#Gaza : Les dessous de la trêve

Mercredi 21 novembre – 19 heures GMT.

Après 8 jours de bombardements intensifs, le Hamas et Israël réussissent à s’entendre sur un trêve des combats par missiles interposés.

Triste résultat des courses : 162 morts côté palestiniens et 5 morts côté israéliens, sans compter les innombrables blessés. Nous aurions aimé pouvoir vous affirmer que cette trêve est le résultat du constat des dirigeants que leurs actions entraînaient un trop grand nombre de victimes civiles. Malheureusement la logique nous incite à penser que ce n’est pas la cas.

Je vous invite à un petit tour d’horizon des raisons qui ont conduit à cette cessations des hostilités.

Suivez le guide …

Analyse de l’équation militaire

Les hostilités sont déclenchées le mercredi 14 novembre.

Dés le début de l’opération, l’armée israélienne applique une stratégie qu’elle partage avec ses parrains américains : la stratégie de « la première frappe ». Les renseignements militaires ont amassé des informations sur les caches de missiles stratégiques du Hamas. La première vague de bombardement devra renvoyer les capacités du Hamas à l’âge de la roquette Qassam.

Cette première frappe va-t-elle être un succès ? C’est ce que pensent les journalistes de Al-Akhbar. Quelques minutes après avoir assassiné le chef de la branche armée du Hamas (un exploit  étant donné le luxe de précautions dont celui-ci s’entourait), Israël frappe 20 sites de lancements des roquettes à longue portée en mesure de frapper Tel-Aviv ou Jérusalem.

L’armée israélienne crie victoire, et les militants du Hamas ne démentent pas. Les israéliens ont-ils pour autant réussis à atteindre leurs objectifs stratégiques ?

Retour en Juillet 2012.

Hassan Nasrallah, chef politique du Hezbollah va faire une apparition publique et va révéler certaines informations concernant le dernière guerre du Liban en 2006. Il affirme que la résistance libanaise a réussie à tromper le renseignement israélien. Pensant connaitre 80% des stocks balistiques du mouvement libanais, l’armée de l’air serait entrée en action. Mais les bombes de l’armée israélienne se seraient abattues sur des caches vides, discrètement déménagées par les militants … La première frappe israélienne aurait été un échec, entraînant avec elle l’aventure guerrière de Tsahal (l’armée israélienne) au Liban.

Revenons à l’opération « Pillars of defense« .

Le 15 novembre : deux missiles de type « Fajr », lancés depuis Gaza, frappent les environs de Tel-Aviv. Cette ville est visée pour la première fois depuis la guerre du Golfe.

Le 16 novembre, c’est Jérusalem qui est visée. Une nouvelle ligne rouge dans les guerres qui ont opposé Palestiniens et Israéliens.

Le 17, deux missiles « Fajr » tirés sur Tel-Aviv sont interceptés par le système « Iron Dome », et deux autres roquettes frappent les environs de Jérusalem.

Le 18, deux nouveaux missiles palestiniens visent Tel Aviv.

Le 20, Jérusalem est de nouveau visée mais les roquettes atterrissent en Cisjordanie.

Ces attaques ne feront pas de blessés ni de dégâts. Mais les militants palestiniens ont réussi à franchir des lignes rouge et à mettre deux des plus grandes villes israéliennes sous la pression des sirènes. Et les tirs de roquette de faible portée ne semblent pas se calmer.

 

‘They’re pipes, basically »(« Ce sont pratiquement des tuyaux »)
Commentaire d’un source sécuritaire israélienne commentant le fait que certaines roquettes soient déchargées de leur têtes explosives pour leur permettre d’aller plus loin.

 

Car si le lancement de missiles à plus longue portée semble demander une certaine logistique, les militants palestiniens sont passés maîtres dans l’art de tirer des roquettes à faible portée. Dans les premiers jours de l’offensive, les militants lancent ainsi plus de 500 roquettes par jour en moyenne vers les villes du Sud d’Israël. Comment lutter contre ces engins légers ? Les journalistes de al-Jazeera témoignent que chaque lancement de roquette attire dans les secondes qui suivent un bombardement de l’armée israélienne  Mais ces frappes réactives restent sans effets, les militants palestiniens utilisant des systèmes de mis à feu à distance. Hormis de nombreux assassinats ciblés, les pertes dans les rangs des combattants palestiniens semblent avoir été légères.

Quelques heures après son entrée en guerre et sa première frappe couronnée d’un succès apparent, Israël se retrouve-t-il sans cibles stratégiques d’importance ? Que penser du bombardement deux jours consécutifs d’un immeuble hébergeant la presse, censé abriter un « système de communication du Hamas » ? Ou du bombardement de bâtiments officiels de Gaza, vidés depuis bien longtemps de tout être humain ?

Que faire ?

 

Tir d’interception du système « Iron Dome »

 

Le nouveau système « Iron Dome » affiche des statistiques insolentes. Plus de 90% des roquettes menaçant de toucher des zones habitées sont interceptées, permettant ainsi à Netanyahu de ne pas payer le coût politique de sa guerre. Mais seule une invasion terrestre à grande échelle pourrait faire bouger le statu quo qui commence à s’établir entre les deux adversaires. Et cette invasion aurait un coût politique beaucoup plus lourd.

Netanyahu est-il un lecteur assidu de Clausewitz ?

La guerre, extension de la politique

Quand Clausewitz a affirmé que la guerre n’était que l’extension de la politique, voulait-il parler de petites querelles politiciennes ?

Dès le début de l’offensive, de nombreux analystes se sont interrogés sur l’éventualité de motifs politiques derrière le déclenchement de l’offensive par l’establishment israélien. Netanyahu avait en effet déclaré la tenue d’élections législatives anticipées début octobre, devant se intervenir en janvier 2013. Mais cette thèse a du plomb dans l’aile, la popularité de l’extrême droite étant déjà en forte en hausse avant le début de l’offensive.

Mais qu’en est-il des raisons politiques derrière la décision d’accepter un cessez le feu ? Le magazine Haaretz a effectué un sondage sur l’offensive de Gaza auprès du public israélien :

« Sondage Haaretz : Plus de 90% des juifs israéliens soutiennent la guerre de Gaza. Mais dans le même temps, seulement 30% du public soutient une invasion terrestre. »

En 2006, Ehud Olmert avait payé le prix de sa décision d’envoyer l’armée au Liban pour y détruire les capacités militaires du Hezbollah. Avec l’embourbement de l’armée israélienne, le soutien au gouvernement s’était très vite érodé. Quant à la dernière opération dans la bande de Gaza en 2008 (Opération « Cast Lead »), les résultats politiques de cette aventure guerrière avaient été plus que mitigés pour le gouvernement qui l’avait enclenchée.

Netanyahu a du évaluer le risque politique d’une invasion à Gaza. A-t-il décidé de récolter ses gains militaires et de se retirer avant que les choses ne deviennent plus risquées ?

Élargissons maintenant un peu notre champ de vision et tournons nous vers l’Amérique. En 2008, durant l’opération « Cast Lead », George Bush était aux commandes. L’Amérique avait mis tout son poids derrière la politique israélienne. Elle avait bloqué une tentative de résolution de l’ONU visant à imposer un cessez le feu. Prenant ses fonctions quelques mois plus tard, Obama avait alors eu l’occasion de présenter patte blanche sur ce sujet.

En 2012, les choses ont changés. Obama sort de sa campagne et il vient de prendre ses fonctions. Ses relations avec Netanyahu ne sont pas au beau fixe. Dans un mouvement un peu risqué, celui-ci s’est prononcé pour son opposant : Mitt Romney. Les Etats-Unis vont une fois de plus proclamer leur soutien sans failles à Israël. Mais ils vont aussi rapidement prendre contact avec le nouveau président Égyptien, et appuyer sa tentative de négociation d’une trêve. Celle-ci interviendra finalement avant un vote à l’ONU. Obama a-t-il voulu s’éviter un  veto dévastateur pour sa politique arabe ?

 

Au centre Hesham Qandil, premier ministre égyptien, à droite Ismaël Haniyeh, chef du gouvernement Hamas à Gaza.

Car le printemps Arabe est aussi passé par là.

Durant l’opération « Cast Lead » en 2008, Moubarak avait maintenu un blocus sévère de la bande de Gaza (empêchant même des médecins d’y pénétrer). En 2012, Gaza n’est plus isolée. L’Egypte ouvre ses hôpitaux aux blessés palestiniens. Le premier ministre égyptien visite l’enclave palestinienne dès le troisième jour de l’offensive, suivi de près par le ministre des affaires étrangères Tunisien. Puis c’est au tour d’une délégation de la Ligue Arabe …

Israël pouvait-il se permettre de poursuivre son offensive alors qu’une grande partie de la communauté internationale poussait à la trêve ?

Arrêtons-nous quelques secondes. Ou est passé notre cynisme légendaire ? La nouvelle légitimité des gouvernements égyptiens et tunisiens suffirait-elle à changer la face d’un conflit qui dure depuis presque 60 ans ? Nous pouvons faire mieux.

Creusons un peu plus pour lever un nouveau coin de voile sur les changements régionaux.

Le Hamas change d’orbite

Retour en 2011.

La révolution syrienne vit ses premiers instants. En avril, Abu Dhabi fait passer au régime de Bachar Al Assad un message en provenance des Américains. Ceux-ci proposent au régime syrien une assistance économique et une paix équitable avec Israël en échange d’une rupture du régime avec ses alliés régionaux : Iran et Hezbollah. Le régime refuse. La suite fait partie de l’histoire.

Mais qu’en est-il du Hamas ? Leur a-t-on aussi fait une proposition et ont-ils su ne pas la refuser ?

Au début de la crise syrienne, les leaders du Hamas se font d’abord discrets. Les bureaux à l’étranger du mouvement de résistance palestinien sont en effet à Damas depuis 1999.

En janvier 2012, des rumeurs sur un changement de la tête du bureau politique commencent à se faire entendre. Khaled Meshaal à la tête du mouvement depuis les années 1990 aurait choisi de ne plus se représenter. Des sources internes indiquent que ce choix pourrait être lié à la crise syrienne et à la question du déménagement les bureaux de Damas. Meshaal voyage beaucoup. Ses absences de Damas se font de plus en plus longues.

En février 2012, il annonce qu’il ne retournera pas à Damas avant que la situation sécuritaire soit stabilisée. Il conduira temporairement les affaires du Hamas depuis Doha au Qatar. Cette annonce est faite à la suite d’une nouvelle tentative de réunification palestinienne sous égide Qatarie. Ce nouvel accord signé à Doha avec le Fatah attire des critiques au sein du mouvement, et plus spécialement des dirigeants aux commandes dans la bande de Gaza. La direction politique semble chercher ses marques. Messhaal déclarera même qu’il est prêt à quitter son sponsor iranien si un autre soutien financier est trouvé. Il appellera les syriens à « avancer vers la démocratie et la réforme« .

Abbas et Mechaal à Doha en février 2012.

En avril 2012, la balance semble tourner en faveur de la confirmation de Meshaal à la tête du mouvement. Le résultat des votes des différentes branches du Hamas tendent à valider la stratégie du leader historique. Cette orientation provoque de nombreuses discussions en interne et certaines tensions apparaissent avec sa base et ses alliés historiques. Des leaders du Hezbollah et du Hamas montent alors au créneau assurant que les mouvements de résistance sont en bon termes et que la collaboration continue.

Mais la direction du Hamas en exil semble bel et bien changer d’orbite.

Meshaal toujours en fin de mandat, va entreprendre un déplacement au Caire. Il y sera rejoint par une délégation de la bande de Gaza menée par Ismaël Haniyeh. L’Egypte exerce une attraction de plus en plus forte sur les leaders du mouvement islamique. Depuis la chute de Hosni Moubarak, les frères musulmans, organisation mère du mouvement, sont au pouvoir. Les lignes idéologiques sont convergentes.

Les rencontres au Caire seront qualifiées de « Turning Point ». Meshaal  déclarera :

« Nous somme rentrés dans une nouvelle ère de relations entre la Palestine et l’Egypte, la grande soeur et le leader de la nation arabe »

Des rumeurs font état de déplacement des bureaux du Hamas au Caire. Puis Meshaal affirme qu’il ne se représentera pas à la tête du mouvement malgré de nombreuses pressions en interne et en provenance de divers pays arabes.

Ismaël Haniyeh et Mohammed Mursi

Le 2 octobre 2012, les services de sécurités syriens ferment les bureaux du Hamas à Damas, bureaux inoccupés depuis quelques mois. La télévision syrienne accusera Meshaal d’être « un ingrat et un traître« .

Durant l’offensive israélienne, Hassan Nasrallah, chef politique du Hezbollah, s’exprimera. Il dira sa confiance dans les capacités de la résistance à Gaza et appellera les pays arabes à augmenter le prix du pétrole pour faire pression sur les occidentaux. Il citera aussi un passage du Coran à propos de la générosité de dieu envers les gens reconnaissants. Le Hezbollah fera fuiter des informations dans la presse expliquant que les lignes d’approvisionnement du Hamas sont encore en activité. Des informations fraîchement grillés par les services israéliens mais étonnement précises étant donné leur sensibilité.

 Mursi, en grand gagnant ?

L’annonce du cessez le feu est faite du Caire en conférence de presse commune entre Hillary Clinton et le ministre égyptien des affaires étrangères Mohammed Kamel Amr. Clinton affirmera :

« C’est un moment critique pour la région. Le nouveau gouvernement d’Egypte assume son rôle de responsabilité et de leadership qui a longtemps fait de ce pays une pierre angulaire de la stabilité régionale et de la paix.« 

Obama appellera Mursi.  Il le remerciera « pour ses efforts pour atteindre un cessez le feu solide et pour son rôle de leader dans la négociation d’une proposition de cessez le feu.« . Le président israélien Shimon Peres qualifiera l’intervention du Mursi de « surprise agréable« . Meshaal fera l’éloge du rôle de l’Egypte disant qu’elle avait « traité avec la résistance avec une grande responsabilité et de la façon dont il fallait le faire« .

A gauche : Khaleed Meshaal, dirigeant politique du Hamas; Au centre : Muhammed Mursi, président égyptien.

Coïncidence ?

Le 20 novembre, veille de la déclaration du cessez le feu, le FMI et l’Égypte parviennent à un accord préliminaire concernant un méga-prêt destiné à revitaliser l’économie égyptienne. Le 23, quelques jours à peine après le cessez le feu, Morsi passera un décret et s’accordera des pouvoirs étendus : le président est désormais à l’abri des poursuites judiciaires, ses lois et décrets ne pourront plus êtres contestés, et l’assemblée constitutionnelle ne pourra plus être dissolue.

Une nouvelle étape dans la quête révolutionnaire pour faire disparaître l’ancien régime ? Ou l’émergence d’un nouveau pharaon ?

Et maintenant ?

C’est bien joli d’observer tous ces acteurs qui s’agitent derrière la scène, faisant des pieds et des mains pour tirer la couverture à eux.

Mais que va réellement impliquer ce cessez le feu pour la population de Gaza enfermée dans la plus grande prison à ciel ouvert du monde ? Et que va-t-il impliquer pour le conflit israélo-palestinien en général ?

Les termes de la trêve sont simples :

  • Arrêt de toutes attaques en provenance de Gaza.
  • Arrêt des assassinats ciblés par Israël.
  • Si le blocus n’est pas explicitement nommé, il est évoqué de faciliter le déplacement des biens et des personnes
  • L’Egypte se porte garante du cessez le feu

A l’heure où l’on observe un grand chamboulement dans les alliances et les politiques régionales, tous ces nouveaux acteurs vont-ils avoir la sagesse de donner une réelle chance à la paix ?

Car dans le fond, cette trêve ne résout rien. Le blocus qui étouffe la bande de Gaza demande à être levé. Qu’en sera-t-il de la réconciliation palestinienne mainte fois annoncée, sans cesse repoussée ? Qu’adviendra-t-il des négociations de paix entre Israël et le président de l’autorité palestinienne Mahmoud Abbas, négociations mise au frigo depuis trop longtemps ?

Israël saura-t-il un jour faire l’impasse sur sa politique guerrière pour s’engager dans la voie d’une paix durable et d’une région pacifiée ?

Quelques heures avant d’être assassiné par Israël et que l’escalade se déclenche, Ahmed Jabaari, chef de la branche armée du Hamas avait reçu une proposition de paix à long terme. Cette proposition venait de l’artisan des négociations de libération du soldat Gilat Shalit, l’activiste Gershon Baskin, et elle était soutenue par l’Égypte. Le Hamas cherchait cette trêve depuis longtemps. En témoigne cet article de Haaretz datant de 2009, et dans lequel les leaders du mouvement déclarent ne demander que l’ouverture de Gaza au monde :

« Nous voulons faire partie de la communauté internationale »

Israël a-t-il juste voulu montrer ses muscles une dernière fois, avant d’être contraint de désamorcer un scandale international qui durait depuis trop longtemps ? Lorsque Mahmoud Abbas a menacé de demander une amélioration du statut du représentant des palestiniens à l’ONU, les diplomates israéliens ont averti que le gouvernement pourrait « devenir fou« .

Était-ce de cela qu’il s’agissait ? Devenir fou ? Ou le laisser à penser …

Je vous laisse avec les images d’un des derniers bombardements israélien avant le déclenchement du cessez le feu. Il a touché le stade de Gaza. Ce stade avait été inauguré par Yasser Arafat. Il a été accusé d’avoir été utilisé comme pas de tir pour des roquettes.

Des grosses explosions, au milieu d’un stade, sous l’oeil des caméras.

Du marketing guerrier.

 

 

 

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8 thoughts on “#Gaza : Les dessous de la trêve”

      1. Merci Dom ! Très intéressant ce point de vue, car original. Ca m’a l’air censé en plus.
        En gros, ce qu’il dit pour finir, c’est que les 2 peuples ont un gros problème avec leurs divers « représentants » et que ce serait pas mal qu’ils prennent la parole pour faire des choix raisonnables et dans leur intérêt commun.
        Ca me rappelle quelque chose de moins oriental…

        ————-

        aparté rien à voir avec votre lien : putain de connerie d’affaire EC à la noix, ils « boudent » un peu du coup les valeureux et respectables dinos sous informés sur cette question ci ;)

  1. Espérons au moins que cela mette fin à « l’analphabétisme en tant que punition » et au « régime anémique » imposé à la population. Et avec un peu de chance, on leur permettra même d’avoir accès à de l’eau potable en échange de ressources souterraines quand leurs nappes phréatiques seront asséchées dans quelques années.

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