Vu d’Allemagne, le village sécuritaire n’est pas plus reluisant

Il y a dix jours, j’étais en voyage diplomatique. Mes alter ego des Big Brother Awards Deutschland m’ont convié à Bielefeld pour assister à leur 11ème palmarès des meilleurs surveillants généraux. Une dizaine de récompenses distribuées, dont — une première — une mention spéciale Neusprech, inspirée du Prix Novlangue remis en France depuis 2004.

Il y avait même un invité surprise, le Pr. Gert Wagner, directeur de Zensus 2011, la commission chargée du recensement qui doit débuter le 9 mai prochain. Ce beau projet va mener à la constitution d’une base de données gigantesque, 80 millions de fiches individuelles au bas mot. Questions intrusives sans rapport avec la finalité, recoupement avec d’autres registres administratifs, durée de conservation de 4 ans, le tout sans aucun droit d’opposition et sans informer convenablement les citoyens sur l’exploitation future de ce mégafichier. Inutile de dire qu’en France, la question s’est déjà posée… il y a dix ans.

Le professeur Wagner est venu tout droit de Berlin pour caresser la statuette et se justifier mollement. « Tout est légal, tout est sous contrôle, il n’y a aucun risque », a-t-il dit en substance à une salle pas du tout convaincue. En quittant les lieux, il a même essayé de se faire rembourser ses frais de transports… « Faut pas exagérer, c’est son boulot d’être ici, déjà on lui offre une belle tribune », me glissera un des organisateurs. Surtout que ce voyage, c’est le contribuable qui l’a payé, et pas lui.

Bienvenue dans « La résidence »

Deux prix dans la catégorie « Communications » ont été décernés. Le premier revient à une bien curieuse « résidence sécurisée », une de ces « gated communities » qui pullulent en périphérie des grandes villes. Façades protectrices, portails électriques, accès par badges sans contact, caméras de surveillance gérées par une sympathique police privée : l’habitat néo-bourgeois par excellence. Mais son succès repose surtout sur la qualité de ses relations sociales. Les amis des uns deviennent ceux des autres. L’ambiance est vraiment cool. Les proprios ? Ils se font super discrets. Bon, il faut dire que le loyer est vraiment donné, en échange chacun doit donner un peu de sa personne. Pour le bien de la résidence, on ferait n’importe quoi. Rena Tagens, la co-fondatrice des BBA Allemagne, est tombée sous le charme.

Vous comprenez mieux maintenant où elle voulait en venir. Un réseau social, ça se présente toujours comme un « village », un village « global » pour le coup. Comme dans celui de la série Le Prisonnier, il faut juste avoir confiance. Signer les « conditions de service », c’est comme accepter le règlement intérieur d’une copropriété. Bon d’accord, comme le loyer du « réseau social » est gratos, vous n’êtes pas propriétaire. Ni de vos meubles, ni de votre bibliothèque, ni de vos albums photos… Mais à quoi bon, puisque ce sont vos amis qui en profitent.

Source: Matt McKeon (mattmckeon.com/facebook-privacy)

L’autre condition pour faire partie du « village Facebook », c’est la transparence. Il y a bien sur des clés, mais à quoi bon puisque les fenêtres sont grandes ouvertes et les baies vitrées font que presque tout le monde — même ceux qui n’habitent pas encore la résidence — peut admirer votre fort intérieur.

C’est vrai que les proprios y vont un peu fort en baies vitrées. Ils en installent à tout-va, sans forcément avertir les habitants. Mais bon, c’est écrit dans le bail, il fallait le lire jusqu’au bout. Sur ce graphique animé fort instructif, on peut admirer comment la « transparence » à la sauce Facebook a évoluée entre 2005 et 2010. Les sphères en bleu sont les pièces de la maison que les habitants pensaient fermées à clé ou cachées derrière les volets, alors qu’en réalité n’importe qui ou presque pouvait voir à l’intérieur.

Quant aux proprios…, que des gens désintéressés, cela va de soi. Beaucoup moins transparents sur leurs propres comptes. L’éditorialiste du Guardian Tom Hodgkinson a signé il y a trois ans une tribune encore d’actualité. Il raconte les frasques d’un certain Peter Thiel, co-fondateur de PayPal, qui sera l’un des trois premiers administrateurs de Facebook Inc. aux côtés du boss Mark Zuckerberg, juste après sa création en juin 2004. Il a misé 50.000$, ça en vaut près de 2 milliards à ce jour.

P. Thiel (wikipedia)

Sa véritable histoire, personne n’a pu en profiter dans le film hollywoodien « Réseau social », sorti l’an dernier. Le CV de ce businessman — d’origine allemande, tiens donc — est gros comme la Bible. Pour résumer, ce pro du capital-risque a investi dans une multitude de sociétés « point com ». Il se présente comme un « hyper libertarian », terme pompeux qui veut simplement dire « néo conservateur ».

 

Libertaire, mais tendance Reagan/Thatcher, comme il le dit lui-même, où le mot « liberté » se conjugue plutôt à la sauce « ultra libéralisme » : moins d’impôts, moins d’Etat, et sus au multiculturalisme. Il a fondé notamment TheVanguard.org, un site créé pour faire la nique aux « libéraux » (de gauche, enfin « gauche » à l’américaine…) du site MoveOn.org, créé en 1998 et résolument anti-Bush. Thiel adore aussi les paradis fiscaux, il dirige même un hedge fund du tonnerre de dieu. Une petite phrase pour la route ? «Vous ne verrez jamais de révolution d’ouvriers prendre une banque d’assaut si cette banque est située à Vanuatu…» Rena a bien raison : ils sont trop sympa, les proprios de la résidence !

H. Cox

[MAJ] Ah, un oubli concernant un certain Howard Cox. En avril 2006, c’est une autre boite de capital risque, Greylock Venture Capital, qui mène la seconde levée de fonds de Facebook (un paquet de 27,5 millions $). Cox est aussi au « board » (administrateur) de la société In-Q-Tel, communément admise comme étant la cagnotte à stra-up de la CIA. Il émarge même au Secretary of Defense Business Board.

Vraiment sympa, ces proprios. Vraiment.

Apple, les drones-flics et la « novlangue » de Goëthe

Quant aux autres palmes hackadémiques distribuées à Bielefeld, quelques unes méritent le détour.

La filiale allemande d’Apple, par exemple. Ça lui pendait au nez, à Steve Jobs. Pour Andreas Bogk, membre du jury et représentant du vénérable Chaos Computer Club, Apple, surtout avec son iPhone, bat tous les records d’abus d’autorité. Bon, comme Facebook, personne n’est forcé d’acheter son matos hors de prix qu’il verrouille avec des logiciels encore plus fermés que ceux de Microsoft. Impossible d’utiliser la machine sans passer par iTunes ou Appstore. Bref, dixit Andreas Bogk, une « prise d’otage » voire même un « chantage » qu’exerce Apple sur ses clients, bien contraint d’accepter de livrer leurs données personnelles pour pouvoir utiliser leur petit bijou à plusieurs centaines d’euros. Les 117 pages de sa « Privacy Policy » lui laissent la main sur à peu près tout, y compris les données de localisation. Comme Facebook, d’ailleurs.

L’ironie de l’histoire, c’est qu’en 1984, la firme de Steve Jobs lançait le premier « MacIntosh » avec une pub de Ridley Scott qui montrait le méchant Big Brother vaincu par la machine d’Apple. «Vous verrez pourquoi 1984 ne ressemblera pas à « 1984 »». Pub elle-même parodiée l’an dernier pour une promo (non officielle) du système Android de… Google!

MD4-1000 de Microdrones

Autre récompense qui a fait mouche à mes yeux, celle remise à Uwe Schünemann, ministre de l’intérieur du Land de Basse-Saxe. C’est là qu’ont eu lieu en novembre dernier des manifestations pour s’opposer aux convois de déchets nucléaires de la Hague vers le site de stockage de Gorleben. Schünemann a eu l’idée géniale de « tester » sur ces manifestants pacifiques des drones de surveillance, comme la France l’avait fait dès 2003 lors du contre-sommet du G8 à Evian. Les petits hélicos sans pilote choisis en Basse-Saxe sont made in Germany, oeuvre de la société Microdrones.

Le idrone de SMPT

Tiens donc, ça me rappelle quelque chose… Mais oui: on dirait le « idrone », prototype français conçu par SMP Technologies. On se demande qui a déposé le brevet en premier. SMPT, ce n’est autre que l’importateur du pistolet Taser en France. Son PDG, Antoine Di Zazzo, avait d’ailleurs lui aussi été sacré aux BBA France en 2007. Son machin, il le vend maintenant comme un « drone écologique » (sic), qui « peut sauver des vies ».

Sa brochure ne le dit pas, mais son objectif est d’embarquer sur ce drone des balles « taser » aux mêmes effets paralysants (50.000 volts) que son pistolet, récemment flingué par le Conseil d’Etat.

Enfin, terminons par une petite leçon de la langue de Goëthe. Le mot retenu par le jury pour remporter la Mention spéciale « Neusprech » (novlangue) est l’adorable Mindestspeicherdauer. Littéralement, cela donne « durée de stockage minimum ». C’est tout simplement le mot officiel qui remplace un terme devenu indésirable, à savoir Vorratsdatenspeicherung. Qui désigne simplement la « rétention des données ». Comme évoqué dans notre dernier billet, ce principe de surveillance généralisée a été invalidé par la Cour constitutionnelle de Karsrühe en mars 2010. A l’image de « vidéoprotection », quand on ne veut pas changer la loi, autant changer le dico.

Bref, pas de doute, si dans certains domaines l’axe Paris-Berlin ne file pas droit (économie, nucléaire, diplomatie…), dans le beau village sécuritaire le dialogue franco-allemand reste toujours cordial.

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