Le monde tel qu’il est

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Ce n’est pas toujours simple de voir le monde tel qu’il est. Prenons un ou deux exemples pour se faire une idée. Vous pourriez penser que le monde est tel qu’on vous le donne à voir. Par exemple, en vous disant que le Comité de Bâle a choisi de repousser à 2019 les règles prudentielles imposées aux banques après la crise de 2008 parce que sinon, « l’économie réelle » allait souffrir. C’est simple, ça tient à peu près la route et ça ne pose pas de questions.

Vous pourriez aussi  penser que si John C. Kiriakou va passer deux ans et demi en prison c’est parce que ce traitre a donné le nom d’un membre actif de la CIA a un journaliste, trahissant ainsi les règles de silence imposées par l’agence. Force reste à la loi.

Oui… Sauf que si l’on a un peu de mauvais esprit et que l’on déconstruit le storytelling qui entoure ces deux affaires, on fait une lecture un peu plus pessimiste et existentiellement difficile à gérer, du monde tel qu’il est… réellement.

Pour le premier point, il faut remonter un peu loin. En 2008, avec la crise des subprimes, la planète finance menace de s’écrouler. A force de jouer avec le feu, d’inventer et d’utiliser des produits pourris pour générer de l’argent, les financiers sont au pied du mur. Ils sortent alors leur fameuse incantation vaudou : ils crient en coeur « risque systémique« . Et les gouvernements, qui n’en sont pas à leur première expérience pourtant, se font avoir. Ils ouvrent grand le robinet et injectent des milliers de milliards de dollars. En abaissant les taux d’intérêts jusqu’à un niveau proche de zéro (du coup les banques qui empruntent à 0,25%  peuvent reprêter à 3% et générer de l’argent gratuitement, ou presque, pour redresser leurs comptes), mais aussi en injectant directement de l’argent frais pour sauver certaines banques de la faillite.

Toutes contentes (leur incantation vaudou a encore marché), les institutions financières en profitent pour injecter de l’argent dans ce qu’ils croient (encore et toujours)  être une martingale, le High Frequency Trading. Créant ainsi les bases d’une future crise de la même envergure, ou pire.

banker

Pas cons, les gouvernants (les politiques) se disent qu’il ne serait pas inutile de se prémunir contre une nouvelle crise globale. Et ils décident, via le Comité de Bâle, d’imposer à la planète finance des règles prudentielles plus dures. C’est « Bâle III« .

En résumé, on demande aux financiers d’avoir en soute assez de liquidités pour faire face à une crise majeure. Un truc assez logique finalement. Mais non…

Dimanche, le Comité de Bâle a plié face au lobby bancaire. Celui-ci faisait valoir (déjà-vu ?) que le secteur est encore convalescent, que la plupart des titres qu’il détient sont dépréciés (que vaut aujourd’hui la dette grecque ou espagnole ?) et surtout, que si l’on imposait des règles prudentielles trop strictes, le secteur aurait du mal à financer les entreprises (la fameuse soi-disant économie réelle). Et ça, ça inquiète beaucoup les gouvernements, parce que voyez-vous, une économie qui tourne au ralenti, faute de financement bancaire, c’est une récession qui pointe avec son lot de chômeurs, etc. L’enfer électoral.

Alors hop, on repousse à 2019 les règles prudentielles plus strictes imaginées au sortir de la crise de 2008.

Cool, on peut repartir comme en 40, se disent les banquiers. D’autant que, par exemple, vous pouvez toujours chercher un financier mis en examen ou condamné pour son rôle dans la crise des subprimes, vous n’en trouverez pas. La finance est le seul secteur de l’économie où quand on gagne, on gagne et quand on perd, on gagne. Sans jamais passer par la case prison, ou justice, bien entendu.

En attendant, les actions de ce secteur privilégié de l’économie, dont les acteurs ne font quasiment jamais faillite, quelles que soient leurs décisions abracadabrantesques, ont un léger impact sur les 99% de la population. Chômage, récession, austérité. Pour vous, pas pour eux. Le secteur des voitures de luxe par exemple ne s’est jamais aussi bien porté. A Ibiza ou à Saint-Trop, on continue de s’arroser les-uns-les-autres sur la plage à coup de bouteilles de champagne à plus de 1000 euros. Question de standing.

Les dirigeants des banques qui ont mené à la crise des subprimes ? Ils sont promus. Ils prennent la tête des Etats ou des banques centrales comme Mario Draghi. Tout va bien, merci pour eux.

Tuons ce messager !

Venons-en maintenant à John Kiriakou. Si vous ne le connaissez pas, il s’agit d’un ex-agent de la CIA.

kirakou

Regardez-moi cette sale tête de traitre à sa patrie, à son service secret… Il encourt deux ans et demi de prison. Parce qu’il a donné le nom d’un autre agent comme source possible à un journaliste. #Saymal.

Non, trêve de blagues, ça, c’est pour la galerie. Ce qui a franchement énervé les autorités américaines, vous savez, celles menées par le gentil Barack Obama, celui qui devait fermer Guantanamo il y a déjà… Heu… Très longtemps (lire cet article de 2009), c’est que John a été le premier agent de la CIA a valider publiquement, à la télévision, ce que tout le monde savait : les Etats-Unis torturent. Oui, ils font des choses que l’on trouve dans des dictatures.

15hooded.533

George Bush is not dead

Et ça, le gentil Barack Obama, prix Nobel de la paix, il ne peut pas l’accepter. Dans son pays, on torture, on écoute les communications de tous les américains sans contrôle d’un juge, on enferme des gens que l’on a enlevés à l’autre bout du monde sans perspective de procès, ni de sortie. L’arbitraire mené à son paroxysme (ou presque, le pire dans ce domaine ayant été les camps de la mort). Mais ça, il ne faut pas le dire. Silence dans les rangs !

Camp_x-ray_detainees

Pourquoi vous parler de John Kiriakou dans un article sur les règles prudentielles de Bâle III ? Parce qu’il y a une similarité. Cherchez un coupable de torture, de meurtre, d’enlèvement, d’écoutes sauvages à qui la justice ait demandé des comptes. Vous ne trouverez pas. Au pire, un soldat subalterne qui a tué des civils en Afghanistan. Mais George Bush et ses faucons, non. Personne n’a dû rendre de comptes. Et les mêmes erreurs continuent. Les drones tuent des civils au Pakistan comme jamais sous l’ancienne Administration. Personne, sauf… John Kiriakou, celui qui a publiquement avoué que les Etats-Unis torturaient. Le messager, celui qui a verbalisé une vérité. Lui, on le condamne. C’est le monde tel qu’il est.

Et on attend toujours l’étincelle.

 

 

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Auteur: Antoine Champagne - kitetoa

Dinosaure du Net, journaliste à ses heures. A commis deux trois trucs (Kitetoa.com, Aporismes.com et Reflets.info).

16 thoughts on “Le monde tel qu’il est”

  1. Je note avec regret que ce monsieur Kiriakou ne défend aucune thèse nazie, ne fait pas l’objet d’une procédure d’extradition pour avoir violé une magistrate, n’a jamais été accusé publiquement de manger des enfants, crus ou bouillis, et n’est même pas soupçonné d’être le vecteur du retour de la peste bubonique.
    C’est plus ce que c’était, les whistleblowers…

    Blague à part, je pense que ce type n’est rien d’autre qu’un menteur pathologique, et deux ans au gnouf ça va l’aider à se soigner.
    La CIA est une institution hautement respectable, qui ne plaisante pas avec tout ce qui est du domaine de la morale. Le moindre écart dans la vie privée de ses employés, hop, sanction. Un haut placé a eu une aventure extra-conjugale ? Démission sur le champ. La CIA, c’est éthique. Alors torturer des gens sans raison, vous pensez bien…

    1. À l’âge du Carbonifère, où l’atmosphère était composé de 25 % d’oxygène, un simple éclaire pouvait embraser l’air sur de vaste étendu.
      Le problème, ce n’est pas l’étincelle, il y en a plein actuellement. Le problème, c’est bien le contenu chimique de notre environnement qui n’est pas encore prêt à d’embraser.
      Mais il vient toujours un temps où les idées convergent et s’homogénéisent, alors là oui, cela s’embrase et on a un flashover (cf. Wikipédia) des plus violents.

  2. Merci pour cet article qui nous révèle ce l’on soupçonne de plus en plus fort depuis des années : nos démocraties s’enfoncent dans la dictature pour cause de gabegie bancaire et de peur de la libre expression qui remet en question les réseaux qui nous gouvernent et nous informent, et le fait que les lanceurs d’alerte voient très souvent leur vie brisée, pour l’une des raisons du premier point…

    Il n’a jamais été aussi urgent de virer l’oligarchie, malheureusement mondiale, tout comme nous avons viré les aristocrates en 1789.

    Mais le péquin moyen, endormi devant sa télé et ses jeux vidéos, n’a même pas l’ombre d’une idée sur ce qui se trame. Dormez, dormez, gentils citoyens, l’effet de la grenouille cuite à petit feu fait son oeuvre.

  3. @amicalement, je suis viscéralement démocrate, donc viscéralement con !!! Il est toujours très difficile de faire le bonheur des autres contre leur propre volonté , mais quand la volonté ( qui tantôt se traduit par une absence de vision claire de la chose, donc de volonté) est à ce point atrophiée, il n’est plus temps de se lamenter eh oui une bonne dictature des lumières ( si tant est que l’on puisse oser cet oxymore) me paraît des plus urgente, se débarrasser de cette populace putassiere, c’est ce que font de mieux nos ennemis au final, paradoxalement. Le seul bémol, c’est que les rares gens qui pensent, qui affutent leur esprit critique, sont conscients du caractère foncièrement mortifère de toute cette merde, pâtissent aussi, sur le plan social, au même titre que cette populace imbécile…

  4. @incurable optimiste !(on peut sans doute me faire le reproche inverse, mais malheureusement, l’histoire me donne raison…)
    Croyez vous sincèrement qu’un peuple majoritairement composé de gens intelligents se vautrerait chaque jour devant les océans de bêtises crasses concoctées par nos merdias ? Croyez vous sincèrement qu’il s vindrait manifester à près d’un million de personnes pour ce que relève au mieux d’un faux problème, au pis d’une grossière manipulation des esprits ( au même titre que ce nouveau « défi » de la francafrique au Mali…) pour éteindre la colère sociale qui gronde (malgré tout), mais qui n’est bien évidemment pas relayée par nos merdias. La « prestitution » comme dirait l’autre… Non, les gens sont définitivement trop cons pour qu’une issue favorable a cette dictature mondialisee puisse être envisagée à l’heure actuelle…

  5. Aaaaaaaaaaah aaaaaaaah ami calmant !!!!!!

    Euh, nous n’avions visiblement pas la même définition du peuple… Je ne parle pas des génies de l’histoire qui ont œuvrer avec trop souvent une reconnaisssançe tardive de leur conception de la vie et des bouleversements qu’elle a pu induire, tardive, parce que justement jamais appréciés à leur juste valeur parce queue nomme le peuple, la masse décérébrée, majoritaire en tout temps. Les révolutions ont toujours été le fait d’une minorité, la très fantomatique classe moyenne supérieure. Le peuple à toujours suivi, peu ou prou, sachant, putassier incorrigible qu’il est retourner sa veste aussitôt que ça sent le roussis. L’exemple le plus marquant à cet égard reste l’expérience avortée de la Commune… Voilà le peuple dans toute sa vilenie… Dénonçant les Communards, la livrants aux chiens de Versaillais!!! Avant de sagement retourner à la niche!!! Qu’il n’aurait jamais dû quitter en réalité. Paradoxe ultime, la démocratie n’est pas fait pour le peuple…

    Ce que je suis en effet, sans vergogne aucune, je fais partie de l’élite aussi bien sur le plan social que sur le plan intellectuel… Mon pedigree aidant… (Le terrible pédant que voilà) mais en tant que déclassé, je parle d’un promontoire qui me permet sans doute de mieux saisir que bien des gens l’absurdité du système sociétaire et d’embrasser dans son ensemble les espoirs infondés des uns ( dans l’état actuel des choses) et le formidable sentiment d’invulnérabilité des autres. En somme ce décalage particulièrement grisant entre ceux qui savent et qui agissent dans l’impunité la plus totale et ceux qui ignorent la réalité des choses et fondent leur soir de vie meilleure sur l’émergence hypothétique d’un homme ou d’une femme providentielle…

    L’absence ce culture historique, l’ignorance crasse revendiqué par de plus en plus de gens font le reste… Ne nous étonnons donc pas que ce peuple de débile ressemble toujours davantage aux bêtes de somme, tels que les élites (si souvent auto proclamées) les façonnent…

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