Turquie : l’Etat profond (2/3)

Ah ! Vous êtes revenus !

Vous avez, comme moi, envie de connaître la suite de notre histoire ?

Vous êtes conscients que nos sociétés sont des systèmes dans un équilibre précaire ? Et que les hommes, qui ont été placés au pouvoir, se la jouent « tournoi des 40 nations », fonçant  têtes baissées dans ces châteaux de cartes, en se répètant en leur for intérieur :

« Ca va passer … Ca va passer … »

Cet article est le deuxième épisode de notre saga turque. Si vous ne l’avez pas encore fait, nous vous invitons à aller lire le premier article de la série :

Turquie : Le reveil du PKK (1/3)

J’espère que vous êtes bien accrochés, car, dans ce nouvel épisode de notre saga, nous plongeons vers la face sombre de la Turquie. Une face obscure dont on ne prononce pas le nom, mais dont l’oeil ne semble pas vouloir se fermer. Les noms que vous lirez sembleront sortis d’un autre âge. Vous y entendrez parler d’une vallée mythique des montagnes de l’Altaï au fin fond de l’Asie , d’où viendraient les tribus turques «originelles». Et vous entendrez conter l’histoire des descendants de ces féroces guerriers, qui guidés par une louve au pelage gris-bleu, ont quittés leurs montagnes pour rejoindre les reflets verts-bleus de notre mer Méditerranée.

Rappelez vous … Nous avions laissé le gouvernement turc de l’AKP, le 17 août 2011,  en plein meeting de sécurité exceptionnel. La donne régionale est en pleine évolution et un vieil ennemi, le PKK, a jugé bon de se re-manifester.

 

La fièvre régionale gagne la Turquie

 

Le message exprimé par le gouvernement AKP au sortir de son meeting est clair : dès la fin du mois sacré de Ramadan, la politique kurde sera revue en profondeur. Toutes les options sont étudiées : frappes aériennes sur les camps d’entraînement du PKK en Irak, incursions de l’armée turque dans ces mêmes territoires.
Cette position ferme ne va pas tarder à recevoir une réplique cinglante du PKK. Dès le lendemain, le groupe attaque un convoi de l’armée dans la région de Hakkari. Douze soldats y trouvent la mort. L’ordre aurait été donné par le leader syrien du PKK : Fehman Huseyni. La Turquie est à la croisée des chemins. Erdogan s’exprimera en marge d’une conférence à Istanbul :

« Notre patience a atteint ses limites. Ceux qui ne se tiennent pas à distance des terroristes en payeront le prix ».

 Dans la même journée, 60 cibles de l’organisation séparatiste sont attaquées par l’aviation dans les montagnes de Kandil. 168 autres sont bombardées par des tirs nourris d’artillerie, dans les régions de Zap, Avaçin-Basyan et Metina. Le lendemain, ce sont 28 autres cibles qui sont bombardées et il est procédé à 96 tirs d’artillerie. Les avant-postes turcs, maintenus en Irak pour raisons de renseignement, doivent être transformés en bases logistiques en vue de soutenir des opérations au sol durant de longues périodes. Des unités spécialement entraînées par la gendarmerie sont déployées dans les régions kurdes pour récolter des renseignements et pour lutter, de l’intérieur, contre la menace terroriste.

 

 Les journalistes de Today’s Zaman, vont être prompts à désigner les responsables. Dans un article du 28 août 2011, Aziz Istegun y voit deux mains possibles :

Les analystes militaires affirment que Huseyni est probablement en contact aussi bien avec les renseignements syriens que Ergenekon car les actes les plus violents du PKK ont eu lieu aux moments les plus critiques de l’enquête de Ergenekon. Les experts affirment que la violence du PKK ne prendra fin qu’avec la fin du réseau Ergenekon.

La voici notre vallée mythique des montagnes de l’Altaï : Ergenekon … !

 

Ergenekon vs AKP

La découverte du réseau Ergenekon tient à une circonstance des plus étrange et débute avec le scandale de Susurluk, le 3 novembre 1996.

Ce jour là, dans la province de Balekesir, un accident de voiture. Lorsque les sauveteurs arrivent sur place, ils découvrent 3 morts, et 1 survivant. Ceux-ci s’avèrent être Huseyin Kocadag, le chef adjoint de la police d’Istanbul et chef des commandos anti-guerrilla, un politicien kurde, chef de la puissante tribu Bucak dont la milice aurait été financée par le gouvernement turc pour lutter contre la guérilla du PKK (Sedat Bucak … celui-ci survivra) et enfin Abdullah Çatlı, un des chefs de la mafia d’extrême droite « Les loups-gris » fiché à Interpol comme tueur à gage pour le compte des réseaux « Contre-Guérilla ». L’association à de quoi surprendre. La voiture est pleine d’armes, de faux papiers, de drogue et d’argent. Ces joyeux drilles étaient en route pour commettre un assassinat. Ils résidaient à l’Onura Hotel en compagnie du ministre de l’intérieur Mehmet Ağar.

Ergenekon serait un réseau criminel composé de personnage clefs de la société Turque (militaire, journalistes, politiques, universitaires, mafieux ). Il pourrait être issu des anciens réseaux « Stay Behind » de l’OTAN (réseaux infiltrés dans les pays de l’Ouest prêt à contrer de l’intérieur les éventuelles invasions de l’Union Soviétique ). Ces réseaux auraient coupé leurs liens avec l’Occident pour se tourner vers une politique pan-turque (poursuivie par les Loups Gris). Ergenekon serait probablement successeur de l' »Etat profond », une organisation responsable du coup d’état de 1980 en Turquie. Ce réseau est décrit comme ultra-nationaliste,  pan-turquiste, anti-kurde et aurait été impliqué dans des assassinats d’opposants, dans les commandos de la mort anti-PKK et dans des campagnes de terreur contre les minorités.

En juin 2007, une cache d’arme est découverte à Istanbul. D’autres sont trés vite découvertes à Ankara. L’investigation conduit à un ancien espion surnommé « İpek ». Des documents faisant référence à l’organisation Ergenekon sont retrouvés chez lui. L’enquête est ouverte en Juillet 2008 et va tenter de remonter cette organisation secrète.

 

Les ramification supposées du réseau Ergenekon

 

Le 20 janvier 2010, le quotidien libéral Taraf publie des documents qui ont fuité : le plan « Balyoz » est dévoilé au grand public. Ce complot, concocté dès 2003, viserait à renverser le gouvernement de l’AKP grâce à une savante mixture d’assassinats d’opposants, de stratégie de tension avec la Grèce, d’attentats « false flags » dans des mosquées et d’émeutes populaires. L’establishement militaire niera la réalité de ce plan. Celui-ci aurait bien été discuté, mais dans le cadre d’un « war-game » destiné aux officiers supérieurs.

Enfin, le 11 février 2011, le tribunal d’Istanbul ordonne l’incarcération de 163 officiers de haut rangs dont sept officiers supérieurs et l’ex-général Çetin Doğan accusé d’être le cerveau d’Ergenekon. L’AKP tiendrait-il enfin la tête du serpent ?

Mais en Turquie, l’enquête d’Ergenekon ne fait pas que des satisfaits, loin de là. Elle aura été l’occasion d’arrêter de nombreux journalistes et de les mettre en prison (actuellement plus de 4000 procès sont en cours). Les enquêteurs auraient pris un peu trop de libertés avec les droits des suspects, avec des détentions plus ou moins arbitraires sans réelles accusations. Et le procès est une occasion facile de stigmatiser les opposants politiques du parti au pouvoir. Pour le Parti républicain du Peuple, affilié à l’internationale socialiste, le procès Ergenekon sert à l’AKP à faire avancer son agenda islamo-conservateur ou « Agenda caché de l’AKP ».

 

Un pays sous des décades de tutelle militaire

Qu’est ce qui pourrait bien énerver tant que ça les conspirateurs d’Ergenekon ?

Quelles auraient pu être les motivations derrière le renversement du gouvernement Turc ? Vengeance face à la répression qui s’abat sur eux ? Défense de l’héritage d’Atatürk, face à la montée en puissance d’un islamisme politique ? Il y a une autre raison qui pourrait expliquer la fureur des militaires. Un agenda mis en oeuvre par l’AKP. Un agenda non secret.

Depuis son arrivée au pouvoir, l’AKP tente, méthodiquement de desserrer l’étreinte qu’ont les militaires sur la société turque. Cette immixtion de l’armée dans la société date de bien longtemps déjà. Dès la proclamation de la république Turque en 1923, Atatürk, issu des rangs de l’armée, proclame des réformes novatrices pour son temps. S’appuyant sur des juristes invités et venant des principaux états européens, il proclame une république démocratique s’appuyant sur la souveraineté populaire. Il limite l’influence de l’Islam sur la société. L’égalité des citoyens devant l’Etat est instaurée. Le droit de vote pour les femmes sera adopté dix ans avant la France.

Mais comme tous ses compatriotes dirigeants de l’époque, Atatürk a quelques petites tendances à l’autoritarisme. Dès 1932, il abolit le multi-partisme et instaure le Parti Républicain du Peuple aux commandes de la nation. Il aurait déclaré :

Que le peuple ne s’occupe pas de politique pour le moment. Qu’il se consacre à l’agriculture, au commerce et à l’industrie. Il faut que je gouverne ce pays pendant dix ou quinze ans encore. Après cela, nous verrons s’il est capable de se diriger lui-même…

En 1980, l’armée opère un coup d’Etat (le troisième de son histoire) et instaure un régime militaire. Le gouvernement qui lui sera inféodé va s’efforcer de resserrer la griffe des militaires sur la Turquie. Une nouvelle constitution est votée en 1982. Cemal A. Kalyoncu la décrit ainsi dans l’édition du 21 août de Today’s Zaman :

 … le domaine d’influence des militaires et le contrôle s’étend encore à la plupart des aspects  de la sphère civile, grâce aux lois, aux régulations, aux protocoles et aux décrets qui ont pouvoir de loi.

Plus loin, il cite le professeur Seydi Celik, vice-doyen de la faculté de droit de Kocaeli :

Actuellement, la bureaucratie militaire, qui a tant de mécanismes à travers lesquels ils peuvent interférer dans le domaine politique, semblent être interressés, non seulement aux problèmes de sécurité et de défense, mais aussi aux problèmes politiques. Dans ces circonstances, au lieu de se demander pourquoi la bureaucratie militaire Turque est si souvent intervenue dans la politique civile, il faudrait se demander pourquoi elle l’a si peu fait, alors qu’elle a tant d’autorité pour le faire.

 

Les barbouzes font de la résistance ?

Ergenekon se serait-il associé avec son meilleur ennemi : le PKK ?

Car, outre les procès militaires, l’AKP tente depuis 2003 de remettre un peu d’ordre dans ce gros foutoir militaro-législatif. Les avancées sont discrètes mais néanmoins symboliquement fortes. Et un grand événement se profile à l’horizon. Un événement qui intéresse aussi bien les militants du PKK que les militaires Turcs. Le vote d’une nouvelle constitution. Une occasion de reconnaître les droits des kurdes en Turquie. Et qui permettrait aussi peut-être de desserrer l’étreinte des militaire sur la société.

Ergenekon serait-il donc réellement responsable des derniers événements comme le suggère notre journaliste de Today’s Zaman ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Mais nous pouvons toujours tenter de lire entre les lignes.

Donnons enfin la parole au vice président du MHP (Parti d’action nationale), Monsieur Mehemet Sandir. Pour vous situer le contexte, ce parti est décrit comme nationaliste, proche de l’extrême droite, et donc proche des milieux dont serait issus les conspirateurs de Ergenekon. Voici les positions que Monsieur Sandir défend dans l’édition du 23 août de Today’s Zaman :

 

Mehemet Sandir

La Turquie est visée par une attaque secrète par les pouvoirs globaux, qui utilisent le PKK pour atteindre leurs buts. Nous devons répondre à ces pouvoirs qui tentent de mettre la Turquie sous siège, dans un langage qu’ils connaissent bien.

Sur la politique kurde menée par le AKP. Parlant du discours de Erdogan en 2005 à Diyarbakir (reconnaissance d’un problème kurde) :

Cela fut certainement une des erreurs les plus significatives. Mais il y eut une autre erreur grave commise par l’AKP un an avant, en 2004, […]. Cette erreur fut de désigner Leyla Zana et son groupe d’associés comme ambassadeurs de la paix à Ankara.

La turquie doit être engagée dans une lutte totale contre le terrorisme. […] Les éléments terroristes internationaux et nationaux autant que leur supporters doivent être combattus en utilisant tous les canaux diplomatiques et légaux possibles. […] Mais pour pouvoir engager ce combat total contre la terreur, un socle politique commun doit être trouvé au parlement.

Le PKK n’est pas un mouvement pour l’indépendance. Ce n’est qu’un des nombreux véhicule utilisé dans la politique étrangère des pouvoirs internationaux.

Au sujet de l’Iran :

L’Iran est un pays avec un projet en tête et ce projet n’ est pas en notre faveur. Il veut voir son projet pour Jerusalem mis en place en accord avec ses croyances. […] Nous, la Turquie, nous disons « Paix en Turquie, Paix dans le monde » à l’intérieur d’un système plus Occidental. L’Iran anticipe la guerre en accord avec son idéologie.

Monsieur Sandir est président du groupe d’amitié Turquie-Syrie au parlement. Voici ce qu’il pense de la crise syrienne et du rapport avec les attaques du PKK :

C’est une période plannifiée. Il y a un désir de voir l’instabilité en Syrie aider à causer une crise au Moyen-Orient.

[La turquie] aurait dû s’assurer que Bachar fasse des réformes. La Syrie est arrivée à un point de non-retour. Et dans la grille de lecture du projet pour un Nouveau Moyen Orient, il y a un désir de voir l’instabilité en Turquie, suivre celle en Syrie. Ils [les pouvoirs internationaux] veulent voir la crise en Syrie se prolonger en Turquie.

Pour éviter que les dommages ne deviennent désastreux, il faut empêcher à tout prix toute intervention internationale en Syrie.

 

Est-ce notre dernier mot ?

Ergenekon, puissances internationales, agenda caché de l’AKP, Iran, Syrie et même Israël (nous en parlerons prochainement)… Nous vivons une époque où la théorie dite « du complot » se porte bien. A tort ou à raison. Mais cette vision ne sert, le plus souvent, qu’à s’épargner la tâche de creuser, d’essayer de comprendre et de remettre en cause ses propres convictions.

Le monde est complexe et la geo-politique ne fait pas exception.

Je mettrai enfin l’accent sur ce modèle Turc, qui a, selon les analystes, de beaux jours devant lui. Une armée, en retrait, tirant les ficelles. Un parti islamiste intégré dans le jeu démocratique, menant une politique progressiste. Serait-ce ce modèle que l’on souhaite nous vendre en Egypte ? Quelles conclusions pourrions-nous en tirer pour la suite des événements ?

Nous n’en avons pas terminé avec la Turquie. Nous avons donné la parole à beaucoup de monde mais le peuple kurde, lui-même, n’as pas pu s’exprimer jusqu’ici. Ne vous éloignez pas trop. Je reviens vite avec le troisième épisode.

 

 

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8 thoughts on “Turquie : l’Etat profond (2/3)”

    1. Effectivement. La Turquie est un pays que les français, globalement, connaissent mal je crois.
      Drôle de pays aux multiples facettes, une des caractéristiques de la France aussi, par ailleurs.

      NB : bravo pour votre style d’écriture, clair, limpide… on arrive à la fin de ce long article en se disant « quoi, déjà fini ? »

  1. Génial ! comme le premier de la série ! Par contre, rapport à la conclusion, cela m’étonnerait beaucoup, si dans le pire des cas les FM passent en Egypte, que le schéma soit le même que celui de la Turquie. Il y a un gros jeu économique et stratégie autour du pays, c’est vrai, mais vu comme ce pays régresse depuis une quinzaine d’années, il serait plus sur une voie de repli que d’ouverture commerciale. Il n’ont pas non plus la carotte de l’entrée dans l’Europe sous le nez comme la Turquie.
    non ?

    1. Avec la nouvelle donne geo-politique, Obama pourrait déja avoir promis une carotte conséquente. Et s’être ainsi ouvert un marché de 80 millions d’habitants.

      Je suis daccord avec toi que la situation n’est pas identique. Il n’est pas question de tirer des conclusions rapides, ni de plaquer des schémas tout faits.

      Mais l’Egypte reste un pays avec une forte identitée (comme c’est le cas en Turquie), une fiertée réactivée depuis les événements de Tahrir square. Les militaires, s’ils veulent stabiliser le pays, doivent passer en retrait et accepter un jeu démocratique minimal (ils parviendront à conserver de bonnes grosses ficelles, n’en doutont pas …).

      Un parti, issu des « Frères Musulmans », adoptant une politique de type AKP (dévelloppement économique, voix indépendante dans le concert des nations, sûr de sa force populaire, insertion résolue dans la démocratie, effort résolu et habiles pour s’attaquer à la corruption et aux restes de l’ancien régime) parviendrait à gagner une légitimitée forte à l’intérieur et à l’exterieur du pays.

      Erdogan, gâce à sa politique, a réussi à s’attirer le respect d’un grande partie de l’opinion arabe toutes classes confondues (des masses populaires aux diplomates, des jeunes activistes aux vieux routards de la politique).

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