Trading haute fréquence : le nouveau délire des financiers

Pour le grand public, « les marchés » sont généralement une entité informe évoquée par quelques journalistes financier qui utilisent des mots incompréhensible. Tout ce que l’on sait, c’est qu’ils ont des mouvements erratiques et que quand ils baissent, ça a l’air très grave. En tout cas, ça fout la trouille à plein de monde puisque tout le monde veut « rassurer les marchés ». Surtout, il ne faut pas qu’ils dépriment. C’est un peu dommage que le grand public ne s’intéresse pas à tout ça parce que la vie desdits marchés financiers risque d’avoir un effet très prégnant sur notre vie de tous les jours.

Jeudi 6 mai 2010, New York a dévissé de 9% en séance.

Ce qui est intéressant dans ce plongeon, c’est que personne n’a compris ce qui s’était passé. Pas même la Securities and Exchange Commission (SEC) qui est censée surveiller et encadrer les activités. Certains, jouant probablement un rôle salutaire de Cassandre, pensent pourtant avoir la réponse. Le High Frequency Trading (Trading à haute vitesse) serait derrière ce plongeon. Le HFT (pour les intimes) apporte, selon ses adeptes, de la liquidité aux marchés.

 

 

Mais le jour où les acteurs du HFT se retirent, comme cela a été le cas jeudi dernier, il n’y a plus de liquidité. Du coup, personne pour acheter. Et quand tout va mal et que tout le monde est vendeur… Ca plonge violemment. Une situation attendue par les plus clairvoyants depuis au moins deux ou trois ans.

Inquiétante inventivité

S’il y a bien une chose que l’on ne peut pas retirer aux banquiers, c’est leur inventivité. A peine une crise pointe-t-elle son nez, qu’ils mettent au point les fondations de la prochaine. Après les bulles spéculatives – immobilier et Internet – et alors que les Etats comme les contribuables sont encore sonnés par la crise des subprimes, les infatigables banquiers sont déjà en train de plancher sur la prochaine bombe économique : le High frequency trading.

Derrière cette appellation, se cachent de nombreuses activités. Globalement, il s’agit de pouvoir passer des ordres sur les marchés à des vitesses se comptant en microsecondes (un millionième de seconde). « On achète et on vend à une vitesse telle que l’on peut générer quasiment à coup sûr des petits bénéfices sur chaque transaction. Et comme c’est récurrent, mis bout à bout, ça fait des millions et des millions. Le premier qui commet une erreur sur un marché est immédiatement sanctionné car ces programmes informatiques réagissent bien plus vite que des hommes », explique un banquier. « La seule fois où ça n’a rien rapporté, c’est le jour où les types ont oublié de lancer les programmes. On en rigole encore », raconte un autre…

Intelligence très artificielle

En fonction de projections, de calculs savants, de traitement des nouvelles, les pros du High Frequency Trading pondent des « stratégies » de trading automatiques. Le tout reposant sur des programmes informatiques faisant appel aux dernières techniques de programmation en matière d’intelligence artificielle. Il suffit donc de lancer le programme pour qu’il engrange les bénéfices. « Ca représente plusieurs centaines de millions d’euros par an de bénéfice pour une banque comme la nôtre », précise un spécialiste. Rares toutefois sont ceux qui veulent bien aborder le sujet. « Je risque de me faire virer en vous parlant », argumente l’un. « Peut-être après la distribution des bonus, et encore… », explique un autre. Sujet tabou.

Même la SEC s’inquiète désormais ouvertement de ces pratiques. Mais comme les montants en jeu sont énormes, le gendarme de la bourse américaine se hâte lentement. On pourrait en déduire que ce type de pratique est marginal. Ce n’est pas le cas. Selon plusieurs études, le volume traité en High Frequency Trading aurait atteint 73% du volume global échangé sur les marchés américains d’actions en 2009. Et a représenté la moitié des échanges de futures, c’est à dire des produits dérivés. La méthode aurait généré 21 milliards de dollars de bénéfices pour le seul secteur financier américain en 2008. Goldman Sachs représentant déjà 20% des volumes passant par le HFT. Des chiffres à prendre avec les pincettes d’usage, cette pratique étant encore assez opaque et très peu régulée.

En août 2010, la SEC assurait au sénateur Charles Schumer que le High Frequency Trading serait interdit de manière imminente. On attend toujours. Pour certains analystes, le High Frequency Trading est l’outil qui a permis aux banques de se refaire une santé sur les marchés financiers tout de suite après la crise des subprimes.

En même temps, le retard pris dans la régulation s’explique peut être par le travail harassant des cadres de la SEC. Selon un audit interne, en pleine crise financière mondiale, le gendarme de la bourse américaine, travaillait à plein tube pour mieux réguler, en surfant sur des sites pornos. Tel cadre passait parfois huit heures par jour à regarder et télécharger des images pornos. Tel autre a essayé de se connecter 16.000 fois en un mois. La liste est longue et relativement détaillée…

Quelque 17 salariés de la SEC sur 33 (environ 1% du total des salariés de la SEC) qui ont été pris la main dans le sac, feraient partie de l’encadrement et leurs salaires annuels seraient compris entre 100 et 222.000 dollars.

Moralité, le cul, c’est moins stressant que les subprimes et la SEC régule. C’est Cul F.D.

Argent pas cher mais qui rapporte gros

Il y a quelque chose d’un peu pourri dans le royaume de la finance… Depuis le début de la crise des subprimes, la Réserve Fédérale (FED) prête aux banques à un taux proche de zéro pour cent. L’idée étant de remettre des liquidités dans le système pour le sauver. Les banques étant tellement plombées de titres pourris (les fameux subprimes), elles ne se prêtaient plus entre elles. Et donc encore moins à leurs clients. Avec un taux d’intérêt aussi bas, les voici qui réempruntent. Détail amusant, la FED n’est pas une entité « publique ». Elle est contrôlée en partie par… les banques privées… Premières bénéficiaires de cette décision.

Les banques empruntent à un peu plus de 0% et prêtent à environ 4%. En clair, c’est de l’argent gratuit qui est généré. Avec ces liquidités tombées du ciel et gratuites, les banques investissent sur les marchés. Depuis la crise, tout va bien pour elles sur ce terrain, merci pour elles. Le HFT les y aide grandement. Un exemple particulièrement parlant : au premier trimestre de 2011, Goldman Sachs n’a pas perdu un cent sur ses activités de marché. Pas un jour dans le rouge. Comme un casino où l’on gagnerait toujours. Généralement, il faut être le propriétaire de l’établissement pour que ça marche… Mieux, la banque a enregistré 35 jours avec un gain de plus de 100 millions de dollars quotidiens. Elle ne précise pas le montant précis au delà de ces 100 milions. Mais avec la fourchette basse, cela fait 3,5 milliards de dollars de revenus sur les marchés en 35 jours.

Le premier plan de sauvetage européen, présenté par les commentateurs à courte vue et les politiques comme une panacée, devrait avoir les mêmes effets. Apporter de l’argent gratuit aux banques. Tout va bien.

Martingale gagnante…

« Les gens qui s’occupent de ça sont extrêmement bien payé et tout est fait pour les retenir. Ils sont choyés et respectés », précise un financier. On comprend pourquoi. Ils génèrent des outils qui rapportent beaucoup, de manière récurrente et qui tournent tout seuls… Gagner plus en travaillant moins. En voilà qui n’ont pas compris la consigne présidentielle…

Le HFT en mode « pilote automatique » mise sur des stratégies de trading. Elles sont mises au point par des mathématiciens de haut vol. A titre d’exemple, parmi les quelque 200 salariés du fonds Renaissance Technologies (le phare du HFT), un tiers est docteur dans des domaines comme les mathématiques, la physique, l’astrophysique et les statistiques.

Prenons un exemple simple. Pour des raisons techniques, il arrive qu’un même produit soit coté à un cours différent sur deux marchés. Il suffit d’acheter en quelques microsecondes sur le marché où le cours et bas et de revendre sur celui où le cours est haut.

Le but n’est pas forcément de gagner des millions de dollars en un coup, mais plutôt d’engranger de petits bénéfices, de façon récurrente.

Toutefois, les Cassandre s’inquiètent… La vente étant décidée par un programme informatique qui évitera a tout prix de perdre trop, il n’est pas déraisonnable de penser que des ventes automatiques massives pourraient un jour intervenir, tirant la cote d’une valeur (ou de l’ensemble du marché) vers le bas, ajoutant ainsi de l’huile sur le feu. Certains acteurs disent avoir repéré des parcours erratiques, à la baisse, de certaines valeurs qui s’expliqueraient très bien par des ventes automatiques dues au HFT.

Des cas avérés de déraillement du train HFT ont déjà été actés. Le New York Stock Exchange a par exemple attribué une amende de 150.000 dollars au Crédit Suisse parce que son système de HFT avait bombardé le marché de messages « erronés ».

Poignard en embuscade

Le HFT a cette particularité qu’il donne un coup de canif terrible dans l’une des idées reçues courantes : les marchés seraient transparents. L’une des méthodes du HFT consiste à débusquer les gros ordres (icebergs dans le jargon financier) fractionnés en petits pour tenter de passer inaperçus et ne pas brusquer les cours. Cette méthode permet en outre de tester –par exemple- les intentions des acheteurs. En envoyant en quelques microsecondes des ordres de vente à un cours X, Y et Z (croissant), on peut repérer le montant maximal qu’un acheteur est prêt à payer. Il suffit alors de révoquer ces offres en quelques microsecondes et de vendre au cours le plus haut accepté.

On peut mesurer le degré d’agressivité des pratiques de High Frequency Trading à la lecture des petits noms qui lui son liés. Ceux qui recherchent des icebergs sont des « requins ». Les outils développés par les banques ont des noms amicaux comme Sniper, Guerilla (Crédit Suisse), Ambush et Razor (embuscade et rasoir) pour Bank of America ou encore Dagger (poignard) pour Citigroup…

Autorités de marchés dépassées

L’idée de réguler un peu tout cela fait son chemin. Pourtant, les autorités de marchés semblent un peu dépassées par ces technologies. Dernier exemple en date, le Committe of European Securities Regulators (CESR) qui a annoncé une enquête sur le HFT. Il appelle tout acteur intéressé par le HFT à répondre à un questionnaire. Si l’on peut trouver rassurant que le CESR se saisisse de ce sujet, le libellé du questionnaire à de quoi inquiéter.

Il laisse entendre que le CESR n’a aucune information précise sur ce que les financiers font dans ce domaine.

Exemples… « Décrivez les stratégies utilisées par les traders utilisant le HFT et fournissez des exemples d’implémentation de telles stratégies ». Quand on sait qu’au cours d’un procès contre d’anciens employés, Renaissance Technologies a évoqué le secret industriel pour éviter que de telles stratégies soient évoquées, on imagine que les réponses seront peu nombreuses.

« Fournissez des données vérifiables sur les montants impliquant du HFT sur les marchés européens ». Pourquoi, le CESR n’en a-t-il aucune idée ?

Plus inquiétante encore, cette question : « pensez-vous que le HFT soit un risque pour les marchés (sur un plan opérationnel ou systémique) ? Selon vous, ces risques sont-ils correctement pris en compte ? ». L’idée d’un risque systémique posé par le HFT n’est donc pas simplement une élucubration de mauvais coucheurs anticapitalistes ?

Le reste des questions pour les autres sujets liés au HFT comme la collocation (permettant de placer ses serveurs informatiques au plus près du cœur du marché) ou l’accès direct pour des clients finaux (mal ou peu contrôlés), sont à l’avenant. Les craintes du CESR transpirent au fil des interrogations. Pas très rassurant…

Quant aux réponses, il est assez évident qu’elles seront peu nombreuses ou évasives, si ce n’est biaisées. Les acteurs du HFT vivant actuellement ce qu’ils appellent eux-mêmes une période de « course aux armements ».

L’éventuel contrôle du High Frequency Trading et des Dark Pools (ces marchés où les ordres sont anonymes) par les autorités boursières doit probablement bien plus inquiéter les banquiers qu’un encadrement des bonus de ses traders. Voila en effet de quoi résoudre la question des bonus en un clin d’oeil puisqu’à ce rythme-là, les traders n’auront bientôt plus de raison d’être. Etonnant que notre omniprésident n’ait pas sauté sur l’occasion…

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Auteur: Antoine Champagne - kitetoa

Dinosaure du Net, journaliste à ses heures. A commis deux trois trucs (Kitetoa.com, Aporismes.com et Reflets.info).

14 thoughts on “Trading haute fréquence : le nouveau délire des financiers”

  1. Et si on écoutait les mathématiciens ?

    En 1961, Mandelbrot travaillait déjà sur les fluctuations des valeurs financières, montrant que les cotations successives forment un objet de type « fractal » (concept qui se formalise notamment grâce à ses travaux, formes dont on trouve de nombreux exemples dans la nature et les mathématiques). On aurait sans doute tout intérêt à relire ces travaux aujourd’hui…

    Plus d’informations (ça reste très léger) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Benoît_Mandelbrot#La_finance

  2. Je ne comprends pas un truc tout simple. D’où sort l’argent qui sert à payer les traders ?

    Ceci vaut également pour la bourse «classique».

    Exemple:
    Une action sous-cotée, genre Euro[disney/tunnel] est achetée à un cours x1 par paquet de 10 millions. Mécaniquement, sa valeur monte. Ensuite, elle est revendue au cours x2 (supérieur à x1). On a donc un delta d (d=x2-x1) qui représente une différence de valeur. Après la vente, la cote de l’action retombe à la valeur x1 (plus ou moins, mais admettons).
    Au final donc, l’action n’a pas bougée. Mais le delta est toujours là. Où va-t-on «prendre» l’argent qui va correspondre à «d» ?

    Ce problème, visible sur les actions à faible valeurs et qui valsent régulièrement d’un extrême à l’autre (pas en valeur, mais en pourcentage) est décuplé avec le HFT.

    Je voudrais bien qu’on m’explique. La bourse ne serait-elle qu’un gigantesque monopoly, servant uniquement à créer une «dette» imaginaire sur le dos des travailleurs échangeant ce qu’ils ont de plus précieux (du temps) contre de la monnaie de singe ?

    1. @Clinquant Klingon : fondamentalement, l’argent correspondant à « d » vient du dernier acheteur en date (celui qui achète à x2).

      Le problème, c’est que cet argent n’a souvent (par le biais d’autres mécanismes financiers) aucune existence matérielle et est issu de création monétaire scripturale.

      Donc ta conclusion est entièrement juste et est d’ailleurs une explication à elle seule de la « crise de la dette » actuelle : la bourse ne fait que créer de la dette sur le dos des populations en n’enrichissant qu’une minorité de personnes (généralement des financiers …).

      Hélas nos hommes politiques n’ont visiblement pas encore compris ça et continuent à vouloir sauver les banques et le système, alors que c’est eux qui sont la cause de tout cela.

    2. L’argent est « fabriqué ». Il y a une grosse erreur qui est souvent commise, c’est que lorsque l’on fait un prêt à une banque l’argent que te donnes la banque vient des comptes des autres clients de la banque. C’est faux, pour la simple raison que tu ne vois jamais sur ton relevé de compte de « -1000, prêt pour HADOPI ».
      Lorsque tu (ou une entreprise) fais un prêt auprès d’une banque, l’argent est créé. Seul les banques centrales (la FED pour le $, la BCE pour l’€) peuvent donner l’autorisation de créer de l’argent (pas forcement papier, bien souvent ce sont juste des bits).
      Bien sure pour que les banques ne fassent pas n’importe quoi, il y a un prix pour fabriquer cette argent. C’est le taux de la phrase « Les banques empruntent à un peu plus de 0% et prêtent à environ 4%. ». En ce moment cela ne coûte absolument rien à une banque de créer de l’argent (0%), alors qu’après elle revend cette argent avec 4% d’intérêt.

      Pourquoi les banques centrales ont descendus leurs taux de « fabrication d’argent » ? Car normalement les banques baissent aussi tout de suite leurs taux d’intérêts, et donc les clients sont motivés pour faire des prêts (c’est à dire investir (et l’investissement c’est la croissance (pour faire court))). Comment ça les banques n’en font qu’à leur tête pour pomper le plus d’argent possible ?

    3. Ce que tu décris dans ton exemple c’est l’impact sur le Marché. Càd après avoir exécuté un ordre d’achat, de quel pourcentage la valeur du titre aura bougé uniquement à cause de cette opération d’achat.

      Cet impact dépend du marché.

      Si le marché est très liquide et traite de gros volumes, cet impact est relativement faible.

      Exemple sur le Forex, le volume journalier est de quelques centaines de milliards de dollars. Donc si on exécute un ordre d’un million c’est comme si tu verses une goutte dans un océan. C’est pas ce qui va le faire monter.

      Par contre si tu es au bon moment, à savoir juste avant la montée de la marée, tu peux profiter de la réelle montée des prix des actifs achetés et réaliser une plus value.

      Tu peux les vendre après et encore une fois, l’impact de la vente sera très faible.

      Par contre si tu traites un actif illiquide, l’impact sur le marché sera plus ou moins important et il faudra le prendre en considération avant de lancer un ordre d’achat ou de vente…

  3. Ca fait un moment que ca existe et que beaucoup de professionnels et consultants mettent le doigt dessus en disant que c’est dangeureux. Personnellement j’ai assisté à une coférence en 2009 sur le sujet. A noter qu’en France on est très bon sur le sujet, HSBC a une branche spécifique pour ca en France si j’ai bonne mémoire (a confirmer).

    Comme souvent comme ca n’arrange pas les banques, en France, les politiques la ferment.

    1. Je n’ai pas dit que c’était nouveau. Je raconte quelque chose que tout le monde ne sait pas. Cet article et son pendant dans le Canard Enchaîné ont été publiés il y a belle lurette.

      Je l’ai juste « mis à jour ».

      Il fera partie d’une saga et donc d’autres articles, pour une partie déjà en ligne ailleurs, seront regroupés avec celui-ci.

  4. Les achats-vente d’actions à haute vitesse, ce n’est pas « nouveau ».
    Je crois me rappeller qu’il y à un an et demie, c’était 40% du volume des transactions boursières. (je ne sais plus par rapport à quoi les 40%)

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