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Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

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par Yovan Menkevick

Attiser la haine : un projet politique ?

(Comment en est-on arrivé là ? Comment la classe politique, la justice, les médias peuvent-ils accepter que des propos pareils puissent être relayés, commentés, et au final servir un camp politique qui demande désormais des excuses à un parlementaire du camp opposé qui a eu le "malheur" de réagir ?

(Comment en est-on arrivé là ? Comment la classe politique, la justice, les médias peuvent-ils accepter que des propos pareils puissent être relayés, commentés, et au final servir un camp politique qui demande désormais des excuses à un parlementaire du camp opposé qui a eu le "malheur" de réagir ? Stupéfiante époque qui en rappelle d'autres, plus sombres, quoi qu'en disent les "petits maîtres" qui cherchent à balayer toute contestation en brandissant le fameux point Godwin)

C'est l'histoire d'un pays occidental, au XXIème siècle, très riche, membre du conseil restreint de l'ONU mais dirigé par une bande de mafieux conservateurs vendus aux grandes multinationales. Ces mafieux ont réussi à faire élire au poste suprême l'un des leurs : un roquet arrogant et arriviste qui change d'avis comme de chemise afin de parvenir à conserver le poste pour continuer à réformer le pays, c'est-à-dire finir de le vendre à ses amis du CAC 40 et aux membres du Medef. Mais comme il n'est plus certain d'arriver à briguer un deuxième mandat, son ministre de l'Intérieur fraîchement nommé se charge de convaincre les électeurs de l'extrême droite xénophobe que le parti de la droite républicaine qu'il représente est largement autant xénophobe que le parti d'extrême droite que ces électeurs xénophobes seraient censés soutenir.

Bien entendu, cette histoire ne saurait être réelle : comment une nation comme la France, par exemple, pays des droits de l'Homme, pourrait-elle supporter et accompagner des événements pareils ? Bon, en tout cas, dans la réalité, Claude Guéant a déclaré la chose suivante :  

« Toutes les civilisations ne se valent pas »

Il est vraiment nécessaire de prendre chaque mot en compte et de bien définir leur sens avant de porter un jugement, qui nécessairement, se doit d'être éclairé avec l'histoire présente et passée. Sinon, on peut tomber dans la foire d'empoigne et les justifications les plus aberrantes, ce qui était encore le cas ce matin autour de 8h45 sur France Inter avec Brice l'Auvergnat.

Parce qu'il n'y a rien d'autre à faire que d'analyser cette phrase. Le reste c'est une diversion. "Toutes les civilisations" indique qu'il y a plusieurs civilisations sur la planète. Personne ne va contredire cette affirmation."Toutes les civilisations ne se valent pas" nous exprime un classement, une échelle de valeur. Il y aurait donc des bonnes civilisations, et des moins bonnes, voire des mauvaises. Des civilisations inférieures, obligatoirement. Mais qu'est-ce qu'une civilisation ?

Les civilisations : des ensembles très vastes qui évoluent au cours du temps 

Pas la peine de tenter de se rattraper en parlant de sociétés, de systèmes politiques qui seraient interchangeables avec le terme employé par Guéant : une civilisation n'est pas une société à un moment donné, ni un système politique, ni un pays. Non, une civilisation c'est beaucoup plus vaste que tout ça : les civils, les citoyens qui la constituent ont créé au cours du temps des cités avec une architecture, des arts, des religions. L'ensemble culturel et religieux que l'on nomme civilisation est donc vaste à l'échelle du temps et souvent celle de la géographie. Mais il est vrai que la religion y a une place centrale. Le système de croyance religieuse soutient la civilisation, il en est constitutif la plupart du temps. Et alors ? Rien. C'est ainsi, que ça plaise ou non. Mais pour autant il est possible de se sentir appartenir à une civilisation plus qu'à une autre sans pour autant adhérer avec une religion. Parce que la religion n'y est pas inscrite sur chaque pierre, qu'elle change dans ses rituels, le nombre de ses disciples, qu'elle est aussi souvent un prétexte à créer, inventer. Mais quand on déclare que toutes les civilisations ne se valent pas ne serait-ce pas une façon de dire que toutes les religions ne se valent pas ? Un ministre pourrait donc relancer une guerre de religions, depuis l'État le plus laïc du monde ? Ce qui est extraordinaire, c'est que le même ministre a utilisé il y a peu, à propos de l'intervention militaire française en Libye, le terme de "croisade" :

Incroyable, non ? Ou bien est-ce le fond de la pensée de Claude Guéant, cette haine de l'islam et un amour un peu trop important de la chrétienneté ?

La civilisation : un mot très connoté

Ce sont les colonies avec leur lot d'horreurs en tout genre, dont la traite des noirs, qui ont été le fer de lance de la civilisation. Plus exactement le fer de lance de "la mission civilisatrice de l'Occident". Alors, bien entendu, certains de nos compatriotes n'y voient pas de gros problèmes, puisque l'UMP a demandé à inscrire les "aspects positifs de la colonisation" dans la loi sur les rapatriés en 2005. C'est vrai quoi, après tout, on leur a construit des routes et des écoles ! Mais pourquoi ne pas alors demander d'inscrire aussi "les aspects positifs de l'occupation nazie" ? Parce qu'après tout, avec les SS, ça marchait droit, les trains arrivaient à l'heure (sauf quand ces ignobles terroristes de communistes faisaient sauter les voies), et on avait "travail-famille-patrie" sur les frontons des mairies à la place de ces horreurs révolutionnaires. Sans oublier que de grandes fortunes françaises ont pu ainsi se constituer, fortunes qui continuent de croître, soit-dit en passant…

Juste pour rappel, l'extrait du "discours de Dakar" du maître à penser de Guéant (ou son disciple, au choix) :

C'est de cela dont nous parlons, de cette vision des autres civilisations, des autres peuples, religions, cultures (du sud de l'Europe) qu'ont le chef de l'État et son ministre de l'Intérieur. Il semble que la civilisation française, supérieure à d'autres selon Claude de l'Intérieur, soit actuellement dirigée par des individus peu recommandables. Personne (ou presque) n'en doutait, c'est vrai. De là à devoir aller leur faire des excuses quand on rappelle que leurs déclarations sont similaires à celles d'autres dirigeants qui ont eux aussi été au pouvoir de l'autre côté du Rhin à une époque que tout le monde aimerait bien oublier…

Mais à quoi servent ces déclarations ?

Une fois qu'on s'est bien énervé, on peut quand même réfléchir au sens de ce type d'affirmations. Quand vous lancez :

« Toutes les civilisations ne se valent pas »

vous pouvez vous attendre à ce qu'un député antillais, très sensible sur le sujet de l'esclavage, rétorque légèrement énervé :

" Mais vous, M. Guéant vous privilégiez l'ombre, vous nous ramenez jour après jour à ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial. Monsieur Guéant, le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? "

Eh oui, c'est certain qu'il y va fort. Mais peut-être pas autant que le premier. Et puis la notion de race supérieure n'est pas étrangère à celle de civilisation supérieure. Pourtant le pays que représente le ministre de l'Intérieur est celui de la déclaration universelle des droits de l'Homme. C'est un truc pas trop important, mais qui lui permet quand même de vendre pas mal de trucs à l'extérieur quand ça l'arrange, les droits de l'Homme. Universels ils sont. Les droits de l'Homme, les civilisations, il s'en cogne. Parce qu'un homme est un homme. Un très beau concept, franchement moderne. Qui s'oppose fondamentalement à la notion de "civilisation", et surtout de comparaisons entre elles. Le relativisme (tout se vaut, nous sommes tous égaux) des gens de gôôôche, tant raillé par la nouvelle droite décomplexée est malheureusement pour elle, et heureusement pour le monde, la base de la déclaration des droits de l'Homme. Pour mémoire, nous donnons ici les deux premiers articles :

Article premier Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Article 2 1.Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune , notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation. 2.De plus, il ne sera fait aucune distinction fondée sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire dont une personne est ressortissante , que ce pays ou territoire soit indépendant, sous tutelle, non autonome ou soumis à une limitation quelconque de souveraineté.

Et oui, Claude Guéant bafoue la déclaration universelle des droits de l'Homme, déclaration adoptée en 1948 à Paris, capitale du pays qu'il est censé servir en évoquant des "civilisations qui valent plus que d'autres". Comment peut-on le punir, nous autres, citoyens, pour avoir osé faire ça ?

Pour rappel, quelques articles de la déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen de 1793, toujours en vigueur (errata : c'est celle de 1789 qui est en vigueur, mais celle-ci mérite qu'on s'y attarde) avec celle de 1958 :

Article 31. Les délits des mandataires du peuple et de ses agents ne doivent jamais être impunis. Nul n'a le droit de se prétendre plus inviolable que les autres citoyens.

Article 32. Le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l'autorité publique ne peut, en aucun cas, être interdit, suspendu ni limité.

Article 33. La résistance à l'oppression est la conséquence des autres Droits de l'Homme.

Article 34. Il y a oppression contre le corps social lorsqu'un seul de ses membres est opprimé. Il y a oppression contre chaque membre lorsque le corps social est opprimé.

Article 35. Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.

A méditer…

 

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