Les coulisses de la Finance – Acte 1
On parle beaucoup de la Finance dans les discussions de comptoir. « La Finance est responsable de tous nos malheurs. Les financiers sont responsables de la crise. Et les banquiers, n’en parlons pas : « des bons à rien et des arnaqueurs ». Cette même Finance, qui est dénoncée par tous, est mon environnement quotidien. Et ça tombe bien car vous allez pouvoir rentrer dans cet univers bien particulier. Pour ce premier acte, je vais vous raconter la vie interne d’une société financière.
Le machisme bien ancré
Les non-initiés se représentent souvent les financiers comme des Gordon Gekko en puissance, avec costume hors de prix, cigare et chaussures italiennes. Ils n’en sont pas très loin, même si les bretelles portées par Michael Douglas dans Wall Street sont laissées au placard… Mais le cliché le plus présent reste tout de même le machisme. Et on peut dire qu’il est ancré dans la culture d’entreprise. Ce n’est pas pour rien si la quasi-totalité des financiers « high-level » sont de sexe masculin. Non, c’est tout à fait normal car voyez-vous, dans ce milieu, c’est le sexe dominant. Et les répercussions sont multiples.
Bien sûr, le recrutement est orienté. Les postes à responsabilité sont confiés aux hommes, le reste est ouvert aux femmes. J’ai pu entendre lors de la création d’un poste d’assistant analyste financier :
Il nous faut une fille. Elles sont meilleures dans le rôle d’assistante. Leurs capacités de mémorisation et de rédaction sont clairement un atout.
Oui, cette phrase est misogyne. Et elle ne vient pas d’un salarié lambda. C’est le directeur financier himself s’adressant au directeur général… Le poste fut attribué quelques semaines plus tard à une jeune femme au physique attrayant.
Car le physique est une donnée essentielle. On sait tous qu’une employée sexy a des compétences beaucoup plus importantes qu’une femme au physique banal… Je me souviens que lors d’un autre recrutement, pour une autre assistante évidemment, les CV des candidates avaient été épluchés par le DG, non pas pour étudier les compétences mais pour analyser la photo et les hobbys.
Moi je te conseillerais celle-ci plutôt que celle-là car elle est quand même plus sexy. Elle est peut-être moins compétente mais au moins tu pourras la baiser…
Dixit le DG s’adressant au futur responsable de la personne en question.
Je vous passe les multiples réflexions sur les stagiaires de passage, les regards lourds de sens sur certaines salariées, je pense que vous avez saisi le message. Si l’on était dans un autre secteur d’activité, on appellerait ça du harcèlement et de la discrimination. Ici, on appelle ça le quotidien…
Ce machisme d’un autre temps peut également affecter les hommes. Les pères qui ont la folie de demander un congé paternité sont souvent bien mal considérés. Je me souviens m’être entendu dire :
Pourquoi tu veux prendre tes 14 jours ? Tu serais le premier ici à le faire. X les a pris lui mais il est venu travailler pendant ce temps-là. Au moins, ça nous a même rapporté un peu de thune.
Oui, dans la finance, nous ne sommes pas à une arnaque près mais nous aurons l’occasion d’en reparler plus tard. Et lorsque vous avez tendance à privilégier votre famille plutôt que votre sainte entreprise, le DG vient vous dire solennellement que c’est très mauvais pour votre couple. Il vaudrait mieux passer plus de temps le soir au bureau pour résoudre tous vos problèmes… La vie de famille vue par le financier. Un très grand moment !
Lux(ur)e et inégalités
Un autre point très important dans ce milieu est l’argent bien évidemment. Notre métier consiste à gérer une énorme masse d’argent afin d’en tirer le maximum de cash possible. Voilà l’explication la plus simple du métier de financier. Et bien souvent, vu que nous bossons dans cette montagne si haute de billets, les dirigeants ont tendance à se perdre un peu à une certaine altitude…
Dans ce milieu, les apparences ont une importance phénoménale. Si vous n’avez pas le dernier iPhone assorti avec l’iPad qui va bien, vous êtes soit un has been, soit un loser. Dans les deux cas, vous ne ferez pas affaire avec le client en face de vous qui, lui, a ces beaux gadgets entre les mains. Alors, souvent, c’est la course folle au « m’as-tu vu ». Et les limites sont dures à poser. Quand je regarde dans la cour de ma société, je vois une voiture avoisinant les 150 000 € servant de voiture de fonction au DG, aux frais de l’entreprise. Un autre véhicule, celui du PDG, est estimé quant à lui à plus de 200 000 €. Je vous passe les autres voitures tirées aussi de grandes marques allemandes.
Et je ne suis pas dans une multinationale, loin de là… Vous n’avez même surement jamais entendu le nom de la société dans laquelle je travaille. Et les véhicules ne sont qu’un exemple. Les frais de restaurant chez les étoilés au guide Michelin, les remboursements d’achats chez Hermès ou Dior, les derniers gadgets Apple, les « œuvres d’art » payées le prix fort… Tout cela bien sûr au frais de la princesse ou devrais-je dire, sur le dos du client.
J’ai pu aussi constater que même la limite de la décence n’était pas respectée. Après certaines soirées bien arrosées des meilleurs crus, il arrive que les portes de certains clubs d’effeuillage parisien s’ouvrent à nos financiers. Mais tout cela n’est pas gratuit bien sûr. Bouteilles de champagnes, pole dance et lap dance privées se retrouvent ensuite dans les comptes de la société. Certaines soirées peuvent ainsi revenir très cher, allant de 50 000 € pour le simple week-end, à plus de 300 000 € pour une soirée de gala en grande pompe. Et je vous le redis, nous ne sommes pas une multinationale.
Mais pour bien asseoir sa supériorité, le financier se doit d’écraser certains salariés. Et tous les avantages dont il dispose seront bien évidemment refusés aux salariés lambda. Les salaires font le grand écart (de 1 à 30, voire plus). Mais comme le financier se doit de montrer sa générosité, il s’efforcera de cacher cette misère bien orchestrée par des cadeaux distillés, de-ci, de-là, pour faire espérer les basses mains qu’un jour, eux aussi auront un vieil iMac de cinq ans dont le directeur ne veut plus, et dont, même ses proches, n’ont pas voulu…
Le roi et sa cour
Avec ce système bien entretenu par la caste dirigeante, certains salariés deviennent très envieux de leur réussite sans gros efforts. Survient alors ce que j’appelle l’effet « cour du roi ». Je m’explique.
Les employés dans la finance ont très souvent les dents longues. La montagne, l’altitude, tout ça, on l’a déjà évoqué. Les dirigeants ne sont pas les seuls à perdre pied, sauf que pour obtenir ce qu’ils veulent, les envieux ne peuvent décider d’un coup de s’attribuer une prime ou des dividendes exceptionnels. Non, eux n’ont qu’une possibilité : travailler leur visibilité. Et pour cela, tous les moyens sont bons. Bien sûr, il y a les after work en compagnie des dirigeants. Il n’y a pas de meilleur moment pour une bonne séance de cirage de bottes. Autour d’un bon verre, payé par son N+1 bien sûr, enfin, par la carte corporate de son N+1… En fin de journée, on assiste très souvent à ce spectacle désolant des sujets voulant attirer l’attention du roi. Et souvent, ce stratagème fonctionne. Quand vous êtes visible, vous êtes récompensé. Avantages en nature, augmentations salariales, bonus divers… Car le financier, même s’il dispose de tout l’argent voulu, adore se faire lécher les chaussures italiennes et avoir de la compagnie pour raconter ses bonnes blagues bien grasses et misogynes.
La vie quotidienne dans une société financière est donc palpitante : jamais un moment pour s’ennuyer. Mais ce n’est pas tout, il reste encore bien des choses à découvrir, que nous évoquerons lors du prochain acte, le côté Judge Dredd de la Finance : « La loi, c’est nous »…





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Très bel article.
Sans mentionner la société, ça correspond à quels types de postes ces comportements concrètement (ceux des « rois ») ?
Et c’est sur Paris j’imagine ?
Intéressant en tout cas !
Les rois mentionnés sont dans mon cas des directeurs de service. Mais ils peuvent également correspondre à de simples responsables ou cadres zélés…
Je ne peux pas te répondre pour Paris…
Ca ressemble à une caricature… Est-ce du vécu ?
Je t’assure que ce n’est en rien une caricature. Je ne grossis même pas le trait! Tout ce que je raconte, je l’ai vécu. C’est le but de cet article: vous montrer les coulisses sans filtre correcteur.
@titub : la description d’Oliver est très plausible. Deux exemples, issus de mon expérience personnelle, il y a…
longtemps (30 ans) !
1-De jeunes diplômés d’une grande école, travaillant dans des banques, décrivaient leur emploi du temps selon la règle des tiers :
un tiers pour travailler, un tiers pour courtiser les supérieurs, un tiers pour mettre des peaux de bananes aux collègues.
2-J’ai personnellement travaillé comme intervenant extérieur dans une grande banque française. J’ai vu la pression exercée sur les cadres. Le principe pour monter en grade : arriver le premier au bureau, en partir le dernier. Résultats dans le service où j’intervenais : un cadre au placard (il ne jouait plus le jeu) et 2 autres « out » : infarctus !
C’est effrayant…
Madrid dans la rue, ce soir en directo…
http://www.rtve.es/noticias/directo1/
J’avais déjà eu des echos très similaires ou les clients étaient spoliés au profit des amis de la cour
Pour constater également ce genre de choses dans le meme milieu.
Je plussoie.
Le machisme ordinaire, les femmes à la comm les hommes à la finance.
Suffit de regarder les commerciales de fonds de gestion tjrs des bombes qui servent de faire valoir. Et le gestionnaire toujours des mecs.
Mais ce qui m’inpressionne le plus c’est le coté hermétique du milieu, ils se connaissent tous, meme ecoles etc.
Bref tres bel article, vite la suite.
Pour avoir travaillé dans une banque, je confirme quelques points :
- La course à « qui a la plus grosse » dans les discussions commerciales. Les commerciaux de la banque n’avaient pas le dernier Iphone, ce qui leur a valu des moqueries des représentants d’un fournisseur lors d’une réunion officielle.
Bilan : La semaine suivante, commande massive du dernier modèle pour tous les responsables, commerciaux et employés en vu …
- Les blagues misogynes et l’importance du physique pour les assistantes.
- Le cirage de pompes à coup d’heures sups et de brainstorming après 19h pour bien montrer que la famille passe après.
L’utilisation des biens de la boite pour des usages personnels (carte de crédit utilisée en vacances à l’étranger, notes de frais de palaces parisiens pour des « séminaires » …)
Oliver je t’aime
Un retour d’expérience hors norme. Tu pourrais en faire un livre je pense.
Je plussoie
Le livre est à l’étude… et merci pour cette déclaration d’amour Snow!
Ça reste un peu difficile à avaler sans preuves, sources ni références. A ne pas prendre personnellement, mais mon premier réflexe est de douter, surtout quand on me raconte une histoire si proche des clichés du genre.
Est-ce qu’il ne serait pas possible de donner quelques références qui pourraient permettre de faire un peu de recoupement ?
Si je donnais des preuves documents à l’appui, je risquerais mon poste et des sanctions pécuniaires… Je donne déjà pas mal de détails. A toi de voir après si tu me crois ou non. Un jour peut-être, tu verras des documents sortir sur le net mais pas aujourd’hui…
Est-ce qu’on peut généraliser ce témoignage à toute la finance ou est-ce juste une mauvaise équipe dirigeante qui insuffle cet esprit dans cette banque uniquement.
J’ai fait plusieurs entreprises, plusieurs secteurs de la finance. J’ai retrouvé à chaque fois le même esprit à des niveaux plus ou moins importants.
C’est amusant. Hormis le côté misogyne, de ce que j’ai vécu et connait, le trait est très (trop?) poussé. C’était pas en France, mais je doute que ce soit froncièrement, totalement, différent.
Oui, Gordon Gekko en puissance… mais aussi Patrick Bateman en puissance… C’est effrayant ce que la réalité peut ressembler à la fiction…
Ces financiers mériteraient tout juste trente secondes de mépris amusé, s’il n’y avait au bout de leurs merveilleuses aventures à trafiquer, escamoter, voler l’argent qui leur passe entre les mains, des famines, des ruines et des morts par dizaines de milliers, ne serait-ce qu’avec la spéculation sur les produits de base.
Petite consolation pour la cour contemporaine des rois feignants de la finance. http://www.etaletaculture.fr/bref/la-vie-a-la-cour-de-louis-xiv-etait-un-calvaire/
Bravo Oliver pour cette description à la fois effrayante et assez glauque au fond. La forme est agréable à lire, ça fait plaisir. Une question simplement : Pour quelles raisons restez-vous dans un milieu qui de toute évidence n’est pas votre tasse de thé ?
Je vais bientôt quitter ce milieu mais je voulais partager mon expérience avant. Comme tout le monde j’étais jeune et j’avais besoin d’argent et dans ce milieu, il y en a beaucoup… Après avoir découvert l’envers du décor, je me suis dit qu’il fallait rester un peu pour bien comprendre son fonctionnement et pouvoir en faire une critique objective. J’y suis donc resté quelques années de plus, tout en essayant d’alerter ma direction sur certains abus. Je ne t’étonnerais pas en t’annonçant que bien sûr je n’ai pas été écouté.
Merci à « oliver stein » et aux autres pour vos témoignages. On regrette cependant de ne pas connaître les noms et activités précises des équipes que vous avez fréquentées.
Vivement la suite.
Amicalement.
Beau journalisme Gonz0
Je constate avec grand désespoir le fait qu’il me semble qu’ils sont tous dévorés par cette marque de merde APPLE.
N’ont ils pas un cerveau ou sont ils totalement victimes de la mode ?
En tant qu’utilisateur et specialiste, je confirme, pour moi les fans d’apple exhibe clairement leur ignorance crasse niveau IT. Mais vu les resultats financiers d’apple, surtout le cours de l’action, ca m’etonne pas qu’aux yeux de ces connards ce soit le nec plus ultra…
J’ai vraiment hâte de lire les prochains actes.
Il y a quelques années je me suis suffisamment intéressé au monde de la finance pour me dégoûter du monde… Cela a un petit côté Matrix je trouve.
Et pour ce qui est de la règle des tiers décrites par ‘noch dazu’ le 20 juillet 2012 à 8h15, je peux vous dire que ça commence dès la prépa HEC ce genre de comportements…
Hmmm. C’est marrant ces commentaires soupçonneux. Perso je bosse dans une collectivité territoriale aux moyens conséquents, et je trouve à peu près les mêmes comportements dès la petite hiérarchie. Quand on monte tout en haut, c’est carrément pareil : misogynie, abus de biens sociaux, course aux hochets, j’en passe… Je n’ai donc aucune difficulté à croire ce que je lis ici
Tout cela me parait banalement réaliste (et correspond en tous points à d’autres témoignages) mais à bien y réfléchir, est-ce bien différent dans les autres secteurs d’activité ? Selon ma propre expérience, pas vraiment. Disons que dans le cas de la finance nous avons affaire à une situation exacerbée à la mesure des salaires et primes pratiqués…
Je suis d’accord avec toi. On retrouve beaucoup de ces comportements dans d’autres sociétés et milieux différents. Mais dans la Finance, cela est poussé à son paroxysme, pour plein de raisons. Là je ne parlais que de la vie interne de l’entreprise. Je parlerai plus tard des agissement plus typiques des financiers. Tu me diras alors si tu retrouves également ce même type de comportements. Personnellement, je n’ai vu ça que dans la Finance…
C’est intéressant, je dis pas. Mais je préférais un mode d’emploi pour défoncer ces ronds de cuir bien gras.
Après cette lecture, j’ai l’étrange impression du vide décrivant le néant en me volant du temps.
Un(e) larbin(e) de la finance nous explique qu’il y a plein de méchants dans son milieu professionnel.
Tout cela sous anonymat et sans citer de source(s) !
Bravo, ça c’est du point info !
Cela fait des années que cette hygiène malsaine de vie est Dénoncée, étudiée. Et on constate que c est la même chose dans tous les secteurs d activités. Il serrait peut être temps de passer a l étape suivante et d en pendre un sur la place public pour calmer la Poussée de dent de requin des autres larbins. De leur montrer Que des dents de requin CA ce lime.