Fabriquer de l’Internet, c’est faire de la politique

« Les gens savent maintenant que l’économie c’est de la politique » : cette phrase, tirée de la conférence et de l’interview d’un hacktiviste, Lunar — que vous pouvez entendre dans la dernière du Pistolet et la Pioche — est très importante pour comprendre, entre autres, les enjeux de « l’automatisation totalitaire du monde » en cours. Cette terminologie peut paraître paranoïaque ou grandiloquente, mais elle est pourtant la seule adaptée à la compréhension — difficile — d’une réalité, pourtant parfaitement démontrable.

C’est donc dans cette réalité dystopique [d’une économie qui est politique, et qui par la mise en coupe réglée des libertés individuelles  collecte des données personnelles, la surveillance automatisée, les investissements dans des technologies intrusives à vocation d’influence, et autres systèmes « intelligents » statistiques (de marketing commercial ou politique et policier) qui est en train de prendre le pouvoir sur les esprits et les porte-monnaies] que ceux qui fabriquent de l’Internet, les FAI ont un rôle — politique — et une responsabilité — sociale — très grande.

La FFDN : c’est politique

Il existe en France une organisation qui réunit les fournisseurs d’accès à Internet associatifs. Elle se nomme la FFDN, et s’organise autour de quelques critères et règles que chacun peut aller consulter. Elles peuvent se résumer par : la défense de la neutralité du net, la non-marchandisation d’Internet, la transparence de ses acteurs, l’horizontalité décisionnelle, le respect de la vie privée, la collégialité, la démocratie participative, etc…

La FFDN est une organisation qui, bien qu’associative, réunit des acteurs économiques. Par essence elle est très politique, puisqu’elle se définit dans un champ social « fort » et se détermine dans ses actions, le fonctionnement de ses membres autour d’une vision de la société et de l’accès à Internet très précise. Comme chacun le sait [ou pas], le mot politique vient du grec, politis : « la vie de la cité ». La FFDN accueille des « fabricants d’Internet » qui choisissent d’organiser la vie de la cité d’une certaine manière, avec certaines contraintes et limites qu’ils ont choisi d’accepter et d’appliquer. La collecte des données personnelles, le filtrage, l’inspection de paquets, toutes ces pratiques sont par exemple proscrites pour les FAI membres de la FFDN. La publicité commerciale aussi. Mais un événement politique est survenu. La possibilité qu’une multinationale rentre dans le capital d’un membre de la FFDN…

La FFDN peut-elle devenir une secte si elle ne s’ouvre pas [à une multinationale] ?

Cette question du « sectarisme versus l’ouverture (à une multinationale) » a été posée par le président de la FFDN, Benjamin Bayart, également Président du Fond de Défense de la Neutralité du Net (FDN), lors d’échanges sur Mastodon à propos d’un billet de blog annonçant — et questionnant — l’entrée possible d’une multinationale dans le capital d’un membre… de la fédération dont il est le président.

Cette multinationale (assurance, banque) investit depuis plusieurs années dans le « numérique ». Elle déclare qu’en entrant dans le capital de ce FAI coopératif non-marchand, elle va pouvoir (enfin) vendre des solutions de télésurveillance dans les zones blanches. Elle ne peut pas faire avec les quatre opérateurs nationaux sur ce département français, puisque leurs solutions DSL n’offrent pas les débits nécessaires (ou n’offrent même rien dans certains endroits isolés). Benjamin Bayart, personnellement, ne veut pas s’opposer par principe à l’arrivée de ce géant à plus de 13 milliards d’euros dans le capital d’un membre de sa fédération, parce qu’il estime (sur la question posée par le billet « Peut-on faire FAI de l’ESS en coopérative non-marchande et accueillir une multinationale ? » que :

Oui, on peut.
Et même plus, on doit.

Parce qu’à rester enfermés entre militants purs et durs, n’acceptant aucun compromis sur rien, refusant l’échange avec les autres, on est voués à devenir une secte. On peut fixer nos règles, on doit le faire. Mais oui, on peut bosser avec des gens avec lesquels on n’est pas d’accord. Ou serions nous des FAIs qui imposent leur vision du monde ? »

Plusieurs éléments sont à prendre en compte pour comprendre cette surprenante déclaration publique de Benjamin Bayart : l’enfermement entre militants, le refus d’échanger, le risque de devenir une secte, avoir des règles et les faire respecter, bosser avec des gens et la question inquiétante de devenir « des FAI qui imposent leur vision du monde ».

Les questions politiques sont donc posées.

Sur « l’enfermement entre militants », étonnamment, le CA de la structure qui pourrait accueillir la multinationale, n’en contient qu’un, de « militant ». Les autres membres sont des entrepreneurs privés, et un directeur informatique d’une société membre. Ces autres élus du CA ne sont pas militants FFDN dans leurs actions quotidiennes, ou même dans leurs discours. Difficile d’imaginer un enfermement sectaire et militant anti-capitaliste, anti-entreprises, par exemple, dans ce contexte. Ces membres militent par contre[majoritairement]… pour l’entrée de la multinationale dans le capital de la structure.

« Le refus d’échanger » : la structure connecte à Internet des entreprises —  heureusement — qui ont un grand besoin d’avoir des débits symétriques à 15 ou 20 Mbps (parfois plus) au lieu de ramer à 1 ou 2 Mbps. Elle raccorde aussi des structure publiques, des écoles, des mairies, etc… ainsi que des particuliers de toute obédience, sans aucune obligation d’adhésion à une quelconque démarche militante. Ils peuvent en effet être de « purs clients » s’ils le souhaitent. Il ne semble donc pas y avoir « un refus d’échanger » avec la majorité des acteurs pouvant être intéressés et voulant participer à l’activité de ce FAI, ou juste bénéficier de ses services. A moins que ce « refus d’échanger » ne soit pas celui d’échanger avec tous ces acteurs là, mais avec un seul ? La multinationale…?

« Le risque de devenir une secte » : Avec autant d’ouvertures sur l’ensemble de la société qui l’entoure (particuliers, privé, public) dans les zones blanches, grises, ou « normales », envisager ce FAI comme prenant le risque de devenir une secte [militante anti capital et fermée sur des règles sectaires au niveau de son activité de FAI], est étonnant. La composition sociale, professionnelle, politique et les volontés, actions de la majorité des membres de son CA ne donnent en tout cas pas cette impression. Il n’y a aucun militantisme fort en accord avec la FFDN présent dans l’activité de cette structure membre. A part deux ou trois « militants FFDN » dans l’ensemble de la structure, personne ne parle de la FFDN.

« Avoir des règles et les faire respecter » : Les membres de la FFDN ont des règles, la FFDN a elle aussi des règles. Il reste à les faire respecter, ce qui doit être le cas le plus souvent (sinon à quoi bon avoir des règles ?). Mais avec une multinationale à plus de 13 milliards d’euros qui établit qu’elle est intéressée par l’accès réseau du FAI de la FFDN pour y implanter ses services connectés avec collecte de données, quelle règle peut espérer faire respecter le dit FAI ? L’empêcher de faire de la prospection auprès des autres membres du FAI ? Interdire à ses commerciaux de vendre l’accès à Internet… du FAI dont elle est membre ? Lui dire qu’elle ne doit pas vendre ses IoT, et se contenter des assurances… ou du Orange Bank ?

« Bosser avec des gens avec qui on n’est pas d’accord » : C’est très certainement là que se situe le fond du sujet, le sujet politique. Jusqu’à quel point le désaccord peut-il permettre de « bosser quand même » ? Si le nouveau venu (la multinationale) se met en contradiction avec les contraintes que la FFDN s’impose, de par sa nature même, et surtout par la nature de ses activités (vente de services connectés, avec collecte e données), est-il possible de « bosser quand même » avec ce nouveau venu ?

« Des FAI qui imposent leur vision du monde ? » : Ce dernier aspect, sous forme interrogative est là aussi au cœur du sujet de fabriquer de l’Internet et de faire de la politique. Est-ce que ne pas vouloir bosser — en tant que FAI — avec un groupe mondialisé (2ème assureur en Chine, ayant créé une banque à 35%-65% avec Orange actionnaire principal, mais c’est un détail) parce que la pratique politique, les produits connectés dudit groupe ne correspondent pas à la vision de la FFDN signifie vouloir imposer sa vision du monde ? Et, au final, est-ce que se réunir en fédération, avec des règles, des « interdits », des incitations, une éthique au final, n’est pas vouloir « défendre sa vision du monde », sans… pour autant l’imposer ? Parce que la politique, qu’est-ce d’autre que « défendre une vision du monde » ? Et refuser d’intégrer chez soi (qui est bien plus que seulement « discuter ») un acteur qui défend une vision du monde opposée à la sienne, n’est-il pas logique, et absolument normal, dans le cadre de l’arène politique en question ?

Le traitement massif des Big data et les FAI « alternatifs »

Définir la FFDN comme une secte est un peu étrange, que ce soit dans le futur ou au présent. S’il fallait lui donner une étiquette, le terme de « village gaulois » semblerait plus adapté. Asterix et Obelix : le village gaulois, quoi.

Voilà ce qu’est certainement la FFDN. Et autour du village gaulois FFDN, des camps romains. Nombreux. Ceux qui marchandisent Internet, le filtrent, le pillent, le surveillent. Aident à le surveiller. Revendent des données personnelles. Ce que font toutes les multinationales. Ce qu’elles veulent généraliser via l’IoT, l’Internet des objets, qui représente un marché gigantesque pour elles, afin de connaître les détails de la vie privée de ses clients pour optimiser les campagnes marketing. Ou les revendre à des agences étatiques (voir vidéo de Benjamin Bayart en fin d’article).

Il faut imaginer qu’avec les capteurs implantés dans les domiciles, couplés au compteur électrique « intelligent » Linky d’Erdf (obligatoires pour ceux qui ne sont pas autonomes en électricité), c’est la possibilité de connaître tous les aspects de la vie privée des individus qui s’ouvre : âge, nombre d’habitants du logement, fumeur ou non fumeur, heure de coucher, de lever, hygiène, employés à domicile ou non, enfants ou non, lectures, alimentation, activités domestiques dans le domicile, etc…

La question de l’entrée de la multinationale, amenée en termes d’action et de défense politique ou de « sectarisme », est liée en premier lieu à cet aspect « village gaulois et empire romain » du monde des fournisseurs d’accès associatifs à Internet. La multinationale veut vendre ses produits connectés, qui sont — au delà de leurs services « intelligents » fournis aux personnes — des mouchards, et dont les données personnelles collectées rejoignent les trillards de Big data, afin d’être revendues et traitées par des systèmes automatisés.

Tout ça est très politique.

Très, très politique.

Benjamin Bayart nous expliquait, et nous mettait d’ailleurs en garde, au sujet de la surveillance par Internet, en 2014, dans la vidéo suivante, où dès le début, à propos de cette surveillance, il pointait que « les services de renseignement nous surveillent en passant essentiellement par les multinationales« . Aujourd’hui,  la FFDN pourrait devenir « sectaire » (enfermé entre militants) et imposer sa « vision du monde »  de par son refus de discuter et travailler avec ces mêmes multinationales ? En « bossant », donc, avec ces multinationales ? La question lui est posée. Le débat est ouvert. Et tant que ce débat reste démocratique et transparent, il nous semble important de le faire vivre. Sachant que Benjamin Bayart a peut être « pouété » un peu vite sur cette affaire de multinationale ? Ou bien non. La question qui lui est posée est alors : cet article est il sectaire et tenterait-il d’imposer une vision du monde ? A qui ?

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Auteur: drapher

Journaliste (atypique mais encarté) web et radio — @_Reflets_ et d'autres médias. Ni "désengagé" ni objectif ou neutre, mais attaché à décrire et analyser la réalité, même la plus déplaisante. On the net since 1994. Gopher is power ;-)

2 thoughts on “Fabriquer de l’Internet, c’est faire de la politique”

  1. L’article est pas franchement pro-capitalisme, pas franchement en faveur de la surveillance de masse, et pourtant une vidéo hébergé par YouTube avec son JavaScript en fin du dit article ! Pour celles et ceux n’ayant pas compris la contradiction, YouTube est une partie de Google, une multinationale qui fait de la surveillance de masse (c’est le coeur de son business) et est soumise au « Patriot Act » (des USA). Auto-hébergerment de la vidéo, BitTorrent, etc : chiche, on fait de l’Internet autrement en respectant une éthique ?

  2. Plein de choses dans cet article. Visionner l’entrevue de Benjamin Bayart et écouter l’épisode 2 du « Pistolet et la Pioche », n’ont pas arrangé les choses pour moi.

    Commençons par un bout : Bayart a une vision intéressante de l’évolution, sauf qu’excessivement optimiste par moments. Et pourtant, comme il le reconnait lui-même, « les puissants et riches ont tout intérêt à ce que la société n’évolue pas ».
    Et je donnerai ma réponse courte : une multinationale dans un petit monde collaboratif ? Non, désolé. Ils viennent là pour faire du fric parce qu’ils ont repéré qu’il y a des possibilités (ce qui est amusant au passage, c’est de noter que Orange est justement un des obstacles au développement des réseaux en zones rurales).
    Et leur règle absolue est que « celui qui a le fric établit les règles ». Les penser comme autre chose que cela, désolé, je ne l’imagine même pas… Et rien que d’en parler me donne un certain prurit.

    Mais d’un autre côté, je me rappelle de cet échange de post sur le forum de LibreOffice ou je parlais d’un problème technique précis que je décelais (le seul mode d’indexation qu’ils ont l’air de pratiquer est sur chaine de caractères, ce qui provoque, outre une nette lourdeur sur des gros documents, des limitations sur l’indexation des titres par exemple).
    Je me souviens de la réaction bien sectaire de certains membres du staff, qui m’a amené à répondre de façon assez cruelle. Tout cela pour dire que oui, malheureusement, il y a une bonne dose de sectarisme et de fermeture d’esprit dans le monde du logiciel « libre » et de la culture hacker.

    Reflets ne fait pas spécialement exception à la règle, encore que le fait d’être professionnels du journalisme vous aide à garder l’esprit plus ouvert.
    Nous sommes dans un monde tout neuf qui a encore beaucoup de progrès à faire (pas taper trop fort, siouplais !).

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