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par Nathalie Tissot

A la prison de Château-Thierry, mieux tenir compte des troubles psychiatriques

Reportage au quartier maison centrale où sont orientés les détenus aux pathologies mentales.

Depuis plus de soixante-dix ans, les professionnels du centre pénitentiaire de Château-Thierry, dont le quartier maison centrale est unique en France, ont développé des pratiques plus adaptées. Si ce « modèle » ne doit pas se substituer à l'hôpital psychiatrique, il offre des pistes intéressantes pour l'ensemble du monde pénitentiaire.

Centre pénitentiaire de Château-Thierry, France (Février 2021) - Pascal3012 - Wikipedia - CC BY-SA 4.0

« Maison d'arrêt de l'arrondissement ». L'inscription sur la façade du centre pénitentiaire de Château-Thierry, située sur les hauteurs de cette commune de l'Aisne, à une centaine de kilomètres de Paris, date d'un autre temps tout comme les murs érigés au milieu du XIXe siècle. A l'intérieur, des prisonniers continuent d'y purger leur peine au sein d'un quartier centre détention de quelques places et d'un quartier maison centrale où vivent 66 condamnés en grande majorité à de longues peines, dont neuf à la perpétuité. Ces derniers ont été orientés ici en raison de leurs troubles psychiatriques. Les deux tiers perçoivent l'allocation aux adultes handicapés.

Cette particularité de la maison centrale de Château-Thierry, unique en France, remonte à 1950 et perdure aujourd'hui, institutionnalisée par la circulaire du 21 février 2012 relative à l'orientation en établissement pénitentiaire des personnes détenues. Elle indique que sa mission principale est d’accueillir des condamnés présentant des « troubles du comportement » rendant difficile leur intégration à un régime de détention classique. Parmi les comportements inadaptés cités : « la peur ou refus de sortir de l'isolement de longue durée, le manque d'hygiène grave, l'état de prostration, l'ingestion fréquente de corps étrangers, les passages à l'acte auto ou hétéro agressifs » ...

L'état de santé de ces prisonniers ne doit cependant relever « ni d’une hospitalisation d’office, ni d’une hospitalisation en service médico-psychologique régional, ni d’une UHSA [unité hospitalière spécialement aménagée] ». « L’objectif est de permettre à une personne détenue de restaurer ses liens sociaux et de se réadapter à la détention ordinaire après un séjour temporaire en son sein », est-il précisé.

Des cellules de 6 m2 sans visibilité vers l'extérieur

Une coursive - © Reflets
Une coursive - © Reflets

Le dossier de transfert est monté par le chef de l'établissement d'origine accompagné d'un avis médical, rappelle la directrice du centre pénitentiaire de Château-Thierry. Emmanuelle Costes nous conduit, lors d'une visite impromptue en compagnie du sénateur de Provence-Alpes Côtes d'Azur, Guy Benarroche (EELV), d'une de ses collaboratrices et d'une chargée d'enquête de l'Observatoire international des prisons, dans les entrailles du bâtiment dont les coups de peinture peinent à cacher la vétusté. Les cellules sont réparties en trois zones, surplombées par une rotonde centrale sur le modèle de l'architecture panoptique, héritée du XVIIIe siècle. Elles se réduisent à 6,30 m2, à peine de quoi circuler.

Basile* est assis sur une chaise devant une petite table, un pied sur le lit. Il n'a pas voulu participer à la promenade cet après-midi. Sur le mur, on distingue à peine dans la pénombre deux photographies accrochées sur un tableau en liège, fragments d'une vie dehors. Un linge et un carton cachent, en partie, le peu de lumière émanant de la fenêtre, située à quelques centimètres du plafond.

Sa disposition n'offre aucune visibilité sur l'extérieur comme pour deux tiers des cellules. « Je ne regarde pas dehors », s'est résolu l'homme qui travaille, comme six autres, dans une entreprise adaptée. Après avoir, comme il l'affirme, tenté de s'immoler par le feu et agressé un surveillant dans un précédent établissement, il se dit satisfait de ses conditions d'incarcération - repas équilibré, eau chaude, accès aux soins – au sein de cette « prison sanitaire » ainsi qu'il la nomme.

Une cellule type - © Reflets
Une cellule type - © Reflets

Dans la coursive, les notes de « Stayin' alive » des Bee Gees s'échappent d'une cellule, rare manifestation, outre l'odeur de tabac, de ces existences cachées derrière les portes fermées au-dessus desquelles un signal lumineux s'allume en cas de besoins. Une ouverture plus grande que l'oeilleton traditionnel permet un contact visuel à toute heure avec un surveillant.

Les détenus circulent sans escorte pour se rendre en cours ou à une activité. Pour passer d'une zone à l'autre, ils traversent des portiques de sécurité. L'un d'entre eux, dont les cheveux blancs témoignent de l'âge avancé, descend péniblement l'escalier central.

« Nous lui avons proposé d'être un étage en bas mais il refuse parce qu'il a la chance d'avoir une grande fenêtre », commente la directrice. Le doyen des écroués a plus de soixante-dix ans. Pourtant, aucune cellule n'est prévue pour personne à mobilité réduite.

Cela devrait changer avec le projet de rénovation de la prison, promis par le garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti en janvier 2021. Mais les études de faisabilité sont encore en cours. Parmi les travaux possibles : l'agrandissement des cellules, des fenêtres.

Du personnel mieux formé et une approche individualisée

En attendant, « nous essayons de compenser la vétusté des lieux par la qualité des professionnels », défend Emmanuelle Costes. Quelque 80 agents travaillent ici dont 58 surveillants, un ratio par rapport au nombre d'écroués plus élevé qu'ailleurs. Autre différence de taille : ces derniers sont formés à mieux appréhender les pathologies psychiatriques.

Des efforts sont également déployés pour mettre en place des activités thérapeutiques variées et une gestion individualisée de la population carcérale. Pour les plus reclus, le contact avec ce chien que l'on aperçoit dans une salle. Pour d'autres, l'entretien du jardin où gambadent des poules.

« Parfois ils nous quittent en cours de séance. Nous ne les retenons pas, raconte Fleur Charton, responsable de l'enseignement. Même s'ils ont une période de moins bien, nous ne les radions pas tout de suite. Nous attendons et parfois ils reviennent. » Chaque été, un barbecue est préparé par les prisonniers et partagé avec le personnel et les partenaires en petits groupes. Une façon de travailler l'hygiène, tout comme la buanderie gratuite et les ateliers proposés par un aide-soignant, certains arrivant ici « dans l'incurie la plus totale », reconnaît la cheffe d'établissement.

Le jardin - © Reflets
Le jardin - © Reflets

En janvier 2022, cinq détenus ont aussi pu inviter leurs familles à un repas élaboré en partenariat avec les étudiants du lycée hôtelier de la ville. « Deux d'entre eux ont diné avec leurs parents qu'ils n'avaient pas revu depuis plusieurs années. C'était l'occasion de recréer du lien tout en étant encadré, préparé avec une psychologue », se félicite Emmanuelle Costes.

A la médiathèque, refaite à neuf et où, à la différence des cellules individuelles, une large fenêtre offre un panorama sur la ville, elle est fière de présenter Loïc*. « Une vraie réussite, confirme un surveillant. Il était dans sa grotte au début, il ne parlait pas, ou quelques mots d'anglais, c'était vraiment compliqué. »

Aujourd'hui, l'homme aux cheveux bruns s'enquiert des aléas de réception du quotidien local, L'Union, très demandé par les prisonniers. Il les accueille dans cet espace cinq heures par jour et projette de suivre des études d'économie.

Derrière les barreaux, ces espoirs de réinsertion peuvent néanmoins être douchés par la dureté inhérente au milieu carcéral.

Dans l'une des quatre cellules du quartier disciplinaire, les toilettes n'ont pas eu le temps d'être nettoyées depuis le dernier passage. Des déchets sont coincés entre la grille de sécurité et la fenêtre. Les placements dans ces quelques mètres carrés lugubres, propres au « mitard », sont plus rares qu'ailleurs assure la direction.

« Un tapage dans une maison d'arrêt c'est une sanction disciplinaire, ici c'est : "pourquoi tu tapes ?" On communique, on s'explique », expose la directrice. « On arrive beaucoup à faire baisser la tension », complète un surveillant. A ses côtés, un collègue ajoute : « c'est assez fréquent que ce quartier soit vide car il faut aussi que la sanction ait "une valeur pédagogique". Avec certaines pathologies les gens ne comprennent rien et ça ne sert à rien de les mettre ici. »

Si leur état de santé se détériore, leur peine peut être suspendue pour raisons médicales, comme le prévoit la loi, « sauf s'il existe un risque grave de renouvellement de l'infraction ». Après trente ans d'aller-retours entre Château-Thierry et d'autres établissements, un prisonnier a ainsi fait une demande pour être transféré dans un Ehpad.

Si ces sorties sont préparées en amont par des rencontres entre tous les acteurs, les idées reçues restent tenaces dans les structures d'hébergement extérieures, y compris en psychiatrie générale où le manque de personnel est criant.

L'unité sanitaire au sein du centre pénitentiaire de Château-Thierry n'échappe pas à cette pénurie. Un médecin généraliste, en fin de carrière, n'est présent que deux demi-journées par semaine, son binôme étant retraité depuis peu.

Deux psychiatres assurent une permanence principalement le matin en semaine. L'équipe est complétée par deux psychologues à temps plein, un dentiste en vacation et huit infirmières exerçant sept jours sur sept.

Lors de notre visite, trois d'entre elles sont affairées à préparer les traitements de leurs patients dans des boîtes en plastique. Elles les distribuent à chaque repas, « ce qui évite de cumuler les traitements en cellules et pour ceux qui les refusent, car ils en ont le droit, ce sont trois occasions de travailler l'adhésion aux soins », précise Emmanuelle Costes.

« La maison centrale de Château-Thierry est un outil pénitentiaire, il ne faut pas que cela vienne en défaut de l'hôpital quand les personnes ont besoin de soins et d'être suivis », alerte toutefois Pascale Giravalli, présidente de l'association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire.

Pour la psychiatre, la gestion très intéressante de cet établissement révèle le manque d'inclusion des personnes atteints de troubles psychiatriques dans les autres prisons et dans la société en générale.

Ces approches plus adaptées aux handicaps psychiques devraient donc être adoptées partout. Et donner ainsi l'espoir que les mots « famille humaine » tracés sur une fresque peinte au mur de l'une des cours de promenade, ne soient pas vains.


  • Les prénoms des détenus ont été modifiés.
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