Journal d'investigation en ligne
par Eric Bouliere, Antoine Champagne - kitetoa

Amélie Oudéa-Castéra : un continuum de gros revenus ?

Une véritable question d’éducation, sans aucun doute

Dans ses premiers discours lancés à l’attention des fonctionnaires de l’Éducation nationale la ministre n’a pas évoqué le problème des salaires qui sont plutôt faibles par rapport à la moyenne Européenne. Peut-elle seulement entrevoir ce genre de difficultés ?

La ministre de l'Éducation nationale, Amélie Oudéa-Castéra - Copie d'écran - site du gouvernement
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Les envolées lyriques prononcées en « Français-Linkedin » resteront à jamais la marque de la nouvelle ministre de l’éducation Amélie Oudéa-Castéra. Devant la représentation nationale, elle a ainsi déclamé : « le président de la république et le premier ministre m’ont confié un continuum de responsabilités aux synergies qui sont en effet nombreuses mais au cœur de ce continuum, il y a une ambition, le réarmement civique de notre jeunesse. Et un trésor : l'école. Je m'appuierai sur trois piliers. Restaurer l'exigence à travers le choc des savoirs impulsé par Gabriel Attal et réaffirmer l'autorité de nos professeurs. Renforcer l'attractivité des métiers en réinventant la formation initiale, en repensant la formation continue, en améliorant l'organisation des remplacements de courte durée, en revalorisant les carrières et les conditions de travail, des enseignants mais aussi des AESH ou des infirmières scolaires ».

Et dans ce grand projet politico-philosophique, pas un mot sur les salaires des profs. Ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard…

Quitte à vouloir réenchanter le métier de professeur, un petit mot sur les salaires aurait pourtant été de bon ton. Car en effet un professeur gagne 2.000 euros bruts en début de carrière, soit environ 2.000 euros nets en y ajoutant les primes. Pas de quoi pavoiser puisque rapporté à une échelle commune, un professeur français gagne à peine plus de la moitié de ce que perçoit son homologue Allemand.

Selon le Café pédagogique qui rend compte d’une étude de l’UE, « si l’évolution salariale de l’enseignant français n’est pas significative les quinze premières années, elle s’accélère en fin de carrière. Les dernières revalorisations avaient avaient pour objectif de l’accélérer. Pour autant, si un enseignant danois met 12 ans pour atteindre le salaire maximum, le français mettra presque trois fois plus de temps – 35 ans ».

Si Amélie Oudéa-Castéra ne songe pas à évoquer ces basses considérations matérielles pour se concentrer sur le continuum, le réarmement civique et autres formations continues, c’est peut-être simplement parce que les problèmes de fin de mois avec un salaire de 2.000 euros, elle ne sait pas du tout ce que cela veut dire au quotidien !

Salaires en début de carrière dans l'UE pour les professeurs - Copie d'écran
Salaires en début de carrière dans l'UE pour les professeurs - Copie d'écran

Progression de salaire au fil de la carrière  - Copie d'écran
Progression de salaire au fil de la carrière - Copie d'écran

Rien à déclarer ?

Depuis sa nomination et les déboires liés à ses mensonges à répétition sur l’école privée Stanislas où sont scolarisés ses enfants, de nombreux internautes attendent la publication de sa déclaration d’intérêts et de patrimoine à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP).

Sur le site de la HATVP le 23 janvier 2024 - Copie d'écran
Sur le site de la HATVP le 23 janvier 2024 - Copie d'écran

Amélie Oudéa-Castéra était ministre des sports dans le précédent gouvernement, et a donc déjà déposé les informations concernant son patrimoine à la haute autorité.

Bien qu’il soit toujours complexe d’additionner des choux et des carottes sur la base d’une déclaration à la HATVP, on peut malgré tout évaluer l’épargne d’Amélie Oudéa-Castéra en son nom propre (hors épargne de son « fortuné » mari par exemple) en 2022 à environ 5,46 millions d’euros.

Ses participations dans le capital d’entreprises (que l’on pourrait ajouter au chiffre précédent) s’élèvent pour leur part à environ 2,826 millions.

En totalité son épargne représentait donc en 2022 quelque 8,236 millions, hors le prix de son logement (une maison de 469 mètres carrés à Paris dont elle détient 10 % des parts).

Les « modestes » participations dans le capital de différentes sociétés ont rapporté en un an 147.411 euros à la ministre.

Ces participations expliquent par ailleurs la teneur du décret qui liste les « dossiers » pour lesquels la ministre devra se déporter. Pour autant, toutes les entreprises dont la ministre détient des parts ne sont pas listées dans le texte.

En sus de tout ceci, la ministre a touché des salaires conséquents entre 2017 et 2022. Nous avons ajouté aux salaires les rémunérations pour sa participation à des conseils d’administrations.

Quelque 150.000 euros en 2017, puis 592.505 euros en 2018.

En 2019, ses rémunération ont atteint 373.521, puis 660.507 en 2020 avant de grimper à 1.013.890 en 2021 et de revenir à « seulement » 193.212 euros en 2022. Un effet de la crise sans doute…

Une caste ?

Dans son livre La Caste, Laurent Mauduit raconte l’arrivée d’Amélie Oudéa-Castéra chez Carrefour. Mais ce que l’on comprend en filigrane, c’est que ce qu’il appelle « la caste », ne vise qu’à servir ses intérêts privés et non pas l’intérêt général : « Comme ces gens-là chassent en meute, Alexandre Bompard n’arrive pas seul à la tête du groupe Carrefour. Dans ses valises, il amène avec lui quelques "têtes d’œufs", parmi lesquelles Laurent Vallée, promu secrétaire général du géant de la distribution. Passé par l’ENA, puis par le Conseil d’État, avant de devenir secrétaire général du Conseil constitutionnel, Laurent Vallée vient avec Marie Cheval, issue de la même promotion de l’ENA que lui, et qui a fait ses classes à Boursorama. L’épilogue de cet épisode sur les mœurs singulières de cette association d’entraide intervient en avril 2018. Plusieurs nouveaux membres font leur entrée au conseil d’administration du groupe Carrefour, désormais présidé par Alexandre Bompard. Et, parmi d’autres figures, un dénommé Stéphane Courbit. Le capitalisme de la "barbichette" dans toutes ses outrances... Le conseil d’administration accueille au même moment Amélie Oudéa- Castéra, qui fait partie comme Emmanuel Macron de la promotion Senghor à l’ENA, et Stéphane Israël, énarque. Des énarques à tous les étages. Qui peut donc prétendre que l’État a quelque intérêt à accueillir, à l’ENA d’abord, à l’Inspection des finances ensuite, des cohortes de hauts fonctionnaires dans le style d’Alexandre Bompard, mus par l’appât du gain, cherchant perpétuellement à enrichir leurs actionnaires, et à s’enrichir eux- mêmes ? Des hauts fonctionnaires, experts en galipettes financières et en plans sociaux à répétition ? Mais, de cela, la caste se moque : elle vit de ses privilèges ; elle a compris depuis longtemps que, pour bien les garantir et même les élargir, ce sont les intérêts privés qu’elle doit servir. Et non pas l’intérêt général. »

Laurent Mauduit résume parfaitement ce que nous avions tenté d’expliquer dans cet article sur le «système », souvent invoqué, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite en passant par les complotistes. Il n’y pas –des- « milliardaires » qui tireraient les ficelles ou –des- « politiques » qui empêcheraient les classes ouvrières de s’affranchir de leur condition ; il y a un systeme, une caste, un agrégat d’individus qui n’interagissent pas forcément mais qui ont un point de convergence : le bien commun est un concept qui leur est étranger. Seul compte leur intérêt en propre. Inutile donc de compter sur eux pour préparer un avenir meilleur pour l’ensemble de la population.

Mais alors, à quoi pourrait bien servir un ministre de la république surfant sur de tels préceptes ?

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