Non, les grenades offensives n’ont jamais été interdites par l’État français

L’arsenal déversé le mardi 15 août par la gendarmerie dans les rues et les champs de Saudron, non loin de Bure (Meuse), a une nouvelle fois montré comment le « maintien de l’ordre » se traduit maintenant par des opérations de provocation militaro-policière causant de nombreuses blessures et mutilations. A l’issue de cette marche anti-nucléaire contre le projet Cigeo d’enfouissement de déchets radioactifs, selon le texte publié par des opposants le 17 août, six blessés sont à déplorer côté manifestants, dont un homme qui s’est fait déchiqueter le pied par l’explosion d’une grenade à effet de souffle GLIF4, du même type que celles qui ont tué Rémi Fraisse en 2014 et Vital Michalon il y a 40 ans à Creys-Malville.

Débris de la grenade GLIF4 qui explosé sur le pied de Robin, le 15 aout en Meuse (photo fournie par les manifestants et publiée par Mediapart)

Pourtant, plus personne n’utilise le terme de « grenade offensive », on les affuble de termes techniques comme « assourdissante », de « désencerclement », de « dispersion »… Tout ça parce qu’après la mort de Rémi Fraisse, le ministère de l’Intérieur a fait croire à tout le monde qu’il allait les « interdire », alors que n’était visé qu’un seul modèle, l’OF-F1 (modèle SAE 410 du fabricant Alsetex, groupe Lacroix), de conception militaire et en dotation dans la seule gendarmerie. (En réalité, elles n’ont été que « suspendues », leur interdiction formelle n’est survenue qu’à la suite d’un décret signé le 11 mai 2017!)

Le tour de passe-passe a fonctionné, car plus personne ne parle de méchantes « grenades offensives », comme si les bombes qui pètent à la gueule des manifestants étaient plus soft, voire « défensives ». Les épiciers de la répression (Alsetex, mais aussi Verney Carron, Nobel Sport ou encore SAPL) sont donc parvenus à imposer leurs vocables tranquillisants. Laissons cette novlangue mortifère aux flics et à leurs supplétifs techniques, et nommons comme il le faut ces engins explosifs à létalité certaine, utilisés de manière sciemment agressive contre des populations civiles. Le maintien de l’ordre s’apparente alors à une savante gestion du désordre, quand il ne s’agit pas de le provoquer.

Disons-le une fois pour toutes, toutes les grenades balancées par les flics face aux manifestants sont offensives. D’abord en tant que telles : ce sont des engins explosifs, « à effet de souffle » car elles contiennent (comme la GLIF4) de la « tonite » (en clair : du TNT, trinitrotoluène); les engins de « désencerclement » (propulsant des plots de caoutchouc au hasard) sont moins puissantes mais elles disséminent après la détonation des micro-débris de plastique ou de métal qui peuvent s’incruster dans la peau et les muscles de manière irréversible. La GLIF4 est une « lacrymo instantanée » (GLI), libérant 10g de gaz CS pur et elle est aussi « à effet assourdissant », puisqu’elle détonne entre 160 et 165 Db (équivalente à la méchante OF : 159-166 Db).

En plus de leurs capacités létales, ces armes sont employées de manière intentionnellement offensives, au sens militaire du terme. Quand elles sont balancées en l’air (et non au sol comme le préconisent les règlements), à la main ou à l’aide de lanceurs puissants, l’explosion à hauteur de bustes ou de visages peut atteindre des zones vitales et causer la mort. Les simples grenades lacrymo peuvent aussi être utilisées comme des armes agressives lorsqu’elles sont balancées en « tir tendu » (pratique soi-disant interdite mais toujours en vogue dans les manifs). Pareil pour le LBD, « lanceur de balles de défense » (successeur du flashball) : quand on dirige son arme à hauteur de visage et qu’on fait feu avec un LBD (ce qui a causé une cinquantaine de blessures fatales à l’œil en France ces dix dernières années), qui ose encore parler d’un tir « défensif » ?

Douilles et débris des armes ramassées après la manif du 15 août.

Selon le récit du collectif « Désarmons les! », qui analyse l’arsenal du maintien de l’ordre, la grenade GLIF4 a clairement remplacé le modèle OFF1. Et les cas concrets de blessures graves et irréversibles causées par cet engin ne sont plus à démontrer. Quand on jette un œil sur le pied du copain blessé à Bure – cf la photo très choquante qu’on peut voir à partir de cette page – on se demande comment laisser croire qu’une même explosion se produisant à hauteur d’épaules ne puisse pas entraîner, comme à Sivens, une mort violente ?

Par rapport à l’OF, sa dose de TNT est 3 fois moindre (25 g contre 76 g), mais elle est plus massive (190 g, 158 g pour l’OF) et sa détonation peut tout autant éclater les tympans. Le plus dingue, c’est que les grenades OF étaient déjà en perte de vitesse au moment de la mort de Rémi Fraisse : un rapport officiel sorti en novembre 2014 indiquait que les GLIF4 étaient déjà balancées cinq ou six fois plus que les OF dans les manifestations. Ce rapport indique d’ailleurs clairement que les effets produits par ces deux grenades sont identiques. Listant des « cas de blessures graves », les inspecteurs précisent :

Pour les grenades à effet de souffle, un cas de blessure grave a été recensé. Le 26 octobre 2013, un jeune homme a eu la main arrachée en ramassant et en voulant relancer une grenade (OF F1 ou GLI-F4) lors de la manifestation contre les portiques éco-taxes à Pont de Buis (29).

S’en suit alors une série de scénarios sur « la suite à donner à la suspension d’emploi des grenades à effet de souffle », entre les OF et les GLI. La première option prévoyait « une confirmation de la suspension d’emploi pour les deux munitions (GLI/F4 et OF/F1) ». Elle ne sera pas retenue, on le sait tous maintenant. Les « avantages » de ce scénario étaient pourtant limpides :

Avantages

  • La suspension des munitions à effet de souffle a pour principal avantage d’écarter tout risque direct ou indirect pour les manifestants.
  • La suspension des munitions à effet de souffle alignerait davantage la panoplie des forces de l’ordre françaises sur celles de leurs voisins européens.

Mais ce sont donc les « inconvénients » d’une interdiction totale des grenades offensives qui ont eu le dernier mot :

Inconvénients

  • La gradation des moyens dans le cadre de l’usage des armes serait rompue. L’autorité civile ne pourrait autoriser que l’usage de lanceurs de grenades à effet lacrymogène ou la mise en œuvre des grenades de désencerclement.
  • Dans une telle situation, les forces seraient dans des situations plus complexes pour conduire les opérations les plus violentes.
  • Le signal ainsi envoyé serait susceptible d’encourager des manifestants résolus à en découdre, à conduire des affrontements encore plus violents.
  • Il y aurait rupture dans la conception française du maintien de l’ordre du « maintien à distance » qui ne serait obtenu qu’au moyen de grenades lacrymogènes (voire d’engins lanceurs d’eau), alors même que les manifestants violents sont équipés pour résister à ces effets. La conception française devrait être revue ainsi que les formations individuelles et collectives. A l’instar des pays européens comparables, les risques d’affrontements physiques directs seraient accrus du fait de la réduction des distances. Une augmentation corrélative conséquente des blessés, tant du côté des manifestants que des forces de l’ordre, serait probable. Les opérations de maintien de l’ordre seraient plus complexes à conduire et davantage consommatrices d’effectifs.
  • A ce jour, il n’y a pas d’alternative technique et matérielle, disponible et validée.

Vous avez bien lu : d’abord, la suspension des 2 armes entraînerait une révision de la fameuse doctrine française de « maintien à distance », et donc chamboulerait la manière dont les robocops frenchy sont formés! Et le meilleur : sans grenades offensives, « les risques d’affrontements physiques directs seraient accrus du fait de la réduction des distances », d’où le risque d’une « augmentation corrélative conséquente des blessés »! Le raisonnement est tordu à souhait : laissez-nous utiliser des armes qui blessent et mutilent comme jamais, sinon il y aura plus de blessés dans les manifs…

L’objectif a été atteint : marquer le coup en interdisant une arme devenue déjà obsolète, tout en sauvant le reste de son arsenal stratégique, à savoir les grenades offensives GLIF4. A noter que dans un appel d’offres du 8 août dernier, l’État annonce la couleur en engageant 22 millions d’euros (sur 4 ans) pour acquérir des « grenades et des moyens de propulsion », il est question de munitions lacrymogènes mais aussi de « grenades 56 mm assourdissantes lacrymogènes », ce qui est l’exacte définition de la GLIF4 fabriquée par Lacroix-Alsetex.

Entre Bure (Meuse) et Saudron (Haute-Marne) le 15 août dernier

Dans leur grande bonté, les chefs flics n’ont pas encore dégainé deux autres modèles qui attendent leur heure (*). D’abord la SAE 430 d’Alsetex, « assourdissante » elle aussi, moins que la GLIF4 (159 Db), mais aux effets explosifs plus ravageurs : elle embarque une charge de TNT de 45 g. Soit autant que la SAE 420 « fulgurante » (ou dite aussi « éblouissante »), version locale de la stun grenade britannique (ou « flashbang »), qui pète à 155 Db et dégage un flash lumineux de 2 millions de candelas, apte à griller les rétines à quelques mètres de distance.

Les grenades encore en activité dans la police et la gendarmerie, les mêmes engins qui mutilent aujourd’hui et tueront demain, sont des dispositifs explosifs calculés à minima pour blesser, désorienter, assourdir, voire aveugler, et finalement pour provoquer mouvements de panique et traumatismes psychologiques. Mais elles peuvent tuer. Ce sont toujours des grenades offensives et leur effet létal n’est plus à démontrer. Jusqu’au prochain drame ?

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