La presse et les hackers: un amour non assumé

bullshit spottedNDLR : Cet article initialement publié sur le blog Crise-de-foi.com récemment disparu a été récupéré dans le cache de Google. Nous avons pris cette initiative pour illustrer notre réponse aux lecteurs du Figaro, suite à une grossière manipulation par l’image qui assimile les Hackers de Telecomix à Anonymous.

**Le texte que vous allez lire est le fruit d’un travail commun de Tris Acatrinei et Bluetouff**

Personne ne s’accorde à dire ce que sont vraiment les hackers, y compris ces derniers, qui peuvent passer des heures à disserter dessus. Pourtant une chose est certaine: la France n’aime pas les hackers.

Historiquement, les hackers ont toujours été considérés comme des cyber-criminels. Tout d’abord par les autorités, qui les ont surveillé, infiltré , pour finir par réduire à néant toute possibilité de rassemblement et de travail collaboratif.

Les autorités ne comprenaient pas les travaux des hackers. Détourner un objet de son utilisation première pour pouvoir en faire autre chose, lui donner une autre utilité… quelle idée saugrenue ! Et s’ils détournent les objets de leur utilité première, c’est forcément parce qu’ils sont guidés par des intentions malicieuses et dolosives. Cela ne peut être que dans un but illicite et pas dans l’idée d’améliorer le dit objet, faciliter la vie des utilisateurs, voire contribuer à une oeuvre qui peut parfois les dépasser.

Les hackers se sont donc renfermés sur eux-mêmes, ils ont investi l’espace numérique, à défaut de pouvoir ouvrir leurs hackerspaces, comme c’est le cas dans le monde entier . Ils se sont aussi retournés vers le logiciel libre. Rapidement, la France est devenue l’un des plus gros contributeurs du logiciel libre, grâce aux hackers.

A l’Assemblée Nationale, des députés, sur Ubuntu, utilisent les logiciels qui ont été écrits par des hackers . Toutes les entreprises du CAC 40 utilisent ces logiciels écrits par des hackers, certaines de ces industries s’enrichissent même grâce aux travaux de hackers. Le logiciel libre s’est imposé à une vitesse fulgurante, certes, quelques institutions ont un peu de mal, à l’image du Ministère de la Culture et quelques députés comme Franck Riester disent lutter contre les hackers … Mais Franck Riester, c’est le monsieur Jourdain du Hacking, on lui pardonnera donc ses propos.

Quant à 3M, nous lui laissons tout le loisir de s’exprimer. Après tout le principe même de la démocratie est de laisser à chacun la faculté de s’exprimer, même si c’est pour dire des âneries.

Aujourd’hui le plus gros problème des hackers, ce ne sont pas les députés, ce n’est pas le Gouvernement, ce ne sont pas les services judiciaires dans leur ensemble, ce sont les journalistes. Pour la presse les hackers, les hacktivistes, les Anonymous sont toujours des cybercriminels. Et ça, ça les fascine. On mélangera allègrement hackers, hacktivistes, anonymous, pirates… tout ça après tout c’est du pareil au même, du moment qu’on les présente comme des cybercriminels et donc dangereux pour le bon père de famille, figure bien connue des juristes.

Et pourquoi s’embêter à expliquer tout ça à des lecteurs après tout ? Ils n’y comprennent rien les lecteurs, c’est bien connu. Le cybercriminel est la seule chose qui parle au temps de cerveau disponible. Dès lors, peu importe qu’on le nomme anonymous, hacker, hacktiviste, infowarrior ou Chuck Norris. Pourquoi s’embarrasser de philosophie, d’éthique ou d’histoire ? Pourquoi ne pas tirer un trait sur Hacktivismo , Phrack  ou Madchat  ? Personne ne s’en rendra compte, tout le monde s’en fiche après tout. Le pourquoi n’est jamais important.

Tout le monde s’en fout du pourquoi. Et surtout, surtout ne pas attribuer un rôle sociétal au hacker. Le public n’est pas prêt à entendre que le hacker n’est pas celui qui pille des comptes bancaires mais celui qui va changer son futur proche. Techniquement, politiquement, le hacker a pour fonction de rendre la société meilleure, plus vivable, plus équitable. Et pour ça, pas besoin de jouer les justiciers. Il existe des moyens parfaitement légaux d’y parvenir. Mais les moyens légaux, on s’en fout, c’est pas vendeur. Et puis c’est effrayant pour les lecteurs d’apprendre que les hackers vont changer leur vie. Vous aimeriez qu’un être présenté pendant des années comme un cybercriminel vienne changer vos petites habitudes ?

Ce qui l’éclate le grand public, c’est quand le site de la CIA ou de Paypal est mis hors ligne quelques minutes par un déni de service. Vite, allons interviewer un Anonymous ! : « qui est Anonymous dans la salle, c’est pour une interview ! ». Malheur à vous si jamais vous suggérez gentiment de ne pas trop fantasmer sur nos copains masqués. La réponse qui fuse immédiatement est « pourquoi vous en êtes? »

Il n’y a pas à dire, les hackers sont devenus un marronnier au même titre que les Francs-Maçons que l’on soupçonne de tous les maux. Que les Francs-Maçons se rassurent, ils ne sont plus responsables des 7 plaies de l’Egypte, les hackers ont pris le relais. Ils sont devenus le cauchemar des « honnêtes gens ». Ils hantent les mauvais rêves des enfants, ils dévorent les bébés la nuit, ils sacrifient des vierges et font couler leur sang dans des systèmes de watercooling, ils sont partout et ils sont nulle part.

Et maintenant qu’on a donné dans la caricature, il est possible de redevenir sérieux. Si des hacktivistes franchissent certaines lignes jaunes, c’est qu’ils pensent que c’est nécessaire pour défendre certaines valeurs, certaines libertés fondamentales. Mais ce n’est pas la règle.

Pourquoi la presse cherche t-elle à imposer ceci comme la « norme du hacker » ? La destruction, c’est ça qui obsède les gens, donnons-leur donc de la destruction. Construire de toutes façons, ça n’a jamais été vendeur. Innover, ça ne sert à rien. Protéger ? Mais on a les lois pour nous protéger non ?

Les hackers en ont marre de toutes ces fadaises, ils ne supportent plus l’image que leur donnent les médias. Les hackers construisent, ils n’iront pas lancer des dénis de service sur un site de presse qui a écrit un article qui ne leur plait pas. Ils ont autre chose à faire et surtout préfèrent répondre en utilisant les mêmes armes que les journalistes. Oui certains luttent pour des causes qu’ils croient justes. Ils le payent cher, même, quand ils ne se font pas prendre. Ils donnent du temps, de l’énergie, à s’en rendre malade, à se couper du monde. Les hackers qui se tournent vers l’hacktivisme font plus que mener des actions, ils vivent complètement leur action, 24h sur 24. On les appelle les « hackers chinois » dans la presse. C’est bien connu, tous les hacks institutionnels ou politiques sont l’œuvre de hackers chinois. Et ceux là, ce ne sont pas des stars, vous n’entendrez probablement jamais parler de leurs exploits. L’intrusion pour eux n’est qu’un détail, la portée du hack va souvent bien plus loin, et si l’intrusion est nécessaire, alors elle coule de source, ce n’est qu’une étape, pas une finalité.

Les journalistes qui s’émeuvent d’une « starification des hackers » peuvent dormir sur leur deux oreilles. Ce ne sont pas des hackers qui sont « starifiés ». Le hacker ne travaille généralement pas sur les sujets qui intéressent la presse.

Ce qui intéresse la presse, c’est :

  • L’activiste qui lance un déni de service sur Paypal
  • Le Jean-Kevin qui trouve un XSS sur Twitter
  • Le pirate qui aspire des terrabits de divx ou celui qui place des liens rémunérés par la publicité sur Megaupload. La presse n’hésitera d’ailleurs pas à présenter ce dernier comme un « petit génie de l’informatique ». Puis ce petit génie, un jour, monte une association de soutien, la presse relaie ses actions. Et puis c’est le drame. Un jour la vérité éclate , la presse s’est faite bernée. Mais cela ne l’empêche pas de recommencer, elle persiste à mélanger allègrement hackers, pirates et hacktivistes : tous des cybercriminels. La presse n’apprend pas, elle tourne en rond, reproduisant systématiquement ses erreurs, réaffirmant ses imprécisions. C’est lassant.

Quand Telecomix arrive à établir une communication IP en Égypte par ondes radio, on a l’équivalent de 3 ou 4 articles de presse et une fiche bien fournie dans les agences de renseignements.

Quand un relinkeur de DIVX se fait pincer on a 1000 articles de presse et 30 secondes au 20h de « méfait du piratage » sur TF1 et M6.

Quand Anonymous sature un site web on en a 10000 et un prime time sur Al Jazeera. Oui Anonymous sait communiquer. Et après ? Pourquoi les assimiler à des hackers ? Pourquoi les starifier pour ensuite se morfondre en se disant que c’est pas normal de « starifier des hackers ». Retirez donc toute publicité de vos sites, oubliez votre compteur de statistiques, allumez votre neurone.

La presse aime les hackers qui détruisent, elle se fout de ceux qui construisent. La presse a starifié la lie du hacking depuis des années et maintenant elle s’émeut d’une « dangereuse starification », alors qu’elle a été la première à contribuer à cette starification comme elle l’a fait avec d’autres entités dites nuisibles pour la société. Donc l’entendre s’émouvoir du fait que les hackers seraient devenus des espèces de stars (mais sans la drogue, l’argent et les femmes) alors qu’elle est la première à les glorifier ne manque pas d’une certaine malhonnêteté intellectuelle. Essayer de faire preuve d’une certaine humilité et d’une certaine forme d’honnêteté intellectuelle n’est pas incompatible avec les règles de déontologie de la profession. Avant de pointer du doigt les hackers, une petite introspection sur la globalité de l’œuvre de la presse à leur égard serait bienvenue.

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11 thoughts on “La presse et les hackers: un amour non assumé”

  1. «Vous aimeriez qu’un être présenté pendant des années comme un cybercriminel vienne changer vos petites habitudes ?»

    s/cybercriminel/puceau boutonneux asocial/
    fixed.

    Plus sérieusement, il n’est pas sûr que le «problème» des hackers soit un problème d’ «image». Même avec la définition correcte, il n’est jamais assimilé par le «grand public» (ménagère, toussa) que comme un ennuyeux autiste du clavier.

    Je pense que la vision «pirate» du hacker correspond à une vision romantique qu’en a la société. La vraie définition ne l’intéresse pas du tout, car elle la renvoit à sa propre vacuité.

    Plutot d’accord avec le reste de l’article, même si il a tendance à tourner autour du pot. De toutes façons, on en revient toujours à la critique des media, qui font vivre la majorité de nos concitoyens dans un rêve halluciné.

  2. Les hackers, ce sont avant tout des gens capables de démonter des programmes conçus pour nuire à l’homme.
    Un excellent début d’analyse dans le Diplomatique sur les machines qui prennent le contrôle de notre société.
    RER « imaginons un instant que ces portillons soient remplacés par des vigiles chargés de distribuer des claques ou des coups aux clients ne circulant pas à la bonne vitesse : ce serait scandaleux, insupportable. Nous l’acceptons pourtant de la part des machines, car nous savons qu’elles ne pensent pas »
    http://www.monde-diplomatique.fr/2011/07/LAFARGUE/20788

  3. Ping : Veille Antic
  4. Un ami a transformé un frigo (avec friseur) en fumoir pour la charcut’ qu’il fait et les poissons qu’il pêche. Pour moi c’est un hacker.
    De même que l’autre pote qui fait son cidre avec ses pommes et son bout son calava avec ce cidre.

    Hacker ne se limite pas à l’informatique : c’est comprendre et détourner l’usage. Ca marche aussi avec les sandwichs au jambon ou les pizzas.

  5. Ouais, et y’a même une émission mensuelle de radio (carrée l’émission) qui en parle sous cet angle, c’est à dire le véritable angle…J’avoue que c’est rare, voire que c’est peut-être bien la seule… Do You Hack Me, sur Radio Libertaire, tous les 4ème vendredi, de 16h à 17h30. La prochaine, justement, va parler de sécurité et de vie privée, et on sera pas dans le sensationnel. Mais ça va être très très intéressant.

  6. zavez oublié les ikea hackers.

    (si. google it)

    ;)

    (sur rezo y’avait un article de mona chollet sur le hacking, « j’aimerais que ma fille devienne un hacker », cherche et trouve, padawan lecteur, ça te fera grand bien aussi)

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