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Reflets poursuivi par Altice : la liberté d'informer menacée

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Édito
par drapher

Après la cyber utopie, le cyber cauchemar ?

Les analyses à propos du réseau informatique mondial sur les 20 dernières années ne manquent pas, et nombreuses sont celles qui en ont fait l'apologie : le réseau devait nous sauver, ou presque. Une nouvelle ère s'ouvrait, faite d'accès universel à la connaissance, aux savoirs, à l'échange, au partage, à la gratuité.

Les analyses à propos du réseau informatique mondial sur les 20 dernières années ne manquent pas, et nombreuses sont celles qui en ont fait l'apologie : le réseau devait nous sauver, ou presque. Une nouvelle ère s'ouvrait, faite d'accès universel à la connaissance, aux savoirs, à l'échange, au partage, à la gratuité. Ceux connectés dans les années 90 connaissent le concept de "village global" promu par les codeurs libertaires, opposé aux "autoroutes de l'information", sorte de cheval de Troie capitaliste dont Microsoft était l'emblème. Village global, autoroutes de l'information : au final, ces concepts un peu creux reflétaient surtout différents espoirs placés dans cet outil génial qu'est Internet. En 2014, que sont devenues les cyber-utopies, et surtout : avons-nous basculé dans un cyber-cauchemar ?

De l'Antiquité du net à la révolution industrielle des géants du réseau

Reflets est un magazine un peu particulier par plein d'aspects. Pour résumer, il est l'évolution à travers le temps de passionnés du réseau qui vivent depuis longtemps au sein du réseau et ont une vision particulière du réseau (et du monde en général), vision qu'ils défendent. Cette précision est importante pour tenter d'entrevoir et comprendre la situation actuelle dans laquelle se trouvent le journal Reflets et ses membres vis-à-vis des concepts importants que sont : l'information, le journalisme, le blogging ou encore la réflexion écrite. Le réseau change, de nouveaux outils s'y implantent, ainsi que de nouveaux comportements, de nouveaux types de communications, de modes d'échanges.

Reflets n'est pas un journal classique, avec une ligne éditoriale établie, un rédacteur en chef et des journalistes qui cherchent à écrire des sujets pour se faire payer : c'est un lieu où ceux qui publient font ce qu'ils veulent : informer, enquêter, pousser des coups de gueule, triturer des notions, réfléchir, provoquer, analyser, etc… Cette liberté est directement liée à la cyber-utopie que cet article tente d'évoquer. Ici, sur Reflets, la liberté est de mise, comme à l'époque où les grandes entreprises verticales du net n'existaient pas. Quand l'internaute naviguait à vue, dans un océan de pixels et de bits, ne sachant jamais ce qu'il allait trouver, qui il allait rencontrer, ou ce à quoi il allait être confronté. Une sorte de cyber-Antiquité, un temps mythique où l'aventure en ligne était une réalité.

Après une forme de moyen-âge survenue dans les années 90, une renaissance (?) s'opère dans les années 2000 avec l'émergence de cette notion étrange du web 2.0 —qui voudrait que l'on puisse alors (enfin) fournir du contenu en tant qu'internaute — comme si ce n'était pas possible auparavant (!)—, nous voici arrivés à l'époque de la "révolution industrielle" du réseau. Et quand l'industrie prend le gouvernail, les utopies sont souvent battues en brèche.

Démocratie totalitaire ?

Très tôt des penseurs du net ont cherché à comprendre ce qu'il était réellement en train de se passer, au delà des poncifs vendus à longueur de page web par les cyber-béats de la révolution numérique. "Utopie.net: la réalité Internet après le rêve" (de Pascal Lapointe), est l'un de ces ouvrages, publié en 2002.  Extrait choisi :

 

Ce que l'auteur souligne est très éclairant avec des lunettes de 2014, soit 12 ans après : la confusion règne à un niveau rarement égalé, et quant à la démocratie, chacun peut s'accorder à dire qu'elle est plus que vacillante. La loi de programmation militaire, votée en décembre dernier dans la plus grande discrétion, avec son article 20, instaure par exemple une nouvelle forme de fonctionnement démocratique que l'on pourrait qualifier de totalitaire. La démocratie totalitaire est un concept vicieux, puisqu'en surface les citoyens ne peuvent accuser les dirigeants en place pour lesquels ils ont voté, de les bâillonner. La liberté d'expression est garantie, la justice indépendante, mais en coulisse, tous les outils des régimes totalitaires sont en place—et les citoyens le savent parfaitement. Ce que l'auteur d'"Utopie.net: la réalité Internet après le rêve" analyse, est donc ce retournement d'un outil extraordinaire, le réseau des réseaux, pouvant émanciper les individus, mais menant au final à une nouvelle forme d'asservissement :

Cette idée de l'écrasement de la pensée par l'impossibilité de trier les informations trop nombreuses, en flux continu, surpassant les capacités humaines peut-elle mener à une sorte de sidération ? Avec un risque majeur : la paralysie. Est-ce cette paralysie qui est déjà active ?

Contrer le cyber cauchemar

Les mouvements de contestation sont nombreux en France de quelconque bord qu'ils soient, avec les revendications les plus hétéroclites. Tous utilisent le réseau. Plus particulièrement les réaux sociaux, qui  leur permettent de diffuser très rapidement, de façon virale, tout type d'informations, allant de la dénonciation de lois scélérates à des rumeurs les plus absurdes. La société est fragmentée, le réseau est devenu un champ de captation de données personnelles incroyable que les citoyens cèdent dans un aveuglement abasourdissant : Facebook est le système de fichage le plus performant que la DCRI n'ait jamais rêvé, Google (et d'autres que lui), bras armé des gouvernements, scanne la vie numérique du plus grand nombre. Ces constats effectués, il reste pourtant des des voies pour sortir du cyber-cauchemar ayant remplacé la cyber-utopie.

Ces voies passent par l'action marquée des collectifs de cyber-technophiles (terme plus précis et moins connoté que celui de geeks ou hackers) ayant pour objectifs, comme ce fut le cas il y a plus de 15 ans— l'accès à la connaissance, l'échange, le partage, la liberté individuelle et le progrès social. Tous ces objectifs ne devraient pas se perdre dans la basse politique, activée de toute part par ceux qui n'ont aucun amour du réseau, mais seulement intérêt à le soumettre à leur propre désir de pouvoir. LQDN en est l'un de ces collectifs, il faut les soutenir encore plus, les mettre plus en avant, et créer d'autres collectifs, comme celui (d'août 2013) de Laurent Chemla, avec son projet de messagerie sécurisée

L'utopie peut être réactivée, ce n'est qu'une volonté de ceux qui la défendent, contre ceux qui poussent au cyber-cauchemar. Avec un élément à conserver à l'esprit : on ne peut pas vouloir quelque chose et agir à l'inverse. La responsabilité est collective, et si la marchandisation du réseau est telle, écrase tout, c'est qu'une majorité la plébiscite. A nous, acteurs de la cyber-utopie, de permettre à ceux qui n'ont pas connu l'âge mythique d'Internet, de les convaincre qu'ils peuvent participer à stopper le cauchemar. Et pourquoi pas, retrouver le souffle des origines ?

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