#PJLrenseignement : sommes-nous dans une situation pré-révolutionnaire ?

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Cazeneuve avec Clapper, le chef du renseignement américain, en février 2015. Pour parler du recrutement terroriste sur Internet (AFP)

La découverte du contenu du projet de loi pour le renseignement a stupéfait un bon nombre d’observateurs de la société française. Des défenseurs des libertés au président de la commission du contrôle des écoutes Jean-Marie Delarue, en passant par un commissaire principal honoraire de la police nationale, font connaître leur désaccord et leur inquiétude sur ce projet aux contours flous, à la possibilité de dérives importantes mais aussi par son orientation générale, qui n’est pas celle d’origine, liée aux attentats du 7 et 9 janvier 2015.

Le terrorisme brandi en février — pour justifier cet arsenal de surveillance — n’est en réalité qu’une petite partie immergée de l’iceberg du « projet renseignement » de Bernard Cazeneuve et Manuel Valls. Les « intérêts économiques et scientifiques » de la France sont inclus dans les autorisations administratives de surveillance, mais aussi « l’exécution des engagements européens et internationaux de la France ». Comme « la prévention des violences collectives de nature à porter atteinte à la paix publique ». Ce projet de loi, sans l’autorisation d’un juge et à la seule discrétion des services gouvernementaux permet donc de mettre absolument n’importe qui pour à peu près n’importe quel motif sous écoute, géolocalisation ou interception de ses communications sans aucune garantie judiciaire. Pourquoi et comment un pouvoir politique peut-il en venir à vouloir faire passer un tel projet ?

Quelque chose est en train de se passer…

L’idée que les habitants de ce pays et le pouvoir en place sont en conflit larvé est une évidence. Les sondages (74% davis défavorables), comme les résultats des urnes démontrent que la population dans sa très grande majorité rejette, avec une très grande force, la politique du pouvoir socialiste, comme son personnel. François Hollande est très certainement le président le plus détesté de tous les temps. La grogne populaire est impressionnante pour qui fait l’effort de se promener dans l’Hexagone. Le vote Front national comme l’abstention, en sont une première expression. Expression profondément reliée à plusieurs phénomènes : les reniements politiques de Hollande et les scandales à répétition liés à la corruption. Le « tous pourris » n’est plus une expression populiste réservée à une petite frange de la population, elle est partagée par le plus grand nombre.

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Ces éléments sont à mettre en relation avec la circulation et l’amplification de l’information par Internet. Tout se sait, très vite, et se transmet très rapidement. Les élites politiques ne sont plus protégées comme elles pouvaient l’être à une époque où les seuls médias décidaient ou non de faire « sortir l’info », et où un scandale, s’il ne faisait pas la une du 20h plusieurs soirs de suite, était vite enterré. La France n’est pas la seule dans cette situation, et des alliés européens ou non mettent en place eux aussi de nouveaux dispositifs sécuritaires. Tous ces dispositifs touchent au contrôle des populations, à leurs communications, et au droit à la contestation. Il se passe donc quelque chose. Mais quoi ?

La crise est mondiale, et la fin est proche ?

L’économie mondiale est sous perfusion monétaire. Les différentes politiques d’assouplissement monétaire (quantitative easing) de milliers de milliards de dollars effectuées aux USA ont à peine maintenu le système à flots durant les 4 dernières années. l’Europe vient de débuter elle aussi une politique équivalente, de plus mille milliards et sur 18 mois. Ces politiques sont des perfusions pour empêcher une crise systémique qui ne peut qu’amener à un écroulement massif de l’ensemble, et de nombreux économistes redoutent ce phénomène. Même s’il sera lent (peut-être une quinzaine d’années pour un écroulement complet), le piège à liquidités, doublé du ralentissement général des croissances de PIB des pays européens, mais aussi ailleurs, sur la planète devrait mener à une défaillance générale de l’économie capitaliste mondialisée.

trou-noir-de-dollarCes constats sont effectués au plus haut niveau politique, et des modèles d’anticipation existent, concernant entre autres les possibilités de révoltes populaires dans les pays les plus développés. La DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) travaille sur ces sujets, gageons que les puissances européennes ne sont pas démunies face aux possibles scénarios de mise en cause des politiques par des populations socialement et économiquement « essorées » et n’ayant plus grand chose à perdre. C’est dans ce contexte que les lois pour la sécurité, le renseignement surviennent massivement : en Espagne (ici article en espagnol sur la loi baillon), au Royaume-Uni, aux USA et bientôt, en France. A chaque fois, si le terrorisme est prétexté, ces lois activent des nouvelles possibilités d’immixtion dans la vie privée des citoyens, de surveillance globale, d’écartement du système judiciaire dans ces procédures.

Internet est toujours au centre des lois, laissant aux services de renseignement, comme de police, toute latitude pour faire du réseau leur terrain de destruction du droit à la vie privée. La police, politique ou économique, veut à tout prix se doter de moyens techniques et légaux pour « assujettir » le réseau afin de prévenir les tentatives de contestation du système en place. Quel que soit le système, et quelles que soient les tentatives de contestation. Cette situation n’est pas du tout normale. A de nombreux niveaux, dont le politique, au premier chef.

Pré-révolutionnaire ?

La terminologie de révolution est certainement un peu galvaudée, le XXIème siècle ne fonctionne pas de la même manière que le précédent. Ce qui est par contre à peu près évident, c’est que la contestation massive du système est possible. Par qui, par quoi passera-t-elle, avec quels moyens, quand ? Tous ces éléments sont difficiles à déterminer, mais constituent par essence le fait « révolutionnaire », qui n’est jamais, au départ, organisé de façon verticale et structuré. Politiquement, il est intéressant d’observer les jonctions qui s’opèrent entre des partis aux idéologies normalement opposées, comme le Front national et le Front de gauche, ou le NPA. Avec des transferts qui s’opèrent, de celui qui ne réussit pas à performer dans les urnes vers celui qui monte. Sorti des problématique sur l’immigration, les frontières et le nationalisme, le part d’extrême droite effectue exactement les mêmes constats que ces partis à la gauche de la gauche : sur les effets de la mondialisation, de l’hypercapitalisme, de l’oligarchie en place, de la politique de Bruxelles, etc…

OligarchyCes rapprochements et ces constats ne signifient pas que le Front de gauche ou le NPA sont l’équivalent du Front national ou inversement, mais que face à la dérive technocratique et oligarchique en cours — réelle et constatée par la plupart des analystes de la chose politique — tous les courants politiques non gouvernementaux, contestataires, peuvent émettre des idées contestataires similaires, et rallier les mêmes types de soutiens. Soutiens de plus en plus nombreux et… de plus en plus remontés contre les élites.

Cet espace politisé n’est pas le seul à pouvoir monter au créneau, puisque les « quartiers défavorisés » comptant une population assez jeune, laissée pour compte (et fortement stigmatisée par les représentants de l’Eat) — pourraient chercher une issue revendicative si la situation globale continuait d’empirer. La « mode du djihad » n’est pas déconnectée de la situation politique, sociale et économique de la France. Ce phénomène a été très bien étudié…

Une partie de l’Europe est donc en mode cocotte minute, et les Etats-Unis, toujours en avance, ont montré la voie : renseignement administratif global ultra performant, surveillance massive, Etat policier, répression militaire des mouvements revendicatifs, système judiciaire hyper-punitif, analyse et influence des réseaux sociaux et confinement des classes défavorisées.

Bernard Cazeneuve et Manuel Valls savent certainement ce qu’ils font avec leur projet de loi sur le renseignement. Au final, ne serait-ce pas leur propre survie et celle du système [qui les nourrit et est de plus en plus injuste pour la population] qui seraient en jeu, plus qu’un désir de protéger qui que ce soit ?

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Auteur: drapher

Journaliste (atypique mais encarté) web et radio — @_Reflets_ et d'autres médias. Ni "désengagé" ni objectif ou neutre, mais attaché à décrire et analyser la réalité, même la plus déplaisante. On the net since 1994. Gopher is power ;-)

13 thoughts on “#PJLrenseignement : sommes-nous dans une situation pré-révolutionnaire ?”

  1. Je vous rejoins sur la conclusion, en revanche je ne pense pas que la cocotte Europe risque d’exploser, comme je ne pense pas que la bulle qui va éclater sera la dernière. Ce sera probablement l’occasion pour le privé de s’accaparer toujours plus de part du public, et peut être même de « sauver l’Europe » grâce au TTIP. D’ici là le 49.3 devrait être oublié et prêt à l’emploi. La modification de la constitution par Sarkosi I n’est elle d’ailleurs pas suffisante pour le faire passer?

    La cocotte a par contre déjà fait psshit, de manière brutale avec les anarchistes en Grèce par exemple. Ce sont les seuls qui s’opposent à Syrisa, qui je crois on peut se l’avouer s’est couché devant la Troika qu’il dénonce. Pourtant silence sur les ondes, et internet n’est pas encore bridé. Ils appellent par ailleurs à la fermeture des prisons de haute sécurité (promesse de la Grèce pour au moins une). Nous, nous irons surement à Bruxelles, où une « mega-prison » est en projet (les Zaddistes l’occupent mais c’est plutôt balaise comme site), avec tribunal sur place s’il vous plait. Vous avez dit Guantanamo? Même pas, et fini les prisons secrètes en Pologne, nous on légalise, et pas le cannabis.

    http://fr.contrainfo.espiv.net/2015/03/23/lamia-grece-dimitris-koufontinas-en-greve-de-la-faim-depuis-le-0203/

    « Politiquement, il est intéressant d’observer les jonctions qui s’opèrent entre des partis aux idéologies normalement opposées »

    Non, ce n’est pas intéressant. Cela fait 30 ans -pour être gentil- qu’ils sont dans le même sous marin a nous la faire à l’envers, a rêver d’une Europe plus juste/démocratique/indépendante/libérale/forte.. Vous faites bien d’ajouter « normalement » pour qualifier leur idéologie supposée en opposition. Ça amuse la galerie et fait tourner la machine.

    UMP http://www.lefigaro.fr/politique/2014/01/27/01002-20140127ARTFIG00605-l-ump-menera-campagne-pour-une-autre-europe.php
    PS http://www.lalsace.fr/actualite/2013/06/17/le-ps-reve-d-une-autre-europe
    FDG https://www.ensemble-fdg.org/content/pour-une-autre-europe
    NPA http://npa2009.org/content/campagne-financiere-des-euros-pour-une-autre-europe
    FN http://www.fnjeunesse.fr/wp-content/uploads/2013/02/Lautre-Europe1.pdf

    En attendant à propos des lois renseignements, il serait judicieux de la part de LQDN de proposer une sorte de contre loi, comme la « Marco Civil » au Bresil qui elle garantie la protection de l’anonymat et plus largement la liberté.

    Approbation de la loi Marco Civil : un jour historique pour la liberté d’expression
    http://www.ritimo.org/article5352.html

    On à l’air de suivre une stratégie du choc plus évoluée qu’en Amerique latine ou en Europe de l’Est. Plus douce, plus de propagande, plus d’anesthésiant, de violence médiatique omniprésente. Mais eux se sont relevés et nous montrent des solutions (Buen vivir, simplicité volontaire..), que chacun peut adapter a son échelle. Seulement nombreux sont je crois ceux qui souhaitent un changement tout en maintenant le rêve américain, le beurre et l’argent du beurre. La sécurité et la liberté.

    Yakafokon, autant pour moi.
    Je n’ai plus de batterie, je vous laisse. Et merci pour l’article.

  2. Devant la montée en flèche de la surveillance du peuple, on peut certes voir une inquiétude grandissante du pouvoir devant une révolte naissante. Ce n’est pas la seule vision possible.

    N’est pas simplement une tentative de méga-sondage (non consenti, ça a un nom…) visant à récupérer un maximum d’informations pour relancer la politique spectacle et la faire apprécier?

    – Ce que veut le peuple et qui ne gêne pas, on le donne (des jeux, des détails sociaux…).

    – On exploite les sujets possibles de désaccord épidermiques pour faire naître conflits internes, polémiques stériles, et surtout détourner l’attention du troisième point.

    – Ce qui nous gêne vraiment, on le ringardise, on le caricature, on le ridiculise dans l’espoir de le faire paraître impossible.

    Ce mécanisme demande(rait) une bonne connaissance des avis de la population, la plus rapide possible afin de corriger rapidement les inévitables erreurs liées aux imperfections des sciences sociales… Faut vraiment que j’arrête de lire Damasio…

    Ceci dit, je préfère encore la montée de l’agitation décrite dans ton article à l’indolente manipulation ci dessus… Quoi qu’avoir la « mode du djihad » d’un côté et les robocop de l’autre, c’est pas fantastique non plus…

    1. Salut,

      Votre vision est pertinente, malgré tout êtes vous certain qu’elle diffère vraiment de celle décrite dans votre première phrase : Distraire le « peuple » et ne lui donner à reflechir que sur des sujets secondaires et choisis n’est-il pas une voire la meilleure façon d’éviter les révoltes ?

      Keff

  3. Messieurs,
    Oui la revolution est en marche mais pas tout a fait au sens ou vous l’entendez.
    Voila des années que notre organisation aidée par les banques et leur clic mettons au point un systeme vicieux visant a pousser la masse populaire à ce passer une corde autour du coup et dont le noeud se ressert dés qu’elle s’exite un peut trop à notre gout. Nous avons egalement choisi l’option qui n’etait pas plus chers tellement le peuple nous y a aidé, de pouvoir reserer le noeud à notre guise. Ce n’est pas une balle dans le pied que c’est tirait la masse ou les sans dents comme dirrait mon cher amis, mais tout un chargeur. A tel point qu’un renversement de situation n’est plus possible. La chirurgie reparatrice n’est plus à votre portée et nous est reservée. Plus nous sommes malsains, plus la minoritée se rebife, plus nous avons une exuse pour reserer le noeud et assoir ainsi notre pouvoir de dominateur.
    Ce n’est plus votre pays, mais le notre, nous n’avons pas de face, pas de morale, il n’y a que le pognons et le pouvoir qui nous motive. Vous vous etes fait piqué la place pendant que vous regardiais le nid de vache qu’on vous montrais, alors un conseil, changer de pays, il ne vous appartiens plus, il est notre.

  4. Alors oui mais non, le FN ne fait que reprendre des mots et des bouts de programme de facon tout a fait démagogique et opportuniste a la gauche radicale.

    C’est ce qu’a toujours fait l’extrême droite(tout spécialement en periode de crise) et on sait dans quel but…

    Faudrait donc peut etre arrêter de balancer des choses comme ca qui laisserait entendre qu’il y a quoi que ce soit a attendre de positif pour les peuples de ce genre d’organisation et etre plus sérieux clair et précis.

    Sinon ca participe de leur propagande.

    Mal nommer les choses toussa toussa

  5. Salut Drapher, bon sujet !

    Effectivement, la dignité outragée qu’arborent nos « Elites » pour se préoccuper de notre bien-être est plus que douteuse. Des évènements personnels du passé m’avaient montré en quoi la notion de « nous » était subjective et sujet à caution.

    Lu dans un commentaire à un article du Monde : « Monsieur Macron, on s’en fout de votre compassion », est peut-être plus proche de ce qui les préoccupe, à savoir qu’il y ait « de plus en plus » (expression très « assemblée des actionnaires ») de gens qui se lassent de leurs « bienveillants » gardiens de l’ordre établi.

    Peut-être se sont-ils rendu compte que « de plus en plus de gens » osent commencer à marcher sans béquilles. Et j’imagine que la découverte de ce phénomène doit flanquer la trouille aux ayant-droits sur nos vies. Cela n’a bien sûr aucun rapport avec le fait que notre mare aux canards se soit asséchée grâce à quelques-uns d’entre eux et qu’ils soient en plein déni.

    C’est donc une intéressante question : Qui et que cherchent-ils avec leurs magnifiques machines et « algorithmes » (savent-ils au moins ce que ce mot veut dire et quelles sont ses limitations), et pourquoi ?

    Surement pas les djihadistes qui ne dérangent aucunement leur vision du monde. Une piste : et s’ils demandaient poliment… Mais ce serait beaucoup trop simple (et les investigateurs pourraient être infectés).

    « La terminologie de révolution est certainement un peu galvaudée », surtout s’il s’agit tout simplement d’évolution.

    1. La sexualité ? Je viens de lire que les hétérosexuels font de moins en moins l’amour.
      Vu la féminolatrie ambiante, je vois une femme, je ne la connais pas, elle ne m’a rien fait, j’ai déjà envie de la traiter de conne…

      Quoi qu’à la réflexion, provoquer une petite guerre des sexes chez toi par journaliste interposé, ça t’occupe chez toi, là ou tu pourrais avoir envie de t’énerver contre Hollande…

  6. Je doute qu il y ait une revolution en france pour la simple raison que la france est un pays de vieux (et de plus en plus demographie aidant). Donc une partie de la population est incapable physiquement de renverser un gouvernement (petit rappel: une revolution c est pas des discours, c est aussi une conforntation « physique » avec des morts). Vous voyez des gens en demabulateur prendre l assemblee nationale vous ?

    Plus serieusement, on pourra avoir des jacqueries comme au moyen age, des revoltes sans reel debouchees qui seront ecrasees (pas d ideologie comme en 1789 qui permettraient de penser le systeme « d apres »).
    L ecrasement se fera d autant plus facilement que l immense majorite de la population ne dispose d aucune arme et n est de toute facon pas capable de s en servir (je parle la non pas de la force pour presser la detente mais du mental. On devient un pays de couille molles et je vois mal de francais se balader avec des tetes au bout d une pique)

    1. Je n’ai jamais eu l’impression que la vie humaine valait beaucoup pour mes semblables.
      Un petit effet de foule, le sentiment d’impunité qui en découle et tu va voir les monstres issus du creuset « plus jamais ça » avec lequel on les a bassinés depuis l’enfance…

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