Interpellations pour usage de stupéfiants : c’est stupéfiant !

La magie des courbes c’est de nous démontrer avec vigueur, et en couleur, que le travail de la police,
par exemple, peut être très orienté.

Les données qui vont suivre sont issues de http://www.data-publica.com/publication/524 (Données sur le nombre d’interpellations pour usage de stupéfiants de 1990 à 2008).

Alors, pour commencer, regardons la progression des interpellations pour usage de cannabis :

 

C’est une belle courbe, on sent que ça bosse dur à la brigade des stups, ou bien que le nombre de fumeurs de pétards a explosé.

Ou les deux. Fort bien. 17 736 interpellations en 1990, 133 160 en 2008, bel effort messieurs !

Observons maintenant les interpellations pour usage d’héroïne, sur la même période, comparées à celles du cannabis.

 

Houla, mais qu’est-ce qu’il se passe ? Il n’y a plus d’héroïnomanes ou quoi ? Les stups ont arrêté de les chercher ?

 
6522 interpellés en 1990 et à peine plus en 2008, avec des années à 3000… Bon, admettons que l’héroïne n’est plus à la mode, ça s’entend. Alors regardons du côté de l’ecstasy, ça c’est un truc qui a bien pris, nos forces de l’ordre ont certainement fait très fort sur ce coup là :

 

Et bien, c’est un peu en dents de scie…au point que la chasse au consommateur d’ecsta est passée de 1521 interpellés pour l’année 2004 à…619 en 2008 : que s’est-il passé ? Comparons la courbe des interpellations des consommateurs de cannabis (rapportée au 100ème) avec celle des mangeurs d’ecstasy :

 

Ah, oui, effectivement : on voit bien la progression parfaitement régulière des interpellations de consommateurs de cannabis, ce qui n’est pas le cas de celle des mangeurs d’ecstasy. Au point que si les interpellations pour l’ecstasy restent égales sur les années 95, 96, 97, 98, elles montent vertigineusement en 99, restent stables jusqu’en 2004 et puis commencent à chuter en 2005, au point qu’en 2006 elles sont inférieures au niveau de 1995 !

Mais notez que dans cette même période les fumeurs de pétards, eux sont toujours plus interpellés chaque année : en 2007 et 2008, les deux premières années du règne de notre bon président de « tous les Français », les fumeurs de cannabis interpellés se voient passer de 105 747 à 133 160, alors que sur la même période, les mangeurs d’ecstasy passent de 948 à 619 interpellations.

Ce qui nous amène à essayer d’interpréter le fonctionnement des forces de l’ordre et de la politique de « lutte contre la drogue », c’est à dire la répression des consommateurs. Alors, mettons ensemble toutes les interpellations, juste pour rigoler et regardons ce qu’il en sort :

Malgré l’écrasement des courbes autres que celles du cannabis, écrasement qui est dû à cette dernière par son aspect quasi exponentiel (et la quantité bien plus importante d’interpellations pour usage de cannabis), que peut-on retirer de ce graphique ?

Que les forces de l’ordre ont mis toute leur énergie dans la chasse aux fumeurs de cannabis.

D’ailleurs, les interpellations pour drogues autres que le cannabis donnent ceci :

Pas franchement exponentielles ces courbes, sauf celle de la cocaïne, et encore…

Si on retire les usagers d’héroïne :

 

Mouais, il est clair que si 2007 et 2008 ont vu la cocaïne à l’honneur, pour le reste de cette catégorie, la progression n’est pas phénoménale.

Alors, vous me direz, mais qu’est-ce qu’il veut nous prouver ?

Juste une chose : regardez bien les courbes et leur progression du côté des drogues autres que le cannabis, puis regardez celle du cannabis.

Si les consommateurs de cocaïne avaient été autant interpellés que ceux de cannabis, en proportion, entre l’année 1997 et 2008, il y aurait eu 1,5 fois plus d’interpellations de consommateurs de cocaïne (2,30 fois plus pour le cannabis, 0,8 pour la cocaïne). Ne parlons pas de l’ecstasy, le rapport est de 3 entre ces deux années.

Il y a une volonté très claire des services de l’état de faire du chiffre avec les consommateurs de cannabis qui n’ont jamais été autant interpellés, alors que dans le même temps, comparativement, un relâchement significatif a été effectué sur les autres types de consommateurs de stupéfiants.

Parce qu’un fumeur de pétard est plus visible ? Parce qu’ils sont plus fréquents ? Parce qu’ils sont plus simples à interpeller ?

Parce que ce sont les chiffres globaux qui comptent, plus que la réalité du terrain ?

C’est vrai que ramener des chiffres de lutte contre la consommation de drogue en se servant uniquement du nombre d’interpellations des usagers de cannabis doit plutôt bien passer au ministère de l’intérieur… et puis ils ne peuvent pas être partout nos forces de l’ordre, hein…

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29 thoughts on “Interpellations pour usage de stupéfiants : c’est stupéfiant !”

  1. j’ai envie de dire que les acteurs de ces marchés ne sont pas les mêmes selon le type de drogues (et d’une),
    et que les tribunaux ne punissent pas de la même façon en fonction du type de drogue itou.
    donc que les dealers de drogues plus dures que le cannabis prennent plus de précautions et/ou sont mieux organisés…

    enfin un truc comme ça.
    chais pas si c’est très clair, j’arrive pas à trouver de quoi étayer cette zolie théorie.

      1. J’vois c’que tu veux dire, c’est clair qu’un trader est toujours plus utile qu’un ouvrier, c’est toujours les classes « inférieures » qui trinquent, mais bon depuis les Pharaons à aujourd’hui ça a été le cas, c’est pas près de changer

  2. L’argumentation est intéressante, mais on pourrait chipoter : ce que la dernière courbe montre, c’est une corrélation importante entre toutes les courbes (exception faite, apparemment, de l’ecstasy) : quand le Cannabis monte, cocaïne/crack et « autres » semblent suivre. Idem quand ça descend pour le Cannabis
    On pourrait donc être tenté d’affirmer que la lutte contre toutes les drogues se fait en parallèle, et que l’augmentation globale plus forte du Cannabis est peut-être lié à un nombre de consommateurs total plus important et plus visible, donc une « marge de progression possible » plus grande pour le nombre d’interpellations.

    – Si l’héroïne et l’ecstasy ont des courbes totalement décorrélées du reste, peut-on envisager que la cause soit, par exemple, une évolution des drogues consommées ? Le nombre d’usagers de chaque drogue va forcément varier sur 20 ans en fonction de la mode, difficile de ne pas en tenir compte.
    – L’argument massue pour justifier la conclusion de l’article est la tendance en 2008, avec une baisse de tout, sauf du cannabis. Oui mais voila, n’est-il pas risqué d’interpréter un comportement de la police sur un seul point ? Sans les chiffres de 2009 et 2010, il me semble tendancieux de conclure.

    Attention, je ne tente pas de défendre, ni la police, ni la politique du chiffre du gouvernement. Simplement, se baser uniquement sur les arrestations sans prendre en compte, en particulier, l’évolution de l’estimation du nombre global de consommateurs, ça me semble assez difficile à justifier.

    Petite critique pour finir : le changement constant du code de couleurs entre les graphes nuit à la lisibilité… Si on avait toujours la même couleur pour la même drogue, la lecture serait facilitée.

  3. :-)

    sauf que !

    Sauf que l’effort à faire pour faire passer les cocaïnomanes de 2500 à 50% de cela, ça fait beaucoup beaucoup de fric par personne, pour finalement, s’occuper de 1250 personnes.

    Alors que si on alloue les flics à la chasse au cannabis, on s’attaque à presque 150 000 personnes, et là, c’est beaucoup plus rentable, dans l’absolu et dans le relatif.

    Surtout que le cannabis, c’est aussi pas mal de jeunes qui en fûment, qui se déscolarisent, et qui conduisent des voitures. (combien de jeune de 17 ans fument des pétards ? Combien de jeune de 17 ans sont héroïnomanes ?)

    Bref, la politique d’allocation de ressources peut laisser croire qu’il y a de gros travers, mais il est clair que si un choix politique, et si on creuse un peu, il n’est pas aussi débile que l’article le laisse à penser…

  4. Le cannabis ne « bénificie-t-il » pas de récentes méthodes de détection facile, opérée en même temps que les contrôles d’alcoolémie sur les routes ? Ou me goure-je ?
    Je ne suis pas un spécialiste de la chose.
    Ceci expliquerait l’effet de masse, sans mobilisation policière supplémentaire ?

    Sinon, le coup des traders et des nains à Rolex, j’adhère !

  5. j’ai cru lire que l’interpellation pour cannabis entrainait aussitôt un cas élucidé, et donc une augmentation du taux de délit élucidé, c-a-d une efficacité de la police superieure. Au moins ds les chiffres…

      1. en effet, mais arrêter un cocaïnoman ou heroinoman entraine aussi un cas élucidé.
        de même ,des tests salivaires pour la coke existaient bien avant les test salivaire pour les fumeurs.
        le truc qui aurait été intéressant aurait été de comparer les prise par les douanes au niveau importation. les prises douanières sont beaucoup moins impactés par une orientation politique des cibles.

        point aussi très intéressant, il faudrait rapporter le tout avec l’évolution du prix des dites drogues. commerce ultra-liberal, la vente de drogue est regie comme tout autre forme de commerce. quand on ne fait pas beaucoup de volume, le prix est forcément cher, et le marché s’organise pour pouvoir exister. Un prix de vente bas entraine de facto un volume conséquent, il faut bien rétribuer toute la chaine, de la prod à la distri. les dealers ne sont pas des philanthropes de la défonce.
        le shit, l’herbe ont vu leur prix augmenter avec cout de la vie et le passage a l’euro. la coke, l’hero, ont vu leur prix degringoler depuis la deuxieme moitié des années 90. pour l’hero c’est spectaculaire, c’est un rapport de 1 à 10. et encore, ces chiffres tirés de la rue n’ont pas été rationnalisé avec une monnaie constante. en economiste, on pourrait imaginer qu’un baisse artificielle ai pu être organisé pour fabriquer un marché. en effet, mais pas sur 20 ans.

        dernier point, ça serait intéressant localiser les prises policières. un peu comme les putes à paris : elles ont « désertés » des quartiers entiers, et continuent a travailler dans d’autres, dès lors qu’un ministre de l’intérieur avait décidé de retirer ces dames de tous les trottoirs de la ville de lumière. mais visiblement, Paris pour certains se limite à une petite zone autour du fouquet’s.

        et dire qu’avec un open data bien organisé, ces petites « mesquineries » politiques seraient immédiatement repérés. une des raisons pour lesquelles on l’aura jamais….

    1. je pense qu’on a affaire à la soluce de facilité pour remplir les stats qui vont bien dans la carriére d’un prefet, proc, commissaire ( rayez la mention inutile ) …
      le fumeur de joint , c’est l’infraction fastoche pour les flics en tenue et les bacs , c’est une infraction voie publique … avec des « coupables » dans l’ensemble « pas bien méchants » …
      Pour le reste , c’est plus compliqué ou plus dangereux … et comme seul compte le tableau excel de fin d’année … ben le flic de base, y fait au plus simple …

  6. Trsè interessant exercice. Je serais curieux d’avoir un regard Tunisien là dessus, la consommation de Cannabis, très réprimée sous Ben Ali, était également une forme de régulateur social : ça reste dans le sang et les urines une bonne semaine, ce qui fait que tout fumeur se faisant arrêter écopait potentiellement d’un an de taule pour avoir des traces dans le corps.

  7. Je constate au passage que cet article génère un taux de participation élevé (15 commentaires), je ne sais pas trop quoi en déduire sur la consommation de cannabis de nos lecteurs (ou des rédacteurs)… hum… Mon instinct me dit qu’il doit y avoir un rapport quelque part.

    Il faudrait qu’Atlantico fasse un article sur la cocaïne pour qu’on puisse avoir plus d’éléments chiffrés :D

  8. On pourrait aussi déduire du premier tableau que dorénavant le travail de la police – au sens large – n’est plus de démanteler les réseaux de revendeurs de cannabis mais d’interpeller l’utilisateur de cette drogue.

  9. « Si les consommateurs de cocaïne avaient été autant interpellés que ceux de cannabis, en proportion, entre l’année 1997 et 2008, il y aurait eu 1,5 fois plus d’interpellations de consommateurs de cocaïne »

    Euh… pourquoi ?

    D’où tenez-vous que qu’il y a un rapport constant entre les nombres de consommateurs de cannabis et de cocaïne ?

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