Chronique de l’ego-photographie

On est tous photographes… heu non pas vraiment mais c’est que l’on voudrait nous faire croire. L’explosion des réseaux sociaux, sa propre médiatisation, l’étalage de sa vie privée et intime sur la toile, la starification de son ego sont autant de phénomènes pathétiques qui contribuent à enterrer de manière définitive les photographes.

Internet veut nous laisser croire que tous les métiers nous sont possibles : photographes, reporters, journalistes, soignants et ce sans aucune éthique, ni formation… Pourtant, de vraies questions sociologiques et psychologiques se posent.

Le monde derrière un écran

Nous avons tous vécu ces visites infernales dans des lieux touristiques où l’on manque à chaque pas de se faire éborgner par des perches à selfies et des visiteurs qui en fin de compte, sont plus intéressés par la publication de leurs exploits et de leur misérable sourire niais sur face de bouc ou le petit oiseau qui chante que par l’atmosphère des lieux qu’ils explorent. Visiter, photographier un lieu mythique, un paysage magique ou juste une vieille pierre, est plus qu’une simple pression de son doigt sur le déclencheur. Appuyer sur le bouton demande une certaine imprégnation de l’ambiance du lieu, un ressenti de ce qu’on veut montrer non pas du concret mais bel et bien de l’atmosphère qui se dégage. Shooter c’est surtout créer de l’imaginaire à partir du réel.

La c’est tout l’inverse. C’est montrer le réel (en général moi, moi et encore moi) d’un lieu banalisé au possible. Je n’oublierai jamais ces cinq jours de visite à Rome, cette errance dans ce lieu hors du temps, doux vagabondage sans cesse perturbé par ces photographes de l’égo qui en venaient à m’agresser parce que je m’étais invitée, sans le savoir, sur leur selfie.

Ce qui m’a vraiment interrogée à l’époque c’est la manière dont ils percevaient le monde à travers leurs écrans : ce monde forcément artificiel puisque numérisé et pixellisé. Au delà du phénomène de montrer qu’ils y étaient, qu’est ce qui se joue an niveau profond? Le monde est-il devenu tellement effrayant qu’il faut absolument interposer un objet entre eux et lui? quelle sera alors la vision finale? l’impression qui va se dégager? Quand j’écris cela je ne peux m’empêcher de penser à cet épisode de la série mythique (oui, oui, mythique) Black Mirror où l’héroïne ne vit sa vie qu’à travers les points de notoriété qu’elle gagne au fil de son quotidien et qui finalement s’y perdra corps et âme.

Ces petits points de notoriété amenés par la publication de leur selfie à la plage, à Rome, à Venise, à Lisbonne, ces petits j’aime et ces petits cœurs que nous envoyons tous comme des débiles (si si vous le faites aussi, comme tout le monde), qu’apportent-ils à l’expéditeur? que vous apportent t’ils à vous aussi? Si ce n’est une illusion d’être dans le monde?

Etre photographe, et particulièrement portraitiste demande une sensibilité toute particulière à l’humain. Et justement c’est cet accès à l’humanité qui est totalement remis en question dans cette démarche.

Plus vraiment humain

Cette photo est une de celle qui m’a le plus perturbée cette année 2017, non pas que j’ai une affection particulière pour la principale protagoniste de cette scène, mais parce que j’y ai vu le reflet le plus pur et le plus criant de ce que j’appelle la déshumanisation de notre quotidien.

La manière qu’a le public de tourner le dos à celle qu’ils sont venus voir est étouffante de cruauté. Non ils ne sont pas venus voir la femme politique mais ils sont venus montrer qu’ils y étaient.

Si on projette cela à un cercle plus intime, plus familial, que dire de ces photos d’amis qui se selfisent dans leur soirée de retrouvailles? ou ces jeunes amoureux qui photographient leurs vacances en montrant avec des sourires étincelants la qualité de leur bonheur? ou encore cette jeune maman qui publie sur les réseaux sociaux sa complicité avec son bébé? ou enfin, plus pathétique encore, ces jeunes cadres qui publient leur cigare, leurs exploits culinaires, leurs achats futiles tous plus chers les uns que les autres en ricanant sur ceux qui n’ont pas tout cela.

Comment vivre le bonheur et le malheur à travers des écrans? D’ailleurs est-ce que ces publications ne relèvent pas plus de la frime au pire sens du terme qu’une réelle envie de partage? « Vous avez vu ce que j’ai, ce que je vis et bien vous, vous ne le vivez pas… et toc »

Quel écran opaque cela met-il entre vous et les autres? encore un besoin de protection sans doute? mais à trop se protéger on ne vit plus, on se remplit de vide. A trop shooter, on ne photographie plus, on collectionne de manière obsessionnelle. Et l’obsession c’est le début d’une maladie.

Une société en soins palliatifs

Il est difficile aujourd’hui, au vu de tous ces constats, de continuer à croire en toute cette mascarade. L’être humain n’existe plus vraiment. D’ailleurs on peut se permettre de torcher, d’abattre en direct en quelques caractères, la dignité et l’intégrité de l’être humain qui est loin, loin derrière son propre écran. A force de vivre par écrans interposés, la conception de l’être humain est en train de disparaitre totalement.

Si on reprend la définition officielle du mot « société », voila ce que l’on peut lire :

« Ensemble d’êtres humains vivant en groupe organisé »

Mais pour se sentir humain, ne faut-il pas tout d’abord reconnaître l’humain face à soi? L’humanité, sa propre humanité, ne commence-t-elle pas tout d’abord par la reconnaissance de l’humanité de l’autre?

Alors on fait quoi?

J’ai bien conscience que cet article ne fait que toucher de nombreux sujets sans les approfondir réellement. Et je n’ai pas la prétention de proposer des solutions. Mais parfois proposer une image est bien plus parlant que du blabla. 

En remerciant tous les auteurs de ces dessins et photographies, illustres inconnus perdus dans la jungle de l’internet et c’est bien dommage. Le tableau quant à lui est de Salvador Dali

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2 thoughts on “Chronique de l’ego-photographie”

    1. le retour de l’idolâtrie de l’image, et tout le monde veut être le « dieu » affiché sur l’autel de ce culte. Benjamin Walter prédisait déjà le retour du culte de l’image comme forme de résistance à la disparition du sacré dans la société. Mais de là à retourné à l’antiquité où chaque ville, village, groupe social ou famille aura son propre « dieu » qu’il adorera et qui se livreront bataille par followers interposés en mesurant leur grandeur par le nombre de le leurs fidèles.
      Les grecs anciens doivent bien se fendre de rire depuis les enfers ou même les bords du styx: « et ils nous traitent de superstitieux! »

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