Origines de la crise (4) : si tu recules je te dérégule…

(comment les maîtres du monde  montent d’un cran la déréglementation des échanges et de la finance pour créer The Big Market of The World qui va finir par tout avaler et nous mener là où on en est…)

Attention, restez concentrés, ne lâchez pas l’affaire, même si la décennie 90 dont on va parler est super costaude niveau comprenette, tellement ça bouge dans tous les coins, il faut vraiment se coltiner les délires financiaro-économiques qu’elle a mis en œuvre pour avoir une idée du comment-qu’on-en-est-arrivés-là. Si vous avez bien suivi les épisodes « ouane-tou-fri of the saga », vous savez que les taux de changes sont flottants, que les privatisations vont bon train, que le flouze circule pas mal, que les dettes grossissent et que les pousseurs de chariots d’Europe et des States signent des crédits aussi facilement qu’on siffle un demi à la terrasse d’un bistrot avec Bébert à la sortie du stade. Mais tout ça n’est rien en comparaison de ce qui va arriver à cette époque. C’était un apéro les 70’s et les 80’s, une rigolade côté économie libérale comparée aux 90’s. Bon, on y va, ça va saigner.

Et si on rachetait tout ?

Le premier acte de la mondialisation des échanges passe par une idée assez simplette, mais efficace, qui veut que si tu arrives à piquer la moitié des noisettes d’un écureuil et qu’il ne dit rien, pourquoi se priver de lui piquer l’autre moitié ? Pour y arriver, les décideurs-penseurs du « libéralisme augmenté » des années 90 (nous dirons plus tard qui ils sont) n’y vont pas avec le dos de la cuillère : ils décident tout bonnement de déréguler absolument tout sur la planète. Et ouais. Pas de problème. Ce qui est appelé dérégulation et a déjà commencé au pays des pom-pom girls depuis Reagan (et même un peu avant avec Carter) se matérialise par quelques concepts « friedmaniens » livrés sur un plateau dans la partie ci-dessous. Ca peut sembler un peu obscur comme ça et pourtant c’est très simple dans la tête des néolibéraux : pour arriver à une économie optimale, il faut à tout prix mettre en concurrence le maximum d’acteurs privés d’un maximum de secteurs et empêcher toute possibilité de réguler, c’est-à-dire limiter ceux qui vont se jeter dessus. Ce qui signifie en clair : vendre les entreprises publiques aux géants du privé et leur octroyer toutes les facilités possibles : contraintes fiscales minimalistes, accentuation de la flexibilité du marché du travail, diminution des charges sociales, conservation des taux d’intérêts au plus bas. La concurrence libre, non faussée, totale, pleine et entière, sur tous les fronts ! Aaaaaaah ! A cette époque, certains libéraux en avaient des coïts ininterrompus. C’était trop beau. Mais quitte à faire, si on veut vraiment aller jusqu’au bout de la procédure, il ne faut pas se contenter de laisser racheter tous les secteurs par les grosses boites et leur permettre de se concurrencer comme des bêtes entre eux et chez eux. Nan, nan, nan. Il faut faire mieux, plus fort, plus loin, encore plus grand.

Et si on faisait péter tous les contrôles sur la planète entière pour qu’on s’en mette plein les fouilles sans limite ?

Ah ouais, pas con l’idée ! On lance la concurrence totale entre secteurs mais avec un bonus : plus de limites entre les Etats. Ca c’est du bon plan coco !  On libéralise le commerce national et international et donc, on supprime les quotas d’import ou export, on abaisse et on uniformise les droits de douanes. Comme ça, après avoir racheté à peu près tout, on peut dealer de partout avec le minimum de règles et de contraintes. On supprime toutes les barrières. Plus personne ne peut empêcher ta multinationale de piquer des pans entiers de production, de plier l’économie d’un petit pays en lui vendant moins cher ce qu’il produit déjà, par exemple.  Et pour que la pillule passe mieux, que tout ça paraisse bien géré, bien posé, on te récupère un vieux machin de 1947 qui avait servi à établir des règles commerciales sur la planète, le GATT, on te le transforme en Organisation Mondiale du Commerce (OMC), on signe un premier accord en 1994 à Marrakech et l’affaire est pliée. C’est pas du beau boulot ça ? Parce que cette OMC, que tous les chefs d’Etat révèrent, est très cash (jeu de mot) dans ses objectifs : réduire les obstacles au libre-échange, aider les gouvernements à régler leurs différends commerciaux et assister les exportateurs, les importateurs, et les producteurs de marchandises et de services dans leurs activités. Une sorte d’ONU du business libéral. L’organisation qui est là pour tout libéraliser, absolument tout (ou presque). Et bien entendu, tout ça ne peut se faire sans une autre organisation, particulièrement efficace pour libéraliser les pays en voie de développement, le FMI. Le principe est simple : vous êtes endettés, vous manquez de quoi payer financer le pays, je vous prête avec intérêts mais sous conditions de privatiser intégralement vos services publics et laisser les investisseurs occidentaux tout rafler…

Et la finance dans tout ça ?

Mais elle va très bien, merci pour elle ! Elle a surtout entamé depuis la fin des année 80 une mutation sympatoche qui n’attendait que la grande ruée commerciale activée par l’OMC/FMI pour se déployer pleinement : ce qu’on appelle en Europe l’acte unique de 1986, par exemple. Ouais, Paulo, grâce à cette « liberté financière » en 4 points, tu peux faire des trucs incroyables. Les grandes libertés de l’acte unique donnent un résultat marrant appelé les 3D : Déréglementation, c’est-à-dire abolition du contrôle des changes et des restrictions aux mouvements de capitaux, Désintermédiation, c’est-à-dire accès direct des opérateurs aux sources de financement sans passer par des intermédiaires, et Décloisonnement, c’est-à-dire éclatement des compartiments qui existaient que ce soit du point de vue géographique, fonctionnel ou temporel (bourse en temps réel, plus de différence entre le boursier et le monétaire, dématérialisation des échanges par l’informatisation). Avec ça, plus rien n’empêche les opérateurs financiers de se faire des roubignoles en platine, jour et nuit, avec des contrôles très très limités (et surtout contournables, on le verra mieux par la suite), et grâce à la libéralisation des échanges, n’importe où avec n’importe qui… Pfiouuuuu, ça donne vachement envie, c’est extra cool comme plan… Enfin si t’es trader ou dirigeant d’une multinationale, ou bien une bande de politiciens qui mettent en œuvre toute cette magnifique organisation d’un nouveau genre (on vous récompensera par la suite d’avoir bien appliqué le plan).

Et après ? Et après ? Il se passe quoi ?

Ben on arrive à la fin des 90’s, une super période, vachement chouette : everythink is possible mon garçon ! Tu t’achètes un PC pentium fabriqué par des esclaves asiatiques, tu loues un bureau avec 3 potes, tu montes un projet dote-come avec plein de trucs qui clignotent mais surtout qui parle des trois doublevés, de « services » sur les autoroutes de l’information, et banco ! Ta boite est côtée en bourse en 6 mois, elle prend 500% dans le trimestre qui suit, tout le monde parle de toi, on veut te racheter, tu roules en Lamborghini, bois du champagne avec des blondes à forte poitrine venues exprès de Russie juste pour toi, mais tu continues à te demander quand tu vas te décider à taper plus que trois lignes de code. Parce que bon, on croit en toi (peut-être le nouveau Bill Gates ?) mais toi, t’as surtout des idées, deux ou trois bricoles qui trainent en ligne, pas plus. Le problème c’est que les joint-venture (capital-risqueurs), ils ont misé 300 patates sur ta tronche, comme avec une dizaine de milliers d’autres branleurs dans ton genre. Parce qu’ils pensent que c’est l’avenir. Mais quand tu vois la courbe exponentielle de la valeur boursière de ta petite startup, t’as un peu les foies. En 2000, tu te tires en catastrophe des bureaux toujours à moitié vides de www.justepourigoler.com : les investisseurs en bourse viennent de s’apercevoir qu’ils avaient tous misé sur du vent. Toi et quelques milliers de tes camarades petits-génies-du-net avez créé une bulle spéculative boursière. Ca s’appelle l’éclatement de la bulle Internet. Boum badaboum. Plein de milliers de milliards partent en fumée.

Oui, mais bon : en quoi ça amène la crise actuelle, tout le monde applaudissait la mondialisation à l’époque ?

Certes, et c’est vrai. Mais à partir de 2000 on commence à arriver au cœur du problème actuel, qui comme on le remarque, s’est mis en place par étapes successives, avec une philosophie univoque, celle de Friedman. Comme si toute autre alternative était proscrite, ce qui est bien entendu faux puisque des économistes très compétents proposaient d’autres voies. Mais personne n’a voulu les entendre, alors qu’ils prévoyaient les problèmes actuels, mettaient en garde sur les bulles financières et les effets pervers d’une dérégulation mondiale. Ce qu’il faut bien voir c’est que la globalisation financière couplée à celle des échanges a amené les acteurs de la finance à rechercher avant tout de la rentabilité à courts termes, à compenser les risques provoqués par les fluctuations des taux de change et des taux d’intérêts en créant de nouveaux produits hyper complexes carrément opaques, les produits dérivés, dont nous parlerons dans le prochain et dernier épisode de cette foutue saga. La crise systémique actuelle, financière, bancaire, économique, n’est pas une crise des dettes souveraines, elle est bien plus que ça. La dette est l’arbre qui cache la forêt, bien pratique pour les valets de la finance, nos dirigeants politiques : la dette permet surtout de ne pas parler de la déconnexion totale entre la sphère financière et l’économie réelle, d’un système économique désormais entièrement appuyé sur la spéculation (système qui menotte les Etats occidentaux). Ce système est en train de se noyer, les observateurs les plus avertis de l’économie le savent et le disent, et si l’on reprend, pour conclure, une phrase de l’anti-friedman, ce cher Keynes, ça donne ça : « je considère l’auto-régulation des marchés comme un mythe qui ne s’obtiendrait que sur le long terme, mais en utilisant la formule : « A long terme, nous serons tous morts »…

Next (and last) time : « how i fucked the world with my CDS »

Petit bonus en vidéo, pour se faire une idée de ce qu’est la finance internationale, ce documentaire sur la City de Londres. Si tout ça vous intéresse, trouvez 50 minutes : ça se regarde comme une série policière…


Documentaire: City de Londres, la finance en… par MinuitMoinsUne

Origines de la crise (3) : i belieeeeve i caaaaan fly

Origines de la crise (2) : tu l’a vu mon gros baril ?

Origines de la crise (1) : mais pourquoi, pourquoi, pourquoi…?

Global economic crisis : comment ça va se passer (ou pas)

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18 thoughts on “Origines de la crise (4) : si tu recules je te dérégule…”

  1. Mais non, mais non, vous n’avez pas bien lu…Friedman est simplement un théoricien qui justifie la suite de décisions qui mène à une globalisation complète de la finance, de la mondialisation des échanges. Vous comprenez bien que cette globalisation permet de créer une nouvelle forme d’économie entièrement orientée autour de la spéculation, du pillage des richesses nationales, de la socialisation des dettes et privatisation des bénéfices. Mais regardez le documentaire sur la City, vous comprendrez encore mieux. Le dernier épisode donnera les clés sur la crise de 2008 avec les produits financiers toxiques. L’effet cumulé ? Vous ne voyez pas ? Mais les impôts que vous payez tous les jours, les taxes, amendes, gel des salaires, tout ce pognon qui vous est pris ne sert plus qu’à payer les intérêts de la dette, à renflouer des banques… Tout le pognon engrangé par les multinationales, les structures financières qui devrait permettre de financer le développement du pays (parce que des gens les font tourner) part dans des paradis fiscaux, est maquillé dans des opérations spéculatives. Ca ne vous paraît pas un effet cumulé compréhensible ?

  2. Et maintenant la questino c’est quel candidat à la présidentielle aura les couilles (ou les ovaires) de proposer une solution durable à tout cela.

    J’ai un peu peur que ce soit l’extrème droite….

    Sinon, très bon article, comme les 3 précédents de la série !
    Mais est-ce normal que ça me déprime à mort à chaque fois ? :)

  3. Pour la question 1, j’aurais tendance à dire : aucun. Quant à l’extrême droite, elle n’arrivera pas à convaincre assez de gens qu’elle est devenue anti-mondialiste alors qu’elle a beuglé son adoration du système néo-libéral pendant les 25 dernières années. Les gens ne sont pas assez cons pour aller croire que la fille du borgne est devenue une gauchiste révolutionnaire…

    Pour la dernière question : oui, c’est un peu normal, mais il vaut mieux en rire et tenter de dépiauter la bête plutôt que regarder ça avec un air effaré sans rien y piger. Et puis de plus en plus de gens sont conscients de ce qui a été fait dans leur dos, et cette fois-ci ce sera dur de leur vendre le truc une deuxième fois. Sachant que le système mis en place semble un peu emballé, donc prêt à s’effondrer…alors peut être bien qu’il y a de l’espoir… Un crack boursier, financier et monétaire se profile…sans possibilité de le stopper, à moins que les oligarques ne prennent peur et disent : stop ! On régule, on calme le jeu, on reprend les billes. A suivre…

    1. « à moins que les oligarques ne prennent peur et disent : stop »

      Je n’y crois plus. Les oligarques sont devenus des ploutocrates qui ne pensent plus qu’en termes de profit, croissance, PIB. Autrement dit, qui ne tiennent pas compte de l’environnement, de la rareté énergétique et alimentaire et s’imaginent que le mode « consommation effrénée » est viable. Ils sont passés à la vitesse supérieurs : que le champagne coule, après moi le déluge

    2. « Pour la question 1, j’aurais tendance à dire : aucun. »
      là, je partage pas totalement ton pessimisme …
      le big one qui arrive peut amener à une reprise en main par des politiques …
      on en a eu un pâle avant gout en argentine …
      encore faudra t’il que nous, les gens, nous finissions par nous sortir les doigts du cul, mais aussi par sortir de ce moule idéologique qu’ont produit 35 ans de discours sur le nombril de l’individu en centre du monde, 35 ans de détournement des dispositifs de formation continue pour produire l’auto-flicage au travail, plus 10 ans de « saymoikélaplusgorsselistedefollowerssurmsnfessebouctwitter » toussa ….
      et là, va falloir y aller un peu à la barre à mine …
      et là

  4. En fait, je suis content que tu ne partages pas mon pessimisme, parce qu’au fond de moi je suis entièrement d’accord avec ce que tu résumes :-). Maintenant, reste à savoir quand même comment quelqu’un qui a voté toutes les lois de dérégulations, exhorté la gôche à voter une constitution qui rend l’Europe encore plus libérale que les States, a soutenu pleinement le mouvement de globalisation économique depuis le début va se retourner et dire : »ah ben non, maintenant chuis plus d’accord, en fait… ». Parce que je parle du candidat soooooocialiste en disant ça. Emmerdant, non ? Mais c’est certain, avec quelques barres à mine, une grosse colère bien populaire, il pourrait faire un mea-culpa et reprendre la main. Mais va falloir l’y pousser, sinon, il continuera à prendre ses ordres des preneurs d’otage$ qui se déchaînent en quelques nanosecondes sur l’économie du pays inventeur des droits de l’homme…

  5. « restez concentréS » et non pas « restez concentré »

    « et et empêcher » hey hey ! ;)

    « sans limite » et non pas « sans limites »

    « MarrakecK » ou « MarrakecH » ?

    « différenTs commerciaux » ou « différenDs commerciaux  » ?

    « toute cette magnifique organisation » et non pas « touteS cette magnifique organisation »

    J’écrirais « dot-com » et « trois doublevéS »

    « foutuE saga » et non pas « foutu saga »

    Amicalement

    PS : Bravo pour tous les « c’est-à-dire » ;)

  6. T’as vu, t’as vu Maître Capello comme j’ai fait gaffe aux c’est-a-dire ! Putain je suis en pleine progression… Whouhou ! :-)
    Par contre je garde dote-com avec un « e » à dote parce que c’est phonétique et qu’autrement on pourrait lire « do ».

  7. Après Keynes, laissez-moi citer un de mes héros, William Edward Deming – http://fr.wikipedia.org/wiki/William_Edwards_Deming – qui était pourtant un défenseur de l’économie de marché et de la libre entreprise :
    « A system must be managed. It will not manage itself. Left to themselves in the Western world, components become selfish, competitive. We can not afford the destructive effect of competition. »
    Soit, en gros : « Un système doit être régulé. Il ne se régulera pas tout seul. livrés à eux-mêmes dans le monde occidental, les composants deviennent égoïstes, entrent en compétition. Nous ne pouvons pas nous offrir l’effet destructeur de la concurrence. »
    In : The New Economics for Industry, Government, Education, second edition, 1993
    Fort de 50 années d’expérience en Amérique du nord et au Japon, Deming avait défini les bonnes pratiques de management et de gouvernance (voir les « 7 maladies mortelles » et les « 14 points » dans l’article Wikipedia. ça vient de son livre « Hors de la crise », que je suis en train de relire).
    Force est de constater que ce les principes qui prévalent aujourd’hui dans nombre d’entreprises et d’états sont à l’exact opposé de ses recommendations, et sont tout simplement en train de détruire l’économie et le tissus social au niveau mondial.

  8. Et pendant ce temps là, une majorité de gens pensent toujours que Clearstream n’est qu’une affaire de listing entre un boucher et son crochet… désolant
    N’oublies pas d’intégrer qu’une bonne partie des échanges ne se font même plus sur des marchés ouverts déjà bien pollué par le High Frequency Trade, c’est complètement invisible selon l’AMF.

    1. yep, la dernière partie, épisode faillve est très duraille à écrire, parce qu’on rentre dans tout l’énorme bazar des produits financiers dérivés…mais bon, je vais faire de mon mieux pour qu’on ait une photo la plus zolie (et complète) possible de toutes ces saloperies…

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