service d’ordre" » et « conteste également toute proximité idéologique ou militante avec les personnes ou groupes mentionnés ». « La seule information exacte dans votre article est le fait que je connais Calixte Guy, dans un cadre strictement scolaire au lycée, ce qui ne saurait en aucun cas justifier les conclusions ou amalgames que vous semblez en tirer. »

(2) Contacté par StreetPress, Laurent Crozier confirme l’information, précisant que « le stage s’est déroulé dans de bonnes conditions ». Il n’a plus de contact avec Guillaume V. depuis.

(3) Contacté par StreetPress, Grégory V. s’est contenté de répondre : « Allez dire au flic qui m’a leak d’aller se faire. »

(4) Contacté par StreetPress, Emilien V. n’a pas répondu à nos questions mais indique que deux de ses comparses font, depuis ces événements et la révélation de leur identité, l’objet de menaces.

(5) Contacté par StreetPress, Matt B. a exprimé son refus de « répondre à [n]otre sollicitation ».

Illustration de la Une par Caroline Varon.

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