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Dossier
par Antoine Champagne - kitetoa

À La Clusaz, la retenue de la discorde

Prolonger la saison à tout prix

Comme nombre de stations, La Clusaz mise sur les canons à neige pour tenter de faire la nique au réchauffement climatique. Mais l’idée d’une nouvelle retenue collinaire sur le plateau de Beauregard, un lieu relativement préservé, n’a pas plu à tout le monde. A tel point qu’une ZAD a pris forme et a mis en déroute les partisans des bulldozers.

Liste des bassines recensées dans les Alpes - © Reflets
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La station de ski connue pour con côté « village » et son air de carte postale avec arbres et chalets s’est un peu transformée en « Clochemerle ». Les habitants (pas les touristes) se regardent en chiens de faïence. Il y a ceux qui militent pour le développement des canons à neige, avec la promesse de bénéficier de « trente ans de ski supplémentaires » en dépit du réchauffement, et ceux qui pensent qu’il est plus que temps de s’atteler à une transition pour sortir du « tout ski ». Au passage, si l’on pouvait éviter de construire des retenues collinaires dans des lieux immaculés comme le plateau de Beauregard, ou de faire sortir de terre une nouvelle petite station à seulement 1.500 mètres d'altitude au col de la Croix Fry…

Retour en arrière : en 2022, la préfecture approuve un projet de 2018 pour une nouvelle retenue collinaire sur le plateau de Beauregard, pour alimenter les canons de la station de La Clusaz. Dans cet écrin de nature où l’on trouve une zone humide qui accueille mammifères et espèces d’oiseaux protégées, la mairie souhaite installer une réserve d’eau de près de 150.000 mètres cubes, soit 5 terrains de foot ou 60 piscines olympiques, avec une digue de 12 mètres de haut… Qui se serait ajoutée aux quatre existantes.

Une nouvelle station sort de terre au col de la Croix Fry. Le projet de retenue sur le plateau de Beauregard voisin est évidemment une coïncidence. - © Reflets
Une nouvelle station sort de terre au col de la Croix Fry. Le projet de retenue sur le plateau de Beauregard voisin est évidemment une coïncidence. - © Reflets

Le béton, toujours... - © Reflets
Le béton, toujours... - © Reflets

Juste à côté du col de la Croix Fry commence le plateau de Beauregard avec sa zone protégée Natura 2000 - © Reflets
Juste à côté du col de la Croix Fry commence le plateau de Beauregard avec sa zone protégée Natura 2000 - © Reflets

En quelques minutes de marche, on se retrouve dans des lieux immaculés - © Reflets
En quelques minutes de marche, on se retrouve dans des lieux immaculés - © Reflets

La bassine de trop

« De tous temps les locaux disent qu’ils n’ont pas assez d’eau mais ils continuent à construire », explique Jacques Millouet du Collectif Sauvons Beauregard. « Mais voilà, les saisons sont de plus en plus courtes et les quatre retenues ne permettent de couvrir que 27% du domaine skiable. Avec ce projet, ils espéraient en couvrir 45%. Et si la bassine n’était pas remplie par la pluie, on aurait puisé dans une source d’eau potable 300 mètres plus bas, qui est le principal point d’alimentation de La Clusaz. De l’eau qu’il aurait fallu remonter sur le plateau avec des pompes... Une fois à l’air libre dans la bassine, elle ne serait plus potable… Il faudrait la rendre à nouveau potable pour une utilisation, notamment par les éleveurs puisque la mairie avait promis de leur fournir un tiers de l’eau », se désole cet amoureux du village. Sa famille a redonné vie à un ancien chalet d’alpage.

Jacques Millouet et son collectif Sauvons Beauregard seront rapidement soutenus par la création d’une ZAD, évidement baptisée « La Clu Zad ». La mobilisation paye. Les travaux sont stoppés. « Cela a permis de nous laisser le temps d’obtenir une suspension de l’arrêté préfectoral autorisant les travaux devant le tribunal administratif de Grenoble en 2022 », s’amuse Jacques Millouet. « Il y a 58 espèces protégées, une tourbière dans une zone Natura 2000 juste à côté du lieu retenu pour la bassine. Vous imaginez ? poursuit-il. La décision du tribunal de Grenoble a été confirmée par le Conseil d’État, la commune et le ministère de la transition écologiques ayant fait un recours pour pouvoir commencer les travaux. Il faudra donc attendre une décision au fond dans quelques années pour savoir si la lutte a porté définitivement ses fruits. « Ça n’a pas été facile. Tous les pro-ski sont évidemment pour la construction de la bassine tandis qu’une majorité silencieuse est bâillonnée. Il y a eu des menaces de mort… », déplore Jacques Millouet.

La promenade sur le plateau se poursuit en direction du lieu choisi pour la retenue. La nature est éblouisssante. - © Reflets
La promenade sur le plateau se poursuit en direction du lieu choisi pour la retenue. La nature est éblouisssante. - © Reflets

Plateau de Beauregard - © Reflets
Plateau de Beauregard - © Reflets

A l'approche du lieu prévu pour la retenue  - © Reflets
A l'approche du lieu prévu pour la retenue - © Reflets

C'est ici que devrait être construite la retenue et sa digue de 12 mètres de haut... - © Reflets
C'est ici que devrait être construite la retenue et sa digue de 12 mètres de haut... - © Reflets

Certaines stations sont allées au bout de leur projet. La Feclaz par exemple a bien construit sa bassine pour enneiger artificiellement ses pistes de ski nordique. Il faut dire que la station souffre violemment du réchauffement climatique : elle est située à 1.300 mètres et son plus haut sommet culmine à 1.500 mètres. Évidemment, il s’agit de temporiser, de gagner quelques maigres années car avoir de l’eau pour les canons, mais avec une température au-dessus de zéro degré va forcément servir plutôt à arroser les jardins qu’à produire de la neige artificielle…

La nouvelle retenue de La Feclaz - © Reflets
La nouvelle retenue de La Feclaz - © Reflets

L'eau n'est destinée qu'aux canons... - © Reflets
L'eau n'est destinée qu'aux canons... - © Reflets

Partout en montagne poussent désormais des canons à neige (ici à La Feclaz) - © Reflets
Partout en montagne poussent désormais des canons à neige (ici à La Feclaz) - © Reflets

La région des Alpes se réchauffe plus que les autres avec +2 degrés depuis 1950 et elle a perdu un mois d’enneigement depuis 50 ans selon cette infographie du Monde. La mairie de La Feclaz tablait lors des travaux sur trente ans de neige (encore et toujours les trente ans) qui justifiaient cet aménagement à près de 4 millions d’euros, dont 900.000 euros subventionnés par la région Auvergne Rhône-Alpes.

A quelques pas de la retenue, La Feclaz a misé sur un « centre nordique éducatif et sportif » dont les travaux s'élèvent à 3 millions d'euros. Pourra-t-on encore faire du ski nordique dans quinze ans à 1.300 mètres d'altitude ?

Un projet dont l'utilité mériterait peut-être d'être questionnée - © Reflets
Un projet dont l'utilité mériterait peut-être d'être questionnée - © Reflets

Des projets fous et anachroniques

En même temps, la retenue de La Feclaz fait figure de petite joueuse en matière de projets inutiles. À La-Roche-sur-Foron, en Haute Savoie, la commune prévoit de construire un vélodrome pour les championnats du monde de cyclisme de 2027 au sein d’un monumental complexe « culturel » de 18.000 mètres carrés. Utile pour une ville de 11.000 habitants…

À Mont Saxonnex, toujours en Haute-Savoie, la petite station offre 15 kilomètres de pistes. Mais, comme elles sont situées entre 1.000 et 1.600 mètres, la neige s'y fait rare. Qu’à cela ne tienne, on projette de créer une station de ski de fond sur le plateau de Cenise, un lieu classé « espace naturel sensible » où paissent en été les vaches qui produisent le lait qui fait le reblochon. Le Monde a raconté comment trois consultants parisiens d’Ernst & Young sont venu « vendre » l’idée aux habitants.

Le sujet des retenues collinaires pour alimenter les canons est explosif en montagne. Il cristallise les oppositions entre deux visions du nécessaire développement des stations à l’aune du réchauffement climatique. Celle qui veut profiter du ski et de ses recettes jusqu’au dernier moment, quitte à épuiser les ressources et celle qui veut abandonner peu à peu cette activité au profit d’autres sports en accord avec le climat et son évolution. Le sujet est également un peu opaque. Difficile d’obtenir une liste exhaustive des bassines. Elles seraient environ 150.

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