La ville sous le poids des mots

Requalification, revitalisation, rénovation, revalorisation, regénération, renouvellement, renaissance, reconquête…

Derrière ces mots en « Re » se profile la ville de demain, ou plutôt d’aujourd’hui. La novlangue urbaine est au pouvoir. Le poids des mots, le choc des poteaux.

Le sociologue Jean-Pierre Garnier s’est spécialisé dans les politiques urbaines et a passé une bonne partie de sa carrière à décrypter les discours des urbanistes, architectes ou autres « aménageurs » de l’espace public — placés sous la tutelle des élus locaux et de leurs premiers « partenaires », les groupes de BTP.

Dans un essai paru cette année sur Article11, il recomposait ce langage dans un « lexique techno-métropolitain », sorte de dictionnaire « au service de l’ordre urbain ».

Jean-Pierre Garnier s’est confié à Arte Radio dans un document sonore qui résume très bien les enjeux de cette nouvelle « sémantique » — à écouter en lisant ce qui suit (*). [lien direct]


Comme c’est une « pensée courte », dit-il, alors le dictionnaire de l’urbanisme triomphant est plutôt réducteur :

  • une centaine de substantifs (adaptation, catalyseur, coopération, défi, émergence, essor, excellence, osmose, métropole, mutation, polarisation, potentiel, process, rayonnement, synergie, valorisation, volonté… pour les plus signifiants).
  • une quinzaine d’adjectifs épithètes (comme actif, créatif, dynamique, innovant, ouvert, novateur, performant, porteur…)
  • et une trentaine de verbe, souvent la déclinaison des mots précédents (accompagner, catalyser, dynamiser, éclore, favoriser, fédérer, impulser, impacter, promouvoir, rassembler…)

Derrière ces discours de façade et cette « architecture de vitrine » (où la prééminence du verre laisse croire à une « transparence » des décisions urbanistiques) se cache bien entendu un projet de société qui prend forme dans toutes les villes quelque soit la couleur politique de la municipalité.

Les sociologues appellent ça la « gentrification » — du mot anglais gentry, gentilhomme — ou encore « boboïsation », pour utiliser un terme plus contemporain —, et cela consiste tout simplement à « rénover » le bâti mais surtout à « renouveler » les habitants, pour y exclure les couches les plus populaires — faute de revenus suffisants pour pouvoir y vivre. En gros, « le quartier change, certes, mais pas pour les mêmes personnes. »

Entendu dans un quartier à cheval entre St Denis et Aubervilliers, en pleine « rénovation » grâce aux fonds de l’Agence nationale du même nom (ANRU): « Avant, on était trop pauvre pour partir; demain, on va être trop pauvre pour y rester… »


Langue de poix vs. langue de poids

Le sociologue sceptique distingue alors deux types de « novlangue » mis au service des « aménageurs ».

Ce qu’il appelle la « langue de poix », « visqueuse et gluante », destinée au populo, le « grand public » — que l’on infantilise pourtant toujours autant… Cette langue de poix équipe par exemple toutes les plaquettes en papier glacé, les powerpoint présentés en « conseils de quartier », et les grands panneaux en couleur affichés dans les mairies pour « vulgariser » la ville et la faire gober aux futurs expulsés… La version soft du lexique ultralibéral. Par exemple :

  • citoyenneté, cohésion (sociale), communauté, convivialité, diversité, identité, proximité, minorité, mixité (sociale), vivre ensemble, urbanité…

Il y a ensuite, comme complément naturel, sa version hard, « manageriale »: la « langue de poids », celle « des gens qui pèsent et qui ont du pèze ». On tombe alors dans une langue plus patronale et moins complexée :

  • attractivité, compétitivité, efficacité, employabilité, flexibilité, productivité, rentabilité, profitabilité… Tout en évitant soigneusement de ne pas polluer ce discours avec précarité ou pauvreté, qui sont pourtant la conséquence directe des concepts définis précédemment…


Cas d’école à Paris : projet Ourcq-Jaurès

Pour illustrer l’application concrète de ces discours bien rodés, il suffit de s’intéresser par exemple au « projet d’aménagement Ourcq-Jaurès » (Paris 19ème) censé sortir de terre mi-2013 sous la houlette du sénateur-maire PS Roger Madec. Les termes employés collent parfaitement à la démonstration, comme le lit pour nous Jean-Pierre Garnier [Document 4’28 – lien direct].

Apparait dans la présentation le terme « d’insalubrité », utilisé dans la phrase « populations victimes de l’habitat insalubre ». L’ANRU a depuis choisi un terme plus orwellien, « habitat indigne ». Qui justifie donc que les élus et promoteurs agissent pour « secourir » ces populations menacées. A noter bien sûr que les gens sont « victimes » des méchants immeubles décrépis, mais pas des marchands de sommeil ni des propriétaires qui préfèrent laisser croupir les bâtiments pour justifier ensuite d’appeler la cavalerie municipale et d’empocher une belle plus value… Non, jamais les populations ne sont les « victimes » de la violence sociale inhérente à l’ultralibéralisme, encore moins des connivences politiques entre élus et bétonneurs. Non, les pauvres gens sont « victimes » des murs qui s’écroulent, en proie aux cages d’escalier délabrées, agressés par les ascenseurs meurtriers…

En cherchant bien, on tombe alors sur la version BTP de ce discours flamboyant, qui permet, dans le cas du quartier Ourcq-Jaurès comme dans tant d’autres, à Bouygues Immobilier de reprendre à son compte cette novlangue pour vendre son immeuble de « standing ». Comment l’a-t-il baptisé? « Métamorphose », un terme chargé d’une signification symbolique qui ne renie rien du projet de société évoqué plus haut, la gentrification.


* Rythmé avec des extraits d’un JT de l’ORTF de 1964 (Canal St Martin), d’un reportage de FR3 sur la rénovation du quartier Fourvière de Lyon (2003), d’un autre de FR3 Paris sur la mode des « tours écolos » (2008), et d’un film de propagande de l’ANRU avec la voix doucereuse de Serge Moatti (à voir ici, illustration parfaite de cet article). 

Twitter Facebook Google Plus email


5 thoughts on “La ville sous le poids des mots”

  1. Je m’y retrouve dans cet article. J’ai vu aussi cette novlangue urbano-technico-gestionnaire lors d’un stage dans un PRU de Clichy-sous-Bois… Les comités de pilotage entre ville, aménageur, architecte, bailleur etc sont tellement loin, très loin de la vie quotidienne, des souffrances, des soucis d’accès aux institutions, des soucis de parfait achèvement, etc. etc. De la vie quoi.

  2. Merci pour cet éclairage fort intéressant que je ne connaissais pas trop.
    J’ai vu la rénovation du Panier à Marseille, ce quartier avec ses rues étroites où se croisait la diversité très souvent bon enfant et pittoresque de cette ville, et notamment un restaurant extraordinaire. Vlan, TGG Paris Marseille, plus un seul habitant du centre de Marseille n’a maintenant les moyens d’acheter. C’est maintenant un coin touristique à la mode juste derrière la Mairie mais vidé de son âme

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *